‹ FabiolaChapitre 8 sur 113 · IE FIÏ.S DU MARTYR · texte numérisé non relu

IE FIÏ.S DU MARTYR

et je ne sais pourquoi, il a toujours semblé avoir contre moi un mauvais vouloir, une rancune dont je ne puis comprendre la cause.

— Vous a-t-il dit ou fait quelque chose?

— Oui, et c'est là le motif de mon retard. Tandis que nous revenions de l'école par la plaine qui longe lu rivière, il s'est mis à m'insulter devant tous nos camarades. « Eh bien ! Pancrace, m'a-t-il dit, c'est aujourd'hui, je pense, la dernière fois que nor.s nous rencontrons ici (et il appuyait avec inlentiofS sur le mot], mais avant tout, j'ai an compte à régler avec vous. Vous avez pris plaisir à étaler à l'école votre supériorité sur moi et sur bien d'autres qui sont plus âgés et qui valent mieux que vous. J'ai vu votre regard dédaigneux se fixer sur moi pendant que vous nous débitiez vos phrases ampoulées. Oui, certes... j'eu ai môme retenu des expressions dent vous pourrez avoir à vous repentir et cela bientôt, car mon père, vous le savez bien, est préfet de la cité (la mère tressaillit légèrement), et il se prépare en ce moment quelque chose qui pourrait vous toucher de près. Avant que vous ne nous quittiez, je veux prendre ma revanche. Si vous êtes digne de votre nom de Pancrace i, et si ce n'est pas pour vous un mot vide de sens, combattons d'une façon un peu plus viri'.e que dans c^s assauts de styles et de tablettes-. Venez vous mesurer avec moi, à la lutte ou au ceste'. Je brûle de vous humilier comme vous le méritez devant tous ces témoins de vos insolents triomphes.

La mère inquiète se penchait en avant comme pour mieux entendre. Respirant à peine, elle s'écria : « Et qu'avez- vous répondu, mon cher fils? «

— Je lui ai fait observer avec calme qu'il était complètement dans l'erreur; que je n'avais jamads eu l'intention de faire quoi que ce fût qui pût l'affliger, lui ou mes autres condisciples; que jamais je n'avais songé à me prévaloir d'une supériorité quelconque, o Et quant à ce que vous me pro- • posez, ai-je ajouté, vous savez, Corvinus, que jtj me suis toujours refusé à prendre part aux luttes corps à corps : elles commencent par de tranquilles essais d'adresse et se terminent par des combats furieux, acharnés, et par la soif de la vengeance. Coipbien plus dois-je m'y refuser aujourd'hui que vous avouez vous-même être animé des mauvais sentiments qui en sont, d'ordinaire, la conséquence? > — Cependant nos camarades avaient fait cercle autour de nous, et je voyais bien qu'ils étaient tous contre moi, car ils avaient compté sur le plaisir d'assister à l'un de leurs cruels passe-temps; aussi ai-je gaiement ajouté : « Et maintenant, adieu, mes amis, que le bonheur vous accompagne! je vous quitte comme j'ai toujours vécu avec vous, c'est-à-dire en paix. » — Non pas ! s'écria Corvinus, le visage pourpre de colère, non pas, vous...

Une rougeur subite couvrit le front du jeune homme, sa langue hésita, tout son corps tressaillit, et d'une voix entrecoupée il ajouta avec effort i « Je ne puis continuer, je n'ose dire le reste. . »

— Pour l'amour de Dieu, par la mémoire de votre père, dit la matrone en posant la main sur la tête de son fils, je vous en conjure, ne me cachez

(I) L6 pancratium était l'exercice qui réunissait tous les autres genres de combats lodiTlduels, tels que la lutte, le pugilat, etc.

\2j Les styles et les tablettes étaient les instruments dont on se servait pour écrire dam les écoles; les tablettes étaient euduites de cire, on y traçait des lettres avec la point» du style, et on U;â eiïaçait avec l'autre bout, qui était arrondi.

(3) Les gantelets tiagloyèn po*ir lea combats a coups de poin^.

LA J9EDICACS. 7

rien. Il n'est plus de repos pour moi si vous ne note révélez tout. Que vous vous a encore dit ou fait ce Gorvinus "

Le jeune homme se remit, après une pause d'un moment et une silencieuse prière ; puis il reprit :

— M Non pas I s'est écrié Corvinus, non pas, vous ne nous quitterez pas ainsi, lâche adorateur d'une tète d'àne^. Vous nous avez caché votre demeure, mais je saurai vous trouver ; d'ici là, emportez ce gage de mon dessein hieu arrêté de me venger de vous ! » — Et, ce disant, il m'a donné au visage uu coup furieux qui m'a fait chanceler, pendant que de sauvages éclats de rire s'élevaient du groupe des écoUers qui nous entouraient.

L'enfant se mit à pleurer ; ses larmes le soulagèrent, car il poursuivit :

— Oh 1 comme à ce moment j'ai senti mon sang bouillonner dans mes veines I comme mon cœur bondissait dans ma poitrine, tandis qu'une voix railleuse sembla murmurer à mon oreille l'injurieux nom de « lâche I » C'était sûrement la voix de l'esprit du mfU. Je me sentais assez fort — ma colère s'éveillant me rendait ainsi — pour saisir à la gorge mon brutal adversaire, et pour le jeter haletant à mes pieds. J'entendais déjà en idée retentir autour de moi les applaudissements qui auraient salué ma victoire et tourné les esprits en ma faveur. Ce fut la plus terrible tentation de ma vie; jamais la chair et le sang ne se révoltèrent en moi avec plus de force. 0 mon Dieu I puissent-ils ne plus me faire sentir leur redoutable empire I

— Et qu'avez-vous fait alors, mon cher enfant? murmura la mère d'une voix défaillante.

