LA PRISON
au centre de chaque voûte, par laquelle passaient à la fois l'air, la lumière, la nourriture et les pribonuiers. Quand l'étage supérieur était plein, on peut se figurer quelle somme de lumiôre et d'air pouvait arriver jusqu'à l'étage inférieur. Il n'existait et ne pouvait exister aucun autre moyen d'accès, de ventilation, ni d'écoulement. Les murailles étaient faites d'énormes blocs de granit, et de gros anneaux de fer y étaient scellés. Ces anneaux, que l'on voit encore aujourd'hui, servaient à attacher les prisonniers. La plupart du temps cependant on les couchait sur le sol en se bornant à leur mettre aux pieds des entraves : et la cruauté ingénieuse des persécuteurs se plaisait souvent à augmenter encore les tortures sur cette couche humide et glacée en y semant des tessons de pots, où les membres déchirés et les corps épuisés des victimes se meurtrissaient davantage. Nous voyons qu'en Afrique toute une compagnie de martyrs, à la tête desquels se trouvaient saints Saturnins et Dativus, succomba aux souffrances qu'on leur avait infligées dans leur prison. Les Actes des Martyrs lyonnais nous apprennent qu'un grand nombre de nouveaux venus expiraient dans la prison, tués par les privations, avant même qu'ils eussent été soumis aux tortures judiciaires. D'un autre côté, on en a vu qui revenaient sous ces voûtes méphytiques, après avoir subi des tortures telles, que leur mort paraissait imminente, recouvrer la santé, sans aucun i:emède ni secours i. Parfois les chrétiens libres parvenaient à s'introduire dans ces as'les de la douleur, mais non des regrets, et fournissaient à leurs frères persécutés et vénérés tous les soulagements qui pouvaient, dans ces circonstances cruelles, alléger leurs souffrances et augmenter leur bien-être spirituel et temporel.
La justice romaine demandait cependant que l'on daignât observer du moins quelques-unes des formalités extérieures de la légalité , de sorte que les captifs chrétiens passaient de la prison au tribunal ; là on les soumettait à des interrogatoires dont les Actes proconsulaires des Martyrs nous ont conservé de précieux exemples, en nous les transmettant tels qu'ils avaient été recueillis par le secrétaire ou greffier de la cour. Quand on demanda à l'évêque de Lyon, Pothinus, vieillard vénérable qui avait atteint l'âge de quatre-vingt-dix ans :
« — Quel est le Dieu des chrétiens ? »
Il répondit avec une dignité simple et noble :
« — Quand vous en serez digne, vous le saurez -. » Parfois, le juge s'avisait d'entrer eu discussion avec l'accusé, et, comme on le pense bien, il était battu par lui à chaque réplique; mais presque toujours les chrétiens refusaient de poursuivre ces dissertations, et ils se contentaient de répondre à toutes les questions par une simple profession de foi. Souvent aussi, comme dans le procès d'un certain Ptolémée, qui a été si admirablement raconté par saint Justin, et dans celui de Perpétue, le juge se contentait de poser cette question sommaire :
— Etes-vous chrétien ?
Et, sur la réponse affirmative, il prononçait aussi la sentience capitale.
Pancrace et ses compagnons comparurent devant le juge. Il fallait se hâter, car on n'était plus qu'à trois jours du Munus, c'est-à-dire des jeux dans lesquels ils devaient » lutter contre des bètes sauvages, » ■
(%} Ruitiartg p. 1«>^ [2) » Si dianui fueris, cogiuicu. • Ruinar^
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— Qui es- tu? demanda le juge à l'un d'eux.
— Je suis ua clirétien, par la grâce de Dieu.
— Et toi? dit le préfet à Rusticus.
— Je suis, je dois le dire, un esclave de César, répondit le prisonnier; mais, étant devenu chrétien, j'ai été atTranchi par le Christ lui-même, et, par sa grâce et sa miséricorde, j'ai pu partager les espérances de ceux que vous voyez devant vous.
Se tournant ensuite vers un saint prêtre, nommé Lucianus, aussi vénérable par son âge que par ses vertus, le juge lui dit :
— Voyons, obéis aux dieux et aux edits impériaux.
— Personne, répondit le vieillard, ne peut être réprimandé ni condamné quand il obéit aux préceptes de Jésus-Christ, notre Sauveur.
— De quelle espèce d'études et de travaux t'occupes-ta?
