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LE GOUTTEUX, LE GUÉRISSEUR ET SA SUITE

Un homme riche avait la goutte, Et souffrait comme un forcené. Dans l’opulence il était né:

11 devait tous ces maux à ce bonheur, sans doute. Toute médaille a son revers.

De tous les coins de l’univers, Pour le guérir, coûte que coûte, Étaient accourus, par essaims, De jeunes, de vieux médecins.

On éprouve notre homme ; on le purge, on ie saigne, On le frictionne, on le baigne, On règle ses moindres repas.

L'un dit: -Mangez beaucoup;-l’autre :-Ne mangez pas.— Rien n’y fait. La douleur aigüe,

Malgré la savante cohue,

Va son bonhomme de chemin.

Le Goutteux se lasse à la fin ; Il se résigne au mal, il éloigne son monde.

Pourtant sa peine était profonde.

-Grand dieu! toujours souffrir!-Au bout dequelques jours Survint un Guérisseur bizarre, Laid, rude, aux grosses mains, de paroles avare, Vêtu d’un drap commun, et de qui l’air des cours N’avait jamais, dit-on, adouci les manières.

Exilé des palais, il aimait les chaumières, Et souvent y montrait un art miraculeux.

Son aspect frappa le Goutteux.

— Voyons, docteur, que faut-il faire ?

Vos confrères ont échoué :; Mieux qu'eux tous seriez-vous doué?

J'en doute. Enfin parlez. Mais soyez moins sévère. Ne pourriez-vous sourire au malheur quelquefois ? Cela ferait du bien, je crois.

Vous est-il défendu de plaire ? — Quand vous serez guéri, résultat que j'espère, J’amènerai chez vous mes gens.

ils sont tous gracieux, bien vêtus, diligents ; ils pourront vous former la cour la plus riante,

Moi, je reste ce que je suis.

D ee) SI

Il faut m’accepter tel; changer, je ne le puis ; Et, sans jamais montrer une mine attrayante, Je veux ici parler en roi.

Si vous suivez toujours ma loi, Agréable ou non, je m'engage A vous rendre dispos et fort comme au jeune âge. — L'offre était séduisante. On s’arme de courage. — Allons, Goutteux, venez; il faut me suivre au bois.— — Ah ! mon Dieu ? — Prenez une hache...

— Ce sapin est bien vieux. — Ce sera votre tâche . De l’abattre aujourd'hui. — Moi, l’abattre ! je crois Que huit jours n’y pourraient suffire. — —Commençons,s’il vous plait; je veux bien vous aider. — Et l’on travaille sans mot dire.

— Docteur, dussiez-vous me gronder, il me faut du repos. — Reposez-vous une heure. Le lendemain, nouveau travail, Exécuté dans la demeure Du Goutteux. C’est un attirail De forgeron qu’on organise.

La paresse n’est plus de mise :

On souffle, on bat le fer, on lime, on fait grand bruit. Mais bientôt l’on dort mieux la nuit;

On mange de bon appétit;

On souffre moins.—Il faut maintenant nous construire Une maison. — Docteur, y pensez-vous? — Je veux Que nous l’ayons finie avant un mois ou deux. Nous prendrons des goujats. — Il y fallut souscrire. Et bientôt ce labeur ne déplait pas du tout : On se fait maçon architecte.

Petite est la maison, mais solide et correcte ; On y met de l'art et du goût...

Et la goutte aux aboiïs s’éloigne en diligence. Puis l’on sort de convalescence.

— Docteur, amenez donc cette petite cour Que vous m'avez promise. — À vos yeux invisible, Elle est peut-être ici, déjà. — C'est impossible ! — — Enfin vous la verrez avant la fin du jour. — Et le soir, en effet, on la vit apparaitre.

C'étaient d’aïmables jeunes gens, Faïts à ravir, rosés, gracieux, obligeants.

— De grâce, nommez-les ; je voudrais les connaitre. —- — L'Appétit, la Gaïté, la Force, le Sommeil Et la Santé brillant d’un éclat si vermeil. — — Fort bien, et vous êtes vous-même ? —

— Le Travail manuel, ce guérisseur suprême.

FABLE XIIT.

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