LA RÉSURRECTION
chrétiens qne vous auriez dépist<^s, d'aller offrir à Fahiola rotre main avec votre fortune. Elle a, jusqu'à ce jour, repoussé dédaigneusement toutes les propositions qui lui ont été faites ; mais j'ai soigneusement , observé une chose : c'est que, de tous ceux qui aspiraient à sa main, pas un ne pouvait se dire riche. C'étaient tous gens prodigues et ruinés, qui convoitaient sa fortune pour réparer la leur. Ne perdez pas de vue ceci : c'est que celui qui s'adressera à elle devra commencer par ce principe, que « deux et deux font quatre. » Rie comprenez-vous?
— Très-bien, trop bien môme ; car je me demande inutilement d'où je ferai venir les deux que je dois ajouter aux siens?
— Ecoutez-moi bien, Corvinus, car ce sera notre dernière entrevue; je vous porte de l'afFection, parce que je vous sais capable de comprendre la haine sans relâche, sans scrupule, sans pardon, sans miséricorde. Elle l'attira vers elle et lui dit à l'oreille :
— J'ai appris par Eurotas, à qui je fais dire tout ce que je veux, que Fulvius a en vue certaines prises chrétiennes magnifiques, une spécialement. Venez de ce côté, dans l'ombre, et je vous dirai tout bas comment il faut vous y prendre pour le prévenir et acquérir ce précieux trésor. Laissez à Fulvius la froide satisfaction du meurtre, qui sera nécessaire peut-être, mais toujours désagréable; tâchez plutôt de vous placer entre lui et la dépouille. Il ne manquerait pas de vous en faire autant à Toccasion.
Et elle lui parla tout bas et avec vivacité pendant quelques minutes Quand elle eut fini, Corvinus poussa une bruyante exclamation : — Excellent ! — Quelle parole dans une telle bouche 1
La négresse arrêta d'un geste l'expression trop bruyante de sa joie, et lui dit en lui indiquant l'édifice voisin ;-
— Silence ! voyez là-bas...
Que de changement dans les hommes et dans les choses en peu df>. temps ! La dernière fois que ces deux misérables s'étaient donné rendezvous au même endroit, la fenêtre au-dessus de leur tête était occupée par deux vertueux jeunes gens, qui, semblables à deux génies bienfaisants, prêtaient l'oreille à leurs paroles pour déjouer leurs trames perfi* des et pour contre-miner leurs ténébreuses menées. Ces deux jeunes gen.~ n'occupent plus les mêmes lieux : Tun d'eux est couché dans la tomûe; l'autre dort tranquillement, bien qu'il soit à la veille de son exécution. La mort nous apparaît comme une puissance sacrée, à voir la préférence qu'elle met à s'emparer des bons plutôt que des méchants ; elle arrache du champ terrestre la fleur odorante, et y laisse se développer la plante vénéneuse, jusqu'à ce qu'elle parvienne à pleine maturité et tombe pour se reproduire.
Mais, en ce moment, quand le digne couple leva les yeux rew la fenêtre, il la vit occupée par deux autres personnes.
— C'est Fulvius, dit tout bas, Corvinus, c'est Fulvius qui vient de M montrer à cette fenêtre.
— Et l'autre est Eurotas, son mauvais génie, ajouta l'esclave.
Et tous deux se retirèrent dans l'angle le plus obscur de la muraille, pour prêter l'oreille à la conversation des nouveaux venus.
Fuiviu8 reparut bientôt à la fenêtre, tenant à la main une épée qu'il
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tourna et retourna à la lumière de la lune, pour mieux en examiner U poignée. Tout à coup il jeta l'épée à terre avec colère en blasphémant :
— Ce n'est que du cuivre I s'écria-t-il.
Eurotas s'approcha ensuite, tenant à la mdn un objet qui ressemblait à un riche baudrier. Comme son compagnon, il l'examina avec une attention scrupuleuse.
— Toutes les pierreries en sont fausses ! Eh bien, je déclare que tout son bagage ne vaut pas douze cents francs. Vous avez fait là une assez mauvaise affaire, Fulvius.
— Toujours des reproches, Eurotas? Et cependant ce misérable bénéfice me coûte la vie d'un des officiers que l'empereur aimait le plus.
— Et je suis sûr qu'avec tout cela il ne vous en aura pas la moindre reconnaissance.
Eurotas avait raison.
