‹ FablesChapitre 101 sur 121 · L’'OURS ET SON CONDUCTEUR · texte numérisé non relu

L’'OURS ET SON CONDUCTEUR

A mon ami Charles Farine.

Un Homme avait un Ours qu’en tous lieux il montrait, Ours fort intelligent, et notre homme en tirait De quoi gagner sa pauvre vie.

L'Ours y trouvait son compte: il faisait chère lie De racines, de fruits, et même il dévorait Les débris des repas du Maître.

Le Maître toutefois le tenait muselé, Pour éviter tout démèêlé Entre son serviteur et le public. Peut-être Craignait-il pour lui quelque peu ; L'éducation a beau faire, Parvient-elle à changer le fond d’un caractère ? Trop compter sur.un ours, c’est jouer bien gros jeu.

Le nôtre cependant se plaignait. À son compte,

Museler un sujet comme lui, quelle honte:

— Maitre, j'en conviendrai, j'ai mes petits défauts ; Mais je ne suis, je crois, ni menaçant ni faux. A force de talents, je fais votre fortune; Et, pour le prix de mes travaux, Une muselière importune Gène ma bouche et mes naseaux !

Je ne puis respirer qu’à peine.

N'est-ce point assez qu’une chaine M'oblige à vous suivre en tous lieux ?

Le reste est malveillance pure.

Faut-il jurer par tous les Dieux De toujours respecter vos ordres ? Je le jure. — — Ah! si j'étais bien sûr de toi... — — Ne craignez rien. — Ecoute-moi :

Tu m'obéis et me détestes, Et quelquefois, j'en suis certain, Tu nourris des pensers funestes ; Tu dis : je suis son gagne-pain, Et je languis dans l'esclavage.

Eh bien ! te voilà libre aujourd’hui. — Bon. — Je gage Que tu seras mort dès demain. — — Moi!

Vont courir et suivre ta trace,

Les ennemis de ta race

Pour te faire un mauvais parti.

Je t'enchaine, mais te protége. — —Très-cher Maitre, que vous disais-je ?

Je sais à quels devoirs je suis assujetti ; J'aspire à demeurer votre fidèle esclave ; Je voudrais seulement être un peu moins gêné ; . Puis-je être à jamais condamné A souffrir d’une horrible entrave ? — L’Ours enfin l’emporta. Tout marche pour le mieux Quelque temps ; l’'Ours était affable, Obéissant et gracieux (Le plus possible), enfin tout-à-fait raisonnable. Chacun gardait son rang en public ; au logis, Maitre et valet formaient une couple d'amis... Un jour qu’ils traversaient une verte prairie, Que confinait un bois épais, Notre Ours crut revoir sa patrie, Et tout-à-coup il eut envie De s’ébattre un moment et de prendre le frais. — Un quart d'heure y pourra suffire ; Je puis diner en même temps.

Dieu ! que ce bois me plait ! Il semble me sourire. La patrie est si douce au cœur de ses enfants !

- Jai cru‘revoir la mienne. — Il gagne encor sa cause.

Le voilà qui s’ébat dans le bois. A la fin

Le Maitre dit: — Il faut poursuivre son chemin.

Allons, viens.-Mais grands Dieux! quelle métamorphose.

Notre Ours démuselé montre griffes et dents.

-— Qui! moi! je reprendrais une pesante chaine !

Pas si bête, ma foi! depuis assez longtemps,

Tu m'as volé, cruel, mes talents et ma peine!

Mais je suis libre enfin. — Peux-tu bien oublier

Mes bontés, tes serments, et faut-il employer

Le bâton ? — Dieux: quitter ces bois, cette prairie : Soutiens-moi, liberté chérie !

Mort aux tyrans ! oui mort !—Et sans plus de discours,

L'Ours en fureur... Passons sur une scène atroce.

Le peuple assez souvent est semblable à mon Ours :

Excellent, muselé ; démuselé, féroce.

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