LES DEUX TAUPES
« Ecoute, dit un jour une taupe à sa sœur,
Au milieu d'une nuit profonde,
Loin des regards et loin du monde, Nous vivons sans plaisir ainsi que sans honneur,
Et de qui nous vient ce malheur?
De l'homme, un animal puissant et sanguinaire
Qui ne vaut rien ou ne vaut guère.
Ecoute un projet sans pareil :
Un astre malheureux l'cclaire ;
Eteignons ce hrillant soleil.
Je le hais ce glohe vermeil !
De mes poumons gonflés s'échappe un souffle immense, Ne puis -je l'envoyer jusqu'à l'immensité,
Eteindre l'astre à sa naissance
Et couvrir tout d'obscurité ?
Admirable trouvaille, eh ! — Fort bien. — Je commence.
Voyons ! déjà mes deux poumons.
S'enflaiit ainsi que des ballons,
Semblent arrêter un nuage ; Voyez I le ciel est noir comme en un jour d'orage, Distinguez-vous, ma sœur? — Je vois encore aux cieux
Des nuages fuyant un soleil radieux, Rien de plus. — Rien de plus? du dieu que je pourchasse
Par degré s'obscurcit la face ;
Au loin élancez vos regards Et, remarquez, la nuit tombe de toutes parts. — La nuit, ma sœur î La nuit ? ou vous perdez la vue.
Ou j'ai moi-même la berlue.
Je regarde les airs et ne vois rien du tout. Sinon un astre au ciel et ses rayons partout.
— Alors donc, soufflons davantage.
— Oh ! non, ma sœur, descendez du nuage
Où vos pcnsers ont pris l'essor :
Vous rvez fait un rêve d'or,
Je ne dis pas un rêve sage.
Rentrons vite en notre logis,
Où nous attendent nos petits Et, de nos bons a'ïeux, suivant Tantique usage, Employons nos talents au profit du ménage.
Cette taupe avait du bon sens
Hélas, dans le siècle où nous sommes.
Peut-on en dire autant des hommes ?
Je tiens d'eux les propos suivants :
— « Au fond de l'abime où vous êtes.
Remuez-vous, peuples, enfants !
L'orage féconde les champs.
Le bonheur des humains sortira des tempêtes. »
Projet absurde et risible conseil, C'est la laupe essayant d'éteindre le soleil.