‹ FabiolaChapitre 98 sur 113 · XXIX. — LA JOURNÉE CRITIQUE. DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

XXIX. — LA JOURNÉE CRITIQUE. DEUXIÈME PARTIE

Le jour ne commence pas encore à poindre, et cependant nous parlons déjà de la deuxième partie de ce jour. Comment cela se fait-il?

Ami lecteur, ne vous avons-nous pas conduit jusqu'à ses premières vêpres, divisées, comme elles le sont, entre le martyr de la veille — Sébastien — et la martyre d'aujourd'hui — Agnès? Ne les ont-ils pas chantées tous les deux ensemble, sans jalousie et avec une fraternelle impartialité, l'un du haut du ciel où il était monté le matin, l'autre des profondeurs de la prison où elle était descendue le soir? Glorieuse Eglise de Dieu I grande dans la combinaison indivisible de ton unité, tu embrasses et les régions élevées du ciel, et les entrailles de la terre, partout enfin où peut se trouver le séjour d'un juste.

Fulvius sortit de son logis pour respirer l'air froid et âpre de la nuit, rafraîchir ainsi sa tète, et calmer l'agitation qui le dévorait. D'abord il eri-a à l'aventure, sans but arrêté ; mais, à son insu, il se rapprocha insensiblement de la prison TuUieone. Comme son cœur était littéralement étranger à toute espèce d'affection, quelle raison mystérieuse le poussait donc vers ce lieu? C'était un sentiment singulier composé des éléments les plus amers qui aient jamais rt-mpli la coupe d'un empoisonneur. Le remords le rongeait; l'orgueil blessé se révoltait eu lui, l'avarice impatiente le pressait, la honte le euffoquait, et le sentiment terrible de l'approche du moment où son crime allait être consommé dominait pardessus tout. Il n'était que trop vrai : il avait été repoussé, méprisé, humilié par 'lue simple enfant, et cela quand il avait besoin de la fortune de cette enfant pour échappera k misère et à la mort, -r- c'était du moins

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ainsi qu'il raisonnait. Et pourtant il eût mille fois préféré obtenir sa main que voir tomber sa tête. Le meurtre qu'il allait faire commettre lui paraissait d'une révoltante atrocité, et cependant ce meurtre était absolument inévitable. Il avait donc résolu de lui offrir une autre chance.

Il arriva ainsi à la porte de la prison dont il connaissait le mot de passe : il le dit aux sentinelles, et fut admis à pénétrer dans la cellule de sa victime. Agnès ne fut point effrayée en le voyant entrer; elle ne se réfugia point dans un coin de sa cellule, comme un oiseau effarouché qui voit un épervier s'approcher de sa cage. Calme et intrépide, elle se tint debout devant lui.

— Vous me respecterez ici, du moins, Fulvius, dit-elle d'une voix douce. Je n'ai plus que quelques heures ^ vivre : laissez-moi les passer en paix.

— Madame, répondit-il, je suis venu vous offrir le moyen de changer les heures en années, si vous le désirez; et, au lieu de la paix, je vous offfe le bonheur.

— Je ne sais si je vous comprends bien, Fulvius, mais il me semble que le temps de ces tristes vanités est passé. Parler ainsi à une femme que vous avez livrée à la mort, en vérité c'est le comble de l'ironie.

— Vous vous trompez, douce Agnès : votre destinée est entre vos mains ; ce sera votre seule obstination qui vous livrera à la mort. Je suis venu pour voud renouveler, une dernière fois, mes offres, et, avec ma main, je viens vous apporter la liberté et la vie. C'e^t votre dernière chance de salut.

— Ne TOUS ai-je pas déjà dit que je suis chrétienne, et que je donnerais mille vies, si je les avais, plutôt que de trahir ma foi ?

— Mais je ne vous demande plus aujourd'hui le sacrifice de vos croyances. Les portes de la prison peuvent d'ouvrir pour vous sur un seul mot de ma bouche. Fuyez avec moi ; et, en dépit des décrets de l'empereur, vous serez chrétienne et vous vivrez.

— Mais ne vous ai-je pas dit aussi clairement que je suis déjà l'épouse de mon Seigneur et Sauveur Jésus-Christ, et que c'est à Lui seul que je veux consacrer éternellement mou amour et ma foi?

— t'olie que tout cela I Persévérez dans cette obstination jusqu'à demain, et il vous arrivera ce que vous craignez plus peut-être que la mort, et ce qui ôtera à jamais cette illusion de votre esprit.

— Je ne crains rien, appuyée que je suis sur le Christ : car sachez bien que j'ai un ange qui veille sur moi sans cesse, et qui ne souffrira pas que la servante de son maître soit profanée i. Et maintenant faites trêve à ces importunités indignes, et laissez-moi le dernier privilège du condamné, — la solitude.

Fulvius avait peu à peu perdu patience ; il ne put contenir plus longtemps sa colère. Repoussé de nouveau, méprisé une fois de plu? par une enfant, et cela au moment oîi le glaive du bourreau était suspendu sur sa têtel Un jet de flamme s'élança de l'incendie qui couvait en lui ; et en un instant toutes les passions venimeuses que nous avons décritt;s tout à l'heure et qui sa parLageaieut aon cœur, se mêlè-

(I) " ileciim eniT» habeo eustoàtm corporis iMi, angelum Domini. « Uriviairc.

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