Le lendemain matin, les esclaves qui reçurent des mains des archers le corps de Sébastien, furent saisis de surprise, en entendant une femme au visage noir, leur dire tout bas en passant rapidement :
— Il vit encore.
Au lieu donc de le porter au cimetière, ils le transportèrent avec les plus grands soins, dans l'appartement d'Irène. L'heure matinale et l'absence de l'empereur, qui était parti la veille au soir pour son palais favori de Lateran, rendaient ce transport facile. Aussitôt on envoya chercher Dionysius quî, après avoir examiné les blessures, déclara qu'aucune n'était mortelle ; mais que, le blessé ayant perdu beaucoup de sang, il lui faudrait plusieurs semaines avant d'être rétabli.
Pendant vingt-quatre heures, Afra vint prendre assidûment, et presque d'heure eu heure, des nouvelles de Sébastien. Quand le délai fixé fut expiré, elle conduisit Fabiola chez Irène, afin qu'elle pût s'assurer personnellement qu'il respirait encore. Il est vrai qu'il ne faisait que respirer, mais Fabiola tint sa parole. Elle libéra son esclave sur l'heure, lui paya sa dot, et pendant toute la nuit le Çalatin et le Forum furent tenus en émoi par les bacchanales et les hideuses cérémonies des noces de la négresse avecHyphax.
Fabiola s'informait de l'état de Sébastien avec une si tendre sollicitude, qu'Irène ne douta point qu'elle ne fût chrétienne. Les premières fois, elle s'était contentée de prendre des nouvelles à la porte, et de faire accepter à l'hôtesse de Sébastien une somme assez forte pour payer les frais que pourrait entraîner sa guérison; mais après les deux premiers jours, quand le malade se trouva mieux, on l'invita courtoisement à entrer, et, pour la première fois de sa vie, elle se trouva au sein d'une famille chrétienne, et n'ignorant pas que cette religion y était pratiquée.
Irène, dit l'histoire, était la veuve de Catulus, l'un de ceux qui faisaient partie des néophytes convertis avec Chromatins. Son mari venait d'être mis à mort, mais elle était restée inaperçue et ignorée, dans l'appartement qu'il occupait au palais de l'empereur. Deux filles vivaient avec elle, et une différence marquée dans leur conduite et leur manière d'agir frappa tout d'abord Fabiola, quand elle eut fait avec elles plus ample connaissance. L'une, évidemment , considérait la présence de Sébastien comme une lourde charge et ne s'approchait jamais de lui, ou du moins
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très-rarement. Sa conduite envers sa mère était filtre et hautaine; ses idées appartenaient exclusivement aux choses du monde; elle était égoïste, indiscrète et hardie. L'autre, qui était la cadette, offrait avec elle un contraste frappant; elle était si douce, si docile et si affectueuse; .si bienveillante pour les autres, si dévouée à sa mère, si bonne et si attentive pour le pauvre blessé l Irène elle-même était le type de la matrone chrétienne delà classe moyenne de la société. Fabiola ne trouva en elle ni intelligence supérieure, ni grande instruction, ni esprit subtil, ni politesse raffinée; mais elle la vit toujours calme, active, sensible et honnête. Ensuite elle était chaleureusement dévouée, généreuse, affectueuse et patiente. La jeune païenne n'avait jamais vu un pareil intérieur; tout y était simple, frugal et bien ordonné ; rien ne troublait la paix et l'harmonie, excepté le caractère de la sœur aînée. Au bout de quelques jours, on acquit la certitude que la visiteuse quotidienne n'était pas chrétienne; cette découverte toutefois ne changea rien à la manière dont on la traitait; mais elle fit, à son tour, une autre découverte qui la mortifia beaucoup. — C'était que l'aînée des deux filles appartenait encore, elle aussi, au paganisme. Du reste, tout ce qu'elle voyait dans cette maison produisait en elle une impression favorable et détruisait la nide écorce dont les préjugés avaient entouré son esprit. Tout-efoîs, pour le moment, ses pensées étaient concentrées tout entières sur Sébastien, dont la convalescence était lente et pénible. Elle formait avec Irène des plans pour le faire transporter dans sa villa de Campanie, où elle devait avoir le loisir de conférer avec lui au sujet de sa religion : mais un invincible obstacle vint s'opposer à ce projet.