— J'ai cherché à acquérir toute espèce de science, et j'ai essayé de me familiariser avec toutes les connaissances humaines. Mais j'ai fini par me raUier aux doctrines du christianisme, bien qu'elles ne soient pas de nature à plaire à ceux qui suivent les erreurs des fausses opinions.
— Malheureux I quels charmes peux-tu trouver dans des études pareilles ?
— Le plus grand de tous, parce que je suis les chrétiens dans leur doctrine, qui est la seule vraie.
— Et cette doctrine, quelle est-elle? .
• — La véritable doctrine à laquelle, nous chrétiens, nous sommes pieusement attached, c'est de croire en un seul Dieu, l'auteur et le créateur de toutes les choses visibles et invisibles ; c'est de conftsser Notre-Seigneur Jésus-Christ, le Fils de Dieu, qui a été autrefois annoncé par les prophètes, qui viendra un jour juger les hommes, et qui est le prédicateur et l'auteur de tout salut pour ceux qui veulent suivre sa doctrine. Je ne suis qu'un homme faible et insignifiant, je ne puis donc vous dire rien de gf-and, et rien qui soit digue de sa Déité infime; c'est le partage des seuls prophètes ^ .
— 11 me semble que tu es un de ceux qui enseignent l'erreur aux autres; à ce titre, tu mérites d'être puni plus sévèrement que les autres aussi. Qu'on mette les ceps à ce Lucianus, et qu'on lui écarte les pieds jusqu'à la cinquième oreillette^.
— Et vous deux, femmes, quels sont vos noms et votre condition?
— Je suis une chrétienne qui n'a pas d'autre époux que le Christ ; mon nom est Secunda, dit l'une.
— Moi, je suis veuve, je me nomme Rufina, et je professe la même foi salutaire, ajouta l'autre.
Enfin , après avoir posé à tous des questions semblables et reçu de tous également des réponses analogues — à l'exception toutefois d'un seul, d'un malheureux qui, à la consternation de tous, céda devant la peur ei consentit â offrir de l'encens eux divinités païenne?, — le préfet se tourna vers Pancrace, et lui dit :
— Et maintenant, écoute, insolent jeune homme, toi qui as eu l'audace de lacérer l'édit des divins empereurs, pour toi-même il y aura
(1) Voir les AcUt de taint Justin. Ruinnrt, p. 139.
(2) C'ttait la plus ;;rua(l âcarxmuat dont il goit fait iLeatloa.
LR VlATIQUJS.
miséricx)rde et pardon, si tu veux sacrifier aux dieux de l'empire. Montre-nous donc sans tarder la piété et ta sagesse, car tu n'es encore qu'un enfant dont nous avons pitié.
Pancrace se signa du signe rédempteur de la croix et répondit aveo calme :
— Je suis le serviteur du Christ ; c'est lui seul qtie ma bouche reconnaît, que mon cœur aime, et que mon esprit incessamment adore. Cette jeunesse qui vous fait pitié en moi a la sagesse des cheveux blancs, quand elle ne reconnaît qu'un seul Dieu. Mais vos dieux, à vous, avec tous ceux qui les adorent, sont destinés à une destriiLtion éternelle ^ .
— Qu'on le frappe sur la bouche pour punir sou blasphème, et qu'on le batte de verges 1 s'écria le jw^e exaspéré.
— Je te remercie, répondit doucement le noble jeune homme, de ce que je puisse rubir ainsi la môme peine qu'à subie mou Seigneur*.
Le préfet prononçai alors la sentence dans la formule consacrée : « Luciauus, Pancrace. Rusticus et les autres, et les femmes Secunda et Rufina, qui tous ont avoué appartenir à 'a secte des chrétiens, et qui refusent d'obéir aux ordres sacrés de l'empereur, ou d adorer les dieux de Rome, sont condamnés par nous à être exposés aux bêtes féroces, dans l'amphithéâtre de Flavius. »
La foule salua cette odieuse sentence d'une exclamation de plaisir et de haine, et accompagna de ses cris sauvages les confesseurs jusqu'à leur prison ; mais, à mesure qu'ils avançaient, la fureur s'abattait, désarmée et vaincue par l'attitude digne des condamnés et la sérénité de leurs visages. Il y en avait qui affirmaient que ces chrétiens devaient s'être parfumés, « car, disaient-ils, on sent, en les approchant, une atmosphère balsamique d'une suavité inconnue, qui les accouapagne et les entoure *. »