LE CONCERT DE LA FAUVETTE
Une jeune fauvette était ambitieuse
Non pas d'honneurs, non pas d'argent, Mais de gloire. Être enclin à l'humeur glorieuse, Est-ce blämable? Un jour, sur un ton engageant, L’aimable virtuose, en pompeuses affiches (L'usage en est ancien), annonce un grand concert,
Où, sans payer, pauvres et riches Pourront ouir à l'aise et sous un frais couvert.
Un chène y pourvoirait. Le monde
Aux spectacles gratis abonde :
Il en fut de tout temps ainsi.
On vit donc accourir ici La foule des oiseaux amateurs de musique.
La fauvette commence et s'applique
À mille chants où son gosier De tous les tons descend l’échelle Et les sait avec art unir et varier.
Cinti n’eùt pas mieux chanté qu’elle.
Pourtant on l’applaudit fort peu :
(Dans son pays nul n’est prophète ! )
Bien plus, on entendit menacer la tempête.
— Pauvre artiste ! dit l’oie, elle oublie à ce jeu
* Combien sa faiblesse est extrême !
Elle a fait des efforts si grands, Sur cent et cent tons différents, Que j'y succomberais moi-même ! — —C'est d'un bien pitoyable effet, Dit gravement le perroquet, Peu de goût et point de méthode ! Peut-être est-ce aujourd’hui la mode ?— Vini le paon : — Peut-on en plein jour De ses talents faire étalage N'ayant qu'un si pauvre plumage A montrer à des gens de cour ? — — Franchement ce n’est pas la perle Des prime-donne, dit le merle.
Sifflons bien fort : qu’en pensez-vