‹ FabiolaChapitre 68 sur 113 · LE LOUP DANS LA BERGERIB · texte numérisé non relu

LE LOUP DANS LA BERGERIB

L'un d'eux dit t « Ils sont peut-être là-dedans cachés par centaines, ces bandits de chrétiens, et nous ne sommes que douze. »

— Ce n'est pas pour faire de cette besogne que l'on nous donne notre paye, ajouta un troisième,

— Ce n'est pas leur courage ou leur nombre qui m'effraye, continua un quatrième, ce sont leurs sorcelleries.

Il ne fallut rien moins que toute l'éloquence de Fulvius pour réveiller leur ardeur. Il leur assura qu'il n'y avait absolument rien à craindre; que les chrétiens étaient d'une poltronnerie telle, qu'ils fuiraient devant eux comme des lièvres, et qu'ils trouveraient dans l'église plus d'or et plus d'argent qu'ils n'en pouvaient gagner avec toute une année de paye. Encouragés par ces paroles, ils descendirent lentement les degrés jusqu'au bas de l'escalier. Là ils distinguèrent la lueur des lampes lointaines, rayonnant dans la nuit des longs corridors qui s'étendaient devant eux.

— Silence I dit un des soldats, écoutez cette voix...

En effet, des accents voilés par l'éloignement se faisaient entendre ; c'est une voix pure, juvénile, sereine, qu'aucune crainte certes ne faisait trembler, si claire qu'on pouvait distinguer jusqu'aux moindres paroles. Les soldats prêtèrent l'oreille et entendirent les strophes suivantes :

• Dominus illvminatio mea, et salus mea; quem tivnébo 1 " Tiominviri protector vitœ meœ, a quo trepidabo * ? »

Pui? s'éleva un chœur nombreux de voix qui chantaient, semblable au bruit des grandes eaux :

« Dum appropriant super me nocentes, ut edant carnes meas ; qui tribulant me, inimici mei, ipsi inflrmati sunt et ceciderunt*. »

Un sentiment de colère mêlé de honte s'empara des soldats, quand Ils entendirent ces paroles pleines de calme confiance et de dédain pour le danger. La voix reprit seule, mais sur un ton moins éclatant que la première fois :

• Si consistant adversu/m me castra, non timebit cor meum *. •

— Il me semble reconnaître cette voix, murmura Corvinus ; je devrais la reconuaître entre mille. C'est la voix de celui qui m'est si odieux, de celui qui a causé sans doute la profanation de la nuit dernière et les troubles de ce matin. C'est la voix de Pancrace qui a arraché l'édil impérial. En avant, en avant! mes braves. Les plus grandes récompenses pour celui qui me le livrera mort ou vif.

— Mais un iustant, dit un des soldats ; allumons d'abord nos torches.

— Ecoutez donc I reprit un second, tandis qu'ils suivaient ce conseil; quel est ce bruit étrange qui ressemble à des coups de pioches et de marteaux frappés dans le lointain? Voilà quelques instants déjà que je l'ai observé.

— Et voyez I ajouta un troisième, les lumières là-bas disparaissent et la musique a cessé, On s'est très-certainement aperçu de notre présence.

(1) > Le Seigneur est ma lumière et mon ealut : qui craindrai-je t Le Seigneur est le protecteur de ma \ie : de qui serai-je épouvanté ? » Ps. xxvi, 1.

(2) > Tan die ^ue les mâchants s'approchent de moi pour dévorer ma chadr, mes ennemis qui me harcèlent, ont eux-mêmes été affaiblis et sont tombés. » Ib., 2.

(3) • Si des camps entiers se dressent contre moi, mon cœur ne connattr* pas la peur. • Ib. 3.

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— Ne craignez rien, il n'y a aucun danger, dit Torquatus, en faisant parade d'une intrépidité qu'il était loin d'avoir. Le bruit dont vous parlez est causé sans doute par ces vieilles taupes, par Diogène et ses fils, qui travaillent activement à préparer les tombes des cb?étiens que nous allons saisir.

Torquatus avait inutilement insisté pour que les soldats ne prissent pas des torches avec eux, mais seulement de ces lampes suspendues telles qu'en porte Diogène dans le dessin que nous en avons donné, ou bien des tlambeaux de cire qu'il avait apportés pour lui-même; mais les légionnaires avaient juré qu'ils ne s'aventureraient pas dans les Catacombes sanb avoir abondance de lumières, et encore de lumières qui ne pussent être éteintes par un courant d'air ou par un coup sur le bras. Les effets de cette tactique ne tardèrent pas à se faire sentir. A mesure qu'ils avançaient avec lenteur et précaution, à travers la longue galerie étroite et basse, les torches de résine craquaient et éclataient avec de larges flammes qui les gênaient et leur brûlaient le visage, tandis qu'une fumée épaisse et noire retombait de la voûte sur chacun des porteurs, les suffoquant à demi et les enveloppant d'un nuage qui rendait leurs lumières inutiles. Torquatus marchait à la tête de la troupe, comptant avec soin toutes les allées latérales de gauche et de droite, telles qu'il les avait comptées à sa première visite; il fut étonné de ne plus retrouver une seule des marques qu'il avait faites à la muraille. Auss.i, lorsque, après avoir compté plus de la moitié du nombre des détours qu'il avait notés, il trouva la route fermée et complètement barricadée, il s'arrêta tout interdit.