Nous ne chercherons pas à faire connaître au lecteur les sentiments de Sébastien. Avoir aspiré longtemps au martyre, l'avoir demandé à Dieu avec larmes, en avoir enduré toute» les souffrances, être en quelque sorte mort à la vie humaine, avoir perdu la vie et la conscience des choses de ce monde, et s'y réveiller de nouveau, non pas comme un martyr, mais comme un homme ordinaire, cherchant à faire son salut sans avoir la certitude d'y réussir, c'était là une épreuve plus douloureuse que le martyre même. C'était ressembler à un homme qui, au milieu d'une nuit d'orage, aurait cherché à franchir une rivière agitée, ou un bras de mer en courroux, et qui, après avoir lutté pendant toute la nuit contre les vents et les flots, et avoir vu son embarcation vingt fois sur le point de chavirer, se retrouverait au matin au même point de départ qu'il aurait quitté la veille. C'était être, comme saint Paul, rejeté sur la terre et livré aux tentations de Satan, après avoir entendu les paroles mystérieuses qu'une seule et suprême intelligence peut proférer. Et cependant aucun murmure, aucune expression de regret, ne s'échappa de ses lèvres. Il adora en silence la volonté de Dieu, dans l'espoir qu'il lui réservait la gloire plus grande d'un double martyre. Et cette seconde couronne, il la désirait si ardemment, qu'il rejeta toute proposition de fuite ou de retraite.
— J'ai déjà, disait-il généreusement, gagné Vxm des privilèges deê martyrs, celui de parler sans crainte aux persécuteurs. Ce droit, je veux en user le premier jour où il me sera possible de quitter monlit.Soignez-r moi donc bien, pour que ce jour arrive plus vite.
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ÎXVII. — LA SECONDE COUROWNE.
Le fameux complot que l'esclave noire avait révélé à Corvinus était le même auquel il avait ((''■jà été fait allusion dans la conversation de Fulvius avec son tuteur. Les révélations innocentes de la jeune martyre aveugle lui avaient donné la conviction qu'Agnès était chrétienne, de sorte qu'il croyait avoir, pour réussir auprès d'elle, deux cordes à son arc : ou il devait par la crainte l'amener à l'épouser, ou il la livrait aux juges et il obtenait, par la confiscation, une bonne part de sa fortune. C'était vers ce dernier moyen que le poussaient les railleries amères et les exhortations criminelles d'Eurotas. Certain d'avance de ne plus trouver l'occasion d'une nouvelle entrevue, il écrivit à Agnès une lettre respectueuse, mais pressante, pour lui peindre son attachement désintéressé pour elle, et la supplier d'accepter sou hommage. En finissant, il insinuait vaguement que ses devoirs pouvaient le pousser à adopter un autre système, si eon humble demande n'était pas accueillie.
A cette missive, la jeune fille répondit par un refus calme et digne, mais sur la fermeté duquel il n'y avait pas lieu de se méprendre. Bien plus, la lettre indiquait, en termes clairs et précis, que celle qui l'écrivait était déjà l'épouse de l'Agneau sans tache, et qu'elle ne pouvait accepter d'aucun être périssable des expi-essions d'attachement personnel. Cette seconde défaite ferma pour jamis le cœur de Fulvius à la pitié : toutefois il résolut d'agir prudemment.
Cependant Fabioln, voyant que Sébastien était décidé à ne pas fuir la mort qui le menaçait, conçut le romanesque projet de le sauver malgré lui, en arrachant son pardon h l'empereur. Elle ne soupçonaait pas l'immense perversité que peut contenir un cœur humain. Elle croyait que le tyran pouvait bien sévir pour un moment, mais qu'il lui répugnerait de condamner deux fois un homme à la mort. Elle pensait qu'un sentiment de pitié, quelque léger qu'il fût, devait coiiver du moins au fond de wq eœur, et que ses supplications éloquentes et ses larmes l'eu feraient jaillir, comme la chaleur fait couler la sève des flancs du bois le plus dur. Fahiola écrivit donc pour demander une audience. Et, comme elle counaissait la cupidité de celui auquel elle s'adressait, elle prétexta que sa démarche avait pour objet de lui offrir un témoignage de son attachement à sa personne comme sa fidèle sujette, et un souvenir de respect de la part de son père défunt. Elle voulait lui faire présent d'une bague ornée de pierreries d'une rare beauté et d'une grande valeur. Le présent fut accept^V, mais l'empereur se borna à lui faire dire qu'elle eût à se rendre, le 20 du mois, au Palatin. Elle devait attendre, avec les autres ioUiciteurs, le passage de l'empereur, quand il descendrait le grand escalier pour se rendre au sacrifice. Quelque décourageante que fût cette n^ponse, Fabiola résolut de risquer la démarche et de faire ce qu'elle pourrait pour réussir.
