LA DÉDICACE
dais ou ciborium, tout d'argent et du poids de deux cent quatre-vingtsept livres, dût être dressé, par les soins du pape Honorius I«',i audessus de l'urne de porphyre qui renfermerait ses cendres. Il ne s'imaginait pas que, devenu l'enfant martyr de l'Eglise primitive, son nom allait être inséré dans tous les martyrologes, et son image fixée sur de nombreux autels, la tête ceinte d'une couronne de rayons. C'était alors tout simplement le jeune chrétien au cœur pur et droit, qui considérait comme une chose toute naturelle l'obéissance à la loi de Dieu et à son Evangile, et qui se sentait, ce jour-là, tout heureux d'avoir fait son devoir, surtout quand l'accomplissement de ce devoir avait été soumis à des épreuves exceptionnelles II n'y avait dans ses réflexions ni orgueil, ni admiration de lui-même, autrement il n'y aurait eu aucun héroïsme dans sa conduite.
Quand il releva les yeux, apr^s avoir donné un paisible cours à ses calmes pensées, et que, à l'éclat de la lumière nouvelle qui brillait dans la salle, il les attiieha sur sa nière, il fut surpris de l'expression de majesté et de tendresse empreinte dans le regard qu'elle jetait sur lui, et qu'il ne se souvenait pas lui avoir vue avant ce moment. Elle paraissait inspirée; sa figure était comme celle d'une vision, ses yeux comme ceux qu'il aurait supposés à un ange. En silence et presque à son insu, il avait changé de position et s'était agenouillé devant elle. Il le pouvait sans doute : n'étaitelle pas pour lui un ange gardien qui l'avait toujours garanti du mal? ne pouvait-il pas à juste titre voir en elle la vivante sainte dont les vertus lui avaient, depuis son enfance, servi de modèle ? D'une voix profondément émue, Lucine rompit le silence :
— Il est enfin venu, mon cher enfant, dit-elle, ce temps qui a toujours été le sujet de mes ferventes prières, ce temps auquel j'ai aspiré dans l'excès de mon amour maternel. J'ai, avec ardeur, épié en toi le développement du germe de chaque vertu chrétienne, et j'ai remercié Dieu quand elles se sont manifestées. J'ai observé ta docilité, ta douceur, ton zèle, ta piété et ton amour pour Dieu et pour ton prochain. J'ai vu avec joie ta foi vive, ton iodifTérence pour les choses du monde et ta tendresse pour les pauvres. Mais j'ai attendu avec anxiété l'heure où il me serait montré d'une manière décisive si tu te contenterais d'hériter des humbles qualités de ta mère, ou si tu es bien véritablement l'héritier des nobles vertus de ton père, d'un martyr. Cette heure. Dieu en soit bénil cette heure a sonné aujourd'hui.
. — Qu'ai-je donc fait pour changer et relever ainsi l'opinion que voui avez de moi? demanda Pancrace.
Écoute-moi, mon fils. En ce jour, qui est le dernier de ta vie d'écolier, il me semble que le Seigneur miséricordieux a voulu te donner une leçon qui vaut toutes les autres, pour me prouver que tu as dépouillé tout ce qui appartient à l'enfance et qu'à l'avenir il faut te traiter en homme, puisque tu sais penser, parler et même agir comme un homme.
— Que voulez-vous dire, ô ma mère?
— Ce que tu m'as dit de ta déclamatiou de ce matin, reprit-elle, me prouve combien ton cœur doit être plein de nobles et généreux sentiments : tu es trop sincère et trop droit pour avoir écrit si chaleureuae-
11> Aiuuta*tu*, biblioth. in vita Honorii-
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ment exprimé que c'est un glorieux devoir de mourir pour la foi si tu ne l'avais pas cru et senti.
— Et vraiment je le crois et je le sens, interrompit l'enfant. Quel plus grand bonheur un chrétien peut-il désirer sur la terre ?
— Oui, mon enfant, tu dis bien, continua Lucine; mais je ne me serais point contentée de simples paroles. Ce qui vient de t'arriver m'a démontré que tu sais supporter avec patience et intrépidité, non pas seulement la douleur, mais, ce qui a dû paraître bien plus cruel encore à ton jeune sang patricien, tu as supporté l'ignominie sanglante d'un honteux soufflet et les sarcarmes et les regards railleurs d'une multitude impitoyable. Bien plus, tu t'es montré assez fort pour pardonner à ton ennemi et prier pour lui. En ce jour tu as gravi les sentiers les plus élevés de la montague, les épaules pesamment chargées de la croix; un pas encore, et tu la planteras à son sommet. Tu t'es montré le vrai fils du martyr Quintinus : veux-tu lui ressembler iout à fait?