C'est que des yeux plus perçfinls que les siens avaient éventé ses projets. Severus ne s'était pas relâché un seul instant de sa vigilance, résolu qu'il était à ne se point laisser surprendre. Il était près de l'entrée du cimetière, au bas de l'escalier, quand les soldats mirent le pied sur les premières marches; et il courut en toute hâte vers l'endroit oh le sable avait été préparé pour fermer le chemin ; près de cet endroit, son frère et plusieurs autres travailleurs actifs et vigoureux se tenaient en permanence, attendant le signal du danger. En un instant, avec ce silence, et cette rapidité auxquels ils avaient été habitués, ils se mirent à l'œuvre, entassant le sable des deux côtés dans l'étroit et bas corridor, tandis que des coups de pics bien dirigés faisaient pleuvoir de la voûte des monceaux de pierre calcaire qui achevèrent bientôt de boucher l'ouverture. Ils se tenaient derrière cette barrière, comprimant à grand'peine leur hilarité, en entendant les imprécations de désappointement des soldats, dont ils n'étaient séparés que par ce léger obstacle. C'était leur travail que les soldats avaient entendu, c'était lui qui avait éteint le bruit des voix, et voilé la lumière des lampes.

La perplexité de Torquatus ne fut diminuée en rien par la série de jurons et d'imprécations, d'injures et de menaces, que ses compagnons lui lancèrent à la tête en l'accusant de sottise et de trahison. — Attendez un instant, je vous prie, dit-il : il est possible que je me sois trompé dans mes calculs. Je connais parfaitement le bon chemin; une tombe très-remarquable se trouve à quelques pas à l'intérieur ; je vais entrer dans un ou deux des derniers corridors, ifin de la trouver.

En parlant ainsi, il revint sur ses traces, entra dans la première gale-

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rie qu'il rencontra à main gauche, a^ain^ quelque pas encore et disparut complètement.

Quoique ses compagnons l'eussent suivi jusqu'à l'entrée même de la galerie, ils ne purent ni voir ni compreodre les causes de cette disparition instantanée. Elle avait eu lieu comme par enchantement, et ils étaient tous disposés à le croire. Torquatus et sa lumière semblaient s'être dissipés en même temps. «Nous ne voulons plus continuer cette besogne-ci, dirent les soldats : ou Torquatus est un traître, où il a été enlevé par magie. » Harassés de fatigue, incommodés par l'odeur pénétrante de leurs torches enflammées, brûlés, aveuglés et étouffés par la fumée résineuse, déçus dans leur attente et découragés en même temps, ils retournèrent sur leurs pas : et, comme leur route conduisait tont droit à l'escalier d'entrée, ils jetèrent l'un après l'autre leurs torches dans les galeries latérales, pour s'en débarrasser. Quand ils regardèrent derrière eux, ils virent comme une illumination triomphale qui éclairait l'atmosphère des obscurs corridors. De l'ouverture des divers souterrains s'échappaient des bouffées de lueurs rougeâtres qui donnaient des teintes empourprées aux sombres parois de ces cavernes, tandis que l'épaisse fumée des torches, s'arrêtant à la voûte, y restait suspendue comme un nuage doré. Les tombes maçonnées, recevant ces reflets inaccoutumés sur leurs tuiles jaunes, ou sur leurs tablettes de marbre, semblaient couvertes d'ornements d'or et d'argent encadrés dans le rouge damas des murailles. C'était comme un hommage rendu au martyre par les fureurs du paganisme elles-mêmes, au premier jour de la persécution. Les torches qu'ils avaient allumées pour détruire les chrétiens ne servaient qu'à répandre un nouvel éclat sur les monuments de cette vertu qui n'avait jamais failli pour le salut de l'Eglise.

Mais avant que ces chiens dépistés, se retirant l'oreille basse, eussent regagné l'entrée du cimetière, ils s'arrêtèrent à la vue d'une singulière apparition. D'abord ils crurent avoir aperçu, à travers une éelaircie, un reflet de la lumière du jour; mais ils reconnurent bientôt que c'était la lueur vacillante d'une lampe. Cette lampe était tenue d'une main ferme et haute par une personne qui se tenait debout et immobile, et qui recevait par conséquent la lumière en plein visage.

C'était une femme-, elle était vêtue d'une robe de couleur sombre, et, de loin, elle ressemblait à ces statues de bronze dont la tête et les mains sont de marbre blanc, et dont l'aspect effraye à la première vue, tant elles ressemblent elles-mêmes à des figures vivantes.

— Qui cela peut-il être? qu'est-ce que cela? se demandèrent tout bas les soldats entre eux.

— C'est une sorcière, répondit l'un.

— Le genius loci, (le génie gardien du lieu), fit observer un autre.

— Un esprit, suggéra un troisième.

Et, chose étrange 1 â mesure qu'ils avançaient, l'apparition semblait ne pas s'apercevoir de leur approche. « Il n'y avait pas de regard dans sc3 yeux ; » elle restait immobile et insensible. Enfin, deux soldats se trouvèrent assez près d'elle pour la saisir par les bras.

— Qui étes-vous ? demanda Corvinus d'une voix tremblante de rage.

— Une chrétienne, répondit Cœcilia du ton de joyeuse douceur qui lui était habituel.

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