‹ FabiolaChapitre 71 sur 113 · LA PREMIÈRE PLEUR · texte numérisé non relu

LA PREMIÈRE PLEUR

glisser dans la bourse du vieillard sa part de la distribution des aumônes.

— Vous avez avoué que vous êtes chrétienne? demanda l'espion négligemment.

— Oh I oui, certes I comment aurais-je pu le nier?

— Alors la réunion qui se tenait dans cette maison était une réunion chrétienne ?

— Certainement; que pouvait-elle être autre chose?

Fulvius n'en voulait pas savoir davantage ; ses soupçons étaient confirmés. Agnès, au sujet de laquelle Torquatus n'avait pas pu, ou n'avait pas voulu lui donner de renseignements, était indubitablement chrétienne. Dès ce moment son pian était fait. Agnès céderait, ou il serait vengé.

Après un instant de silence, il la regarda fixement et dit :

— Savez-vous où vous allez en ce moment ?

— Devant le juge terrestre, je suppose, qui m'enverra auprès de mon Epoux dans le ciel.

— Et vous dites cela avec tant de calme? demanda-t-il tout surpris ; car il n'avait remarqué sur sa physionomie aucun symptôme d'émotion sous le sourire calme et serein de la victime.

— Avec calme? dites plutôt: avec joie! répondit Cœcilia.

Ayant appris tout ce qu'il désirait savoir, Fulvius, arrivé à la porte de la basilique ^milienne, remit sa prisonnière aux mains de Corvinus et rabaudonna à son sort. Le jour était froid et brumeux, comme l'avait été le jour précédent. Cette circonstance, jointe à l'incident de la nuit, avait grandement contribué à modérer l'enthousiasme des persL-cuteurs : le préfet avait été obligé, à cause du mauvais temps, de siéger à l'intérieur de la b.isilique, dans une salle où les spectateurs ne pouvaient être trèsnombreux; et, comme plusieurs heures s'étaient écoulées sansamenerni arrestations, ni procès, ni nouvelles, la plupart des curieux avaient perdu patience et s'étaieDt retirés ; quelques-uns des plus intrépides et des plus persévérants restaient seuls encore après l'heure des récréations du midi dans les jardins publics. Mais, juste au moment qui précéda l'arrivée de la prisonnière, une nouvelle troupe de spectateurs étaient entrés et «6 tenaient près de l'une des portes latérales d'oii l'on pouvait parfaitement voir tout ce qui se passait.

Comme Corvinus avait préparé son père à la réception de la victime attendue, Tertullus, ému de compassion et convaincu qu'il n'aurait pas grande difficulté à vaincre l'obstination d'une mendiante pauvre, aveugle et ignorante, commanda aux spectateurs de garder le silence, afin qu'il pût essayer sur elle le moyen de la persuasion, en lui faisant accroire qu'elle était seule en tête à tPte avec lui ; pour assurer l'exécution d'un tel ordre, il menaça des peines les plus sévères quiconque se permettrait de rompre le silence.

Les choses allèrent comme il l'avait calculé. Ccecilia ignorait absolument qu'elle ne fût pas seule avec le préfet, quand ce dernier, lui parlant avec douceur et bienveillance, lui dit :

— Quel est ton nom, enfant?

— CœciJia.

— C'est un noble nom; l'as-tu reçu de ta fsmillaî

— Non; je î.e sui» p's noiiie, si ce n'ts; qu« mes parent», ay«,at en

LA PREMIERE FLKUR.

l'honneur, quoique pauvres, de mourir pour le Chriat, ont ennobli leur famille. Comme je suis aveugle, ceux qui prenaient soin de moi m'appelaient Cœca (aveugle) ; et de ce nom, par amitié, on a fait le diminutif Cœcilia.

— Voyons, tu vas renoncer, n'est- ce pas, à toutes ces folies des chrétiens, qui t'ont laissée pauvre et aveugle ? Tu vas rendre hommage aux décrets des divins empereurs, et offrir le sacnûce aux dieux de l'empire : et, en retour, tu auras des richesses, de beaux vêtements, de bons repas, et les meilleurs médecins chercheront à te rendre la vue.

— Vous devez avoir de meilleures raisons à me donner que celles-là pour me persuader, car les choses pour lesquelle55 je remercie le plus sincèrement Dieu et soa divin Fils sont précisément celles que vous voulez m'enlever.

— Que veux-tu dire?

— Je remercie Dieu chaque jour de ce que je suis pauvre et misérablement vêtue, et de ce que ma nourriture est grossière: parce que, grâce à toutes ces circonstances, je n'en ressemble que davantage à Jésus-Christ, mon unique époux.

— Pauvre insensée 1 interrompit le juge qui commençait à perdre patience, as-tu déjà appris toutes ces sottes et ridicules histoires? Du moins je doute fort que tu puisses remercier ton Dieu, parce qu'il t'a rendue aveugle?

— Pour cela, plus que pour tout le reste, je le remercie tous les joura, et à chaque heure du jour, de tout mon cœur.

— Comment cela? Prends-tu donc pour un bienfait de ne pouvoir jamais contempler une figure humaine, ni le soleil, ni la terre ? Voilà certes de bien étranges illusions.

— Ce ne sont point des ilhisions, très-noble seigneur; car, au milieu de ce que vous appelez les ténèbres, j'aperçois un lieu tout resplendissant de ce que j'appelle la lumière, et qui contraste extraordinairèment avec tout ce qui l'entoure. Ce point est pour moi ce qu'est pour vous le soleil qui n'est qu'un foyer local, ainsi que l'indiquent les directions diverses que suivent ses rayons. Et cet objet m apparaît avec un aspect de suprême beauté; il m'attire et me sourit. Et je sais que c'est l'apparition de Celui que j'aime sans partage. Je ne voudrais pas, pour tout au monde, que les splendeurs de cette vision fussent obscurcies par les rayons d'un autre soleil, quelque brillant qu'il fût ; je ne voudrais pas aue sa beauté merveilleuse pût être confondue, par moi, avec d'autres traits, et que mon regard fût détourné de lui par des visions terrestres. Je l'aime trop pour ne pas désirer de ne jamais voir que Lui.

— Voyons, voyons, voilà assez de discours ridicules. Obéis sur-lechamp aux ordres de l'empereur, ou je verrai ce que la douleur pourra obtenir de toi. Cela ne manquera pas de dompter ton obstination.

— La douleur? répéta la victime d'un air candide.

— Oui, la douleur. Tu n'as ja'uais éprouvé ce que c'est, n'est-ce pas? Quelqu'un t'a-t-il jamais fait souffrir?

— Oh non I les chrétiens ne se font jamais de mal entre eux.

Ltt chevalet était dressé, selon l'usage, devant le juge ; il fit signe à Catulus d'y placer la jeune aveugle. L'exécuteur l'y poussa en arrière par

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