Le jour fixé arriva ; Fabiola, vêtue df» deuil — d'abord parce qu'elle venait solliciter l'empereur et ensuite à cause de la mort de son père — alla se ranger parmi les mères, les filles, les sœurs, cT'éatures plus malheureuses qu'elle encore, qui venaient toutes trembloDtee présenter des requêtes eu faveur de ceux qui leur étaient chers et qui gémissaient dans
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les prisons et dans les mines. Elle sentit le peu d'espoir qu'elle avait con-> «ervé s'éteindre en elle h la \ue de tant de misères, trop grandes et trop nombreuses pour qu'elles pussent espArer de la pitié. Mais ses dernières, lueurs d'espérance devinrent bien plus faibles encore, quand elle aperçut le tyran descendant avec lenteur les degrés de marbre, bien que l'anneau précieux brillât à son doigt. A chaque pas, il arrachait un papier aux mains des solliciteurs suppliants, les regardait d'un œil plein de mépris, et, après avoir parcouru rapidement l'écrjt, le déchirait avec colère ou le laissait dédaigneusement tomber à ses pieds. C'était à peine si, de loin en loin, il passait une de ces requêtes à son secrétaire, non moins pervers et non moins impérieux que lui.
Le tour de Fabiola vint enfin ; l'empereur était à deux pas d'elle, et sou cœur battait avec une violence extrême, car elle avait peur de cet homme, non pas pour elle-même, mais pour Sébastien, dont la vie ou la mort allait se décider. Elle se serait mise à prier, si elle avait su comment s'y prendre et à qui adresser sa prière. Maximien tendait la main pour prendre la requête qu'un suppliant lui offrait, lorsque, tout à coup, il tressaillit et tourna la tète, en entendant prononcer son propre nom d'un ton ferme et hardi. Fabiola se retourna aussi en pâlissant ; elle avait reconnu la voix.
En face d'elle, au milieu de la muraille de marbre blanc, s'ouvrait une fenêtre surmontée d'une corniche de marbre jaune. Cette ouverture servait à donner du jour à un corridor aui conduisait aux appartements d'Irène. Guidée par la direction de la voix, Fabiola leva la tête et aperçut, se détachant sur le fond obscur de la baie, une apparition belle, mais effrayante à voir. C était Sébastien, pâle et défait, les traits amaigris et comme idéalisés par les souffrances, mais le visage calme et impassible, comme s'il n'était plus capable d'émotion ni de douleur. Sa poitrine et ses bras déchirés par d'horribles blessures, se montraient à travers les plis du manteau qu'il avait jeté sur lui. Il avait entendu les fanfares bien connues qui annonçaient l'approche de l'empereur ; il s'était levé et péniblement traîné jusqu'à la fenêtre pour le saluer au passage *.
— Maximien I cria-t-il d'une voix creuse, mais très-distincte.
— Qui est l'insolent qui prononce aussi familièremeat le nom de son souverain? demanda le tyran en se tournant vers lui.
— Je suis un homme sorti de la tombe oii déjà il avait un pied, pour t'avertir que le jour de la colère et de la vengeance approche à grands pas. Tu as rougi le pavé de cette cité du sang des serviteurs de Dieu ; tu as jeté leurs corps sacrés dans la rivière 5 tu les as fait traîner aux Gémonies. Tu as renversé les temples de Dieu, profané ses autels, et volé l'héritage de ses pauvres. Pour cela, et pour tous les autres crimes et les abominations que tu as commis, pour tes injustices et te? oppressions, pour ta cupidité et ton orgueil. Dieu t'a jugé, et sa justice s'appesantira bientôt sur toi; et tu mourras d'une mort violente, et Dieu donnera à son Egli?e un souverain selon son cœur. Et ta mémoire sera maudite et exécrée dans l'univers entier, jusqu'à la fin des temps. Bepens-toi, tandis qu'il en est temps encore, homme impie; et demande pardon à Dieu, au nom du Crucifié que tu as persécuté jusqu'à ce jour.
(1) Y«ir leg Actes de tatnt Sebastien.