— Ma mère, ma mère très-aimée, très-douce mère I s'écria le jeune homme d'une voix haletante, serais-je véritablement son fils si je ne désirais lui ressembler? Bien que je n'aie jamais eu le bonheur de le connaître, son image n'est-elle pas toujours présente à mon esprit? N'est-il pas l'orgueil de toutes mes pensées? Lorsque chaque année ramène la commémoration solennelle de son martyre, lorsqu'on l'honore comme soldat de cette « phalange à la robe éclatante qui entoure le trône de l'Agneau, dans le sang duquel il a purifié ses vêtements ^, » oh I que mon cœur et ma chair tressaillent de sa gloire I Combien je l'ai prié, dans l'ardeur de ma piété fihale, pour qu'il m'obtienne, non la renommée, les honneurs, les richesses ou les joies de la terre, mais ce qu'il estimait bien au-dessus de tout cela ; enfin, pour que la seule chose qu'il a laissée ici-bas puisse être destinée à l'emploi qu'il considère lui-même, je le sais, comme le plus utile, comme le plus sublime de tous I
— Et qu'a-t-il laissé, mon fils?
— Son sang, reprit le jeune homme, son sang qui coule encore dans mes veines et dans les miennes seulement. Je sais que son vœu doit être que ce sang soit un jour versé comme le sien, pour l'amour de son Rédempteur et en témoignage de sa foi.
— Assez, assez, mon enfant I s'écria la mère, frémissant d'une sainte émotion. Détache de ton cou ces insignes de l'enfance; j'ai une marque de distinction plus précieuse à te donner.
11 obéit et ôta la boule d'or qui ornait sa poitrine.
— Tu as hérité de ton père, dit la mère d'une voix plus solennelle encore, un noble nom, un rang élevé, de grandes richesses, tous les avantages de ce monde. Mais, de cet héritage, il est encore un trésor que je t'ai réservé jusqu'à ce que tu en fusses digne. Jusqu'à ce jour, je te l'ai caché, et cependant je le prisais plus haut que l'or et les pierreries. Il est temps qu'il te soit transmis.
D'une main tremblante elle ôta de son cou la chaîne d'or qui l'entourait, et, pour la première fois, le fils vit que cette chaîne supportait un petit sachet richement brodé et orné de joyaux. Elle l'ouvrit et en tira une éponge qui, bien que sèche, était encore fortement colorée.
(l) Apocal.. ch. vil, V. 9.14,
LA ifAMILLK PiVIENNE. 11
— Et voici également le sang de ton père, ô Pancrace ! dit-elle d'une voix défaillante et les yeux en pleurs. Je l'ai recueilli moi-même des lèvres de sa blessure mortelle, le jour où, sous un déguisement, j'étais à ses côtés et le vis mourir sous les coups qu'il avait reçus pour le Christ.
Elle tenait les yeux tendrement fixés sur cette relique si chère et la baisait avec ferveur : ses larmes ruisselantes l'arrosèrent et l'humectèrent de nouveau. Alors le sang, redevenu liquide, sembla reprendre sa couleur éclatante, sa chaleur vitale, comme s'il venait de jaillir du cœur du martyr.
La sainte matrone l'approcha des lèvres frémissantes de son fils, et ce contact sanctifiant les empourpra. Il vénéra la relique sacrée avec les sentiments les plus profonds d'un chrétien 'et d'un fils: il lui semblait que l'esprit de son père était descendu en lui et avait remué jusque dans ses profondeurs l'abîme de son cœur, afin que les ondes de la grâce pussent l'envahir plus librement Toute la famille se trouvait, pour ainsi dire, de nouveau réunie. Lucine, replaçant son trésor dans le sachet, le suspendit au cou de son fils en disant: « Quand de nouveau cette épouge s'humectera, ((ue ce soit de flots plus nobles que ceux qui peuvent jaillir des yeux d'une pauvre femme ! " — Mais le Ciel ne jugeait pas comme elle de ces derniers flots, et le futur combattant fut oint, le futur martyr fut sacré par le sang de son père, mêlé aux larmes de sa mère.