— JMon bon ange triompha du démon qui me tentait. J'ai pensé à notre divin Sauveur qui, dans la maison de Caïphe, entouré d'ennemis le raillant et le menaçant, a été frappé, lui aussi, ignominieusement à la joue, et qui pourtant pardonna sans murmure. Pouvais-je vouloir agir autrement* ? J'ai tendu la main à Corvinus en lui disant : « Puisse Dieu vous pardouner aussi entièrement que je vous pardonne, et puisse-t-il répandra sur vous ses bénédictions les plus abondantes !» A ce moment est arrivé Cassianus qui, de loin, avait assisté à cette scène, et, à son aspect, tous les écoliers ont pris la fuite. Je l'ai supplié, au nom de notre commune foi, aujourd'hui reconnue entre nous, de ne pas inquiéter Corvinus pour ce qu'il m'a fait, et j'^i obtenu qu'il me le promît. Et maintenant, douce mère, murmura l'enfant d'une voix caressante, en appuyant sa tête sur le sein de sa mère, et maintenant, ne pensez- vous pas que je puis appeler ce jour-ci nu jour heureux?

in. — LA DÉDICACE.

Pendant cette conversation, le jour était rapidement tombé. Une servante âgée entra sans être remarquée, alluma les lampes des candélabres de marbre et ue bronze, et se retira sans bruit. Une éclatante lumière

(1) C'était là une des nombreuses calomnies qvd avaient cours parmi les païeus.

(2) Cette scèrt; est prise d'au fait véritj Lie.

8 LA DÉDICACK.

envahit, à son insu, le groupe touchant de la mère et au fils qui étaient restés silencieux, car Lucice, la sainte matrone, n'avait répondu & la dernière question de Pancrace que par un fervent haiser sur son front brûlant. Ce n'était pas uniquement une émotion maternelle qui agitait sa poitrine ; ce n'était même pas l'heureux sentiment qu'éprouve une mère quand, après avoir élevé son enfant dans des principes généreux et dilliciles à observer, elle voit ceux-ci soumis à la plus rude épreuve et 80U fils sortir vainqueur de la lutte. Ce n'était pas non plus la joie d'avoir un enfant qu'elle trouvait si héroïquement vertueux dans un âge si tendre ; et pourtant, avec bien plus de raison que la mère des Gracques, montrant ses filfe aux matrones étonnées de la République romaine en leur disant : « Voici mes seuls joyaux ; » cette mère chrétienne eût pu être fière, devant l'Eglise, du fils qu'elle avait élevé.

Mais c'était un sentiment plus profond, ou, pour mieux dire, un sentiment plus sublime qui l'occupait. Il était enfin venu le moment qu'elle avait attendu avec angoisses pendant bien des années, et pour lequel elle avait souvent prié avec toute la ferveur dont une mère seule est capable. Pieuse, plus d'une, dès le berceau, a voué son enfant à l'état le plus saint et le plus noble qui soit sur la terre ; plus d'une a prié et supplié pour le voir grandir et devenir d'abord un lévite sans tache, puis un saint prêtre à l'autel ; surveillant avec anxiété chacune de ses inchnations naissantes et s'efforçant doucement de diriger ses jeunes pensées vers le sanctuaire du Dieu des armées. Et si cet enfant était un fils unique, comme Samuel l'était pour Anne, cette offrande de tout ce qu'il y a de cher à sa profonde affection peut, à juste titre, être considérée comme un acte d'héroïsme maternel. Que peut-on dire alors des matroues antiques, de Félicité, de Symphorose, de la mère innommée des Machabées. qui ont offert ou dévoué à Dieu leurs enfants — non pas un, mais plusieurs, mais tous, oui tous — et non pour les voir prêtres s'approcher seulement de l'autel, mais pour les y voir sacrifiés en holocauste?

Une pensée semblable remplissait, à cette heure, le cœur de Lucine, tandis que, les yeux fermés, elle relevait au ciel et demandait le courage. Elle se sentait appelée à faire un généreux sacrifice de ce qu'elle avait de plus précieux sur la terre, et quoiqu'elle eût prévu et appelé de tous ses vœux le moment où il devait se consommer, ce n'était pas sans de cruelles angoisses maternelles, elle le sentait bien, qu'elle pourrait en recueillir les mérites. Et que se passait-il dans l'esprit du jeune homme, demeuré, lui aussi, rêveur et silencieux? Il n'a nulle idée de la haute destinée qui l'attend. Aucune vision ne lui représente une basilique vénérable que, seize cents ans plus tard, l'antiquaire sacré et le pieux pèlerin visitent avec empressement, et qui donne son nom à l'une des portes de Rome*. Il ne se doute pas qu'aux bords de la Tamise lointaine, dans les siècles fidèles encore à la foi, une église s'élèvera en son honneur, et que cette église, bien que profanée depuis, sera aimée et choisie avec empressement pour leur sépulture par les cœurs demeurés fidèles aux dogmes de sa Rome tant aimée.' Il était loin de prévoir qu'un

(1) L'église de la porte d« Saa-Pancrazio.

(2) Old. S. -Paneras, 1« lieu de sépulture dos catholique» de Londres, et prefer* pux «ux 4 tout autre. Jusqu'aux jours où il* out eu des cluetière» yarticullerv,

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