LA SECONDE COURONNE. 'Z
Un profond silence avait régné, tandis que ces paroles étranges retentissaient. L'empereur semblait sous l'impression d'un sentiment d'effroi qui le paralysait; car, ayant reconnu Sébastien, il se croyait en pn'isence d'un mort sorti de la tombe : mais bientôt, reprenant son assurance, et, avec elle, sa colère, il s'écria :
— Holà! quelqu'un! qu'on monte à l'iustant et qu'on me l'amène ici (il évitait de prononcer son nom). HyphaxI où est Hyphax? je l'ai vu ici tout à 1 neure.
Cela était vrai, mais le Maure qui, lui aussi, avait reconnu Sébastien, avait cru prudent de s'esquiver et de courir à son quartier.
— Ah l il est parti, à ce que je vois; eh bien 1 tu vas l'aller appeler, loi, maraud. Quel est ton nom? dit-il, en s'adressant à Corvinus, qui avait, accompagné son père au palais. Rends-toi à la cour des Numides, et dis à Hyphax de venir ici sur-le-champ.
Corvinus s'en alla, le cœur transi d'effroi, s'acquitter de la commission impériale. Mais Hyphax avait déjà raconté à ses hommes ce qui venait de se passer et les avait mis sur la défensive. Une seule entrée, à l'extrémité de la cour, avait été laissée ouverte, et, quand le messager y arriva, il n'osa pas la franchir. Cinquante hommes étaient rangés de chaque côté de la cour; Hyphax et Jubala se tenaient en face de l'entrée.
Silencieux et immobiles, avec leurs poitrines noires et leurs bras nus, chacun l'arc tendu et la flèche dirigée vers la porte, ils ressemblaient à une avenue de statues de basalte, conduisant à l'entrée d'un temple égyptien.
— Hyphax, dit Corvinus d'une voix tremblante, l'empereur vous fait demander.
— Dites de ma part à Sa Majesté, le plus respectueusement que vous pourrez, répondit l'Africain, que mes hommes ont juré que personne ne franchirait le seuil oîi vous voilà, soit pour entrer, soit pour sortir, sans recevoir, par le dos ou par la poitrine, cent flèches dans le cœur; et cela tant que l'empereur ne nous aura pas envoyé un gage de pardon pour tout ce que nous avons pu faire.
Corvinus s'empressa d'aller reporter cette réponse que l'empereur reçut en éclatant de rire. Les Numides étaient des gens avec lesquels il n'osait risquer de se mettre en guerre, car il comptait sur eux, soit dans les batailles , soit dans les émeutes, où leur adresse ne manquait jamais d'abattre les chefs et les meneurs.
— Les rusés coquins ! s'écria-t-il. Tiens, va porter ce bijou à la femme d'Hyphax.
Et il lui donna la splendide bague de Fabiola. Corvinus courut, d'un pas plus léger que la première fois, pour annoncer cette bonne nouvelle, et il jeta dans la cour la bague, signe de pardon. En un instant, tous les arcs s'abaissèrent et toutes Içs cordes se détendirent. Jubala, toute joyeuse, s'élança pour ramasser la bague. Un lourd coup de poing de son man la renversa sur la poussière aux applaudissements de tous les assistants. Le sauvage s'était emparé du joyau ; et la négresse se releva contusionnée et meurtrie, se demandant tous bas si elle n'avait pas échangé son esclavagy pour un autre.
Hyphax, pour se justifier, se retrancha derrière l'ordre impérial.
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— Si V0U3 nous aviez permis, dit-il, de lui planter une flèche dans le cœur ou dans la tête, tout aurait été bien ; mais avec une besogne telle que vous nous l'avez donnée, nous ne pouvons être responsables de ce quia pu arriver.
— Quoi quMl en soit, dit Maximien, je veux que cette fois l'on fasse bien mon ouvrage. Hé I la-bas, compagnons armés de massues, que deux d'entre vous sortent des rangs !
Deux exécuteurs s'approchèrent. Sébastien, à peine capable de se soutenir, se présenta en même temps, toujours calme et intrépide.
— Holà, mes braves, dit le barbare, il ne faut pas que l'on répande du sang sur ces degrés; vous allez me tuer cet homme-là d'un bon coup de massue. Faites la chose proprement.
Puis, se tournant vers Fabioia :
— Ah! madame, quelle est votre requête? dit-il en tendant la main avec grâce et d'im ton presque respectueux, car il l'avait reconnue. Mais elle, stuptfaite d'horreur et de dégoût, n'eut que la force de murmurer d'une voix éteinte :
— César, je crains bien qu'il ne soit trop tard...
— Gomment? trop tard 1 dit l'empereur en jetant les yeux sur le papier qu'elle lui tendait. Un éclai: brilla dans sou regard : — Quoil s'écria-til, vous saviez que Sébastien était vivant, et vous ne le dénonciez pas I seriez- vous donc chrétienne?
— Non, César, répondit Fabioia.
Mais cette réponse lui brûla les lèvres au passage, comme l'aurait fait une imposture. Ahl Fabioia, votre jour n'est pas loin.
— Eh I dit l'empereur en lui rendant la pétition d'un air parfaitement ealme, je crois que vous avez raison et qu'il est trop tard. Je pense que ce coup a dû être V ictus graHosus '.
— Je me sens faiblir, Cét-ar, dit-elle respectueusement, permettezmoi de me retirer.
— Sans doute, mais, avant de yous laisser partir, il faut que je vous remercie du bel anneau que vous m'avez envoyé; je l'ai donné à la femme d'Hyphax, — à son esclave, à elle — cela ira mieux à sa main noire qu'à la mienne. Adieu I
Et il lui envoya du bout des doigts un baiser accompagné du plu» hideux sourire — comme s'il n'avait pas eu, à deux pas de là, le corps d'un martyr, témoignant contre lui.' Il avait dit vrai : le premier coup de massue appliqué sur la tête de la victime avait été fatal, et Sébastien se trouvait enfin dans le 8é;our de gloire, après lequel il avait si longlempa soupiré et où l'attendaient une double palme et une double couronne. Et cependant il avait subi une fin ignominieuse aux yeux du monde; il avait été abattu sans cérémonie, tandis que l'empereur causait en lui tournant le dos. Quel martyre dans cette honte ! Malheur à nous, lorsque nous savons que nos souffrances ici-bas nous valent de la gloire. Le tyran, voyant que son œuvre de cruauté était accomplie, défendit que le corps Ue Sébastien fût jeté aux Gémonies ou dans le Tibre; mais, ajonta-t-il, « qu'on attache à son corps des poids énormes, et qu'on le
(1) La coup de grdce, le coup [strlequal Us condamnés étaient mis «'hors de pein». » Le bris 4<J8 jambe» d«» cruciûes était considéré comme un ictus gratiosus.
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traîne aux cloaques *, pour qu'il y serve de pâture aux animaux immondes. Les cbrétiens, du moins, ne l'auront pas. » Cet ordre odieux fut exécuté; et nous voyons dans les actes du saint que, la nuit suivante, le martyr apparut à la sainte matrone Lucine, pour lui révéler l'endroit où l'on devait retrouver ses restes sacrés. Elle suivit les indications qu'il lui donna, et son corps fut euterré avec honneur, à l'endroit où 8'élève la basilique qui porte encore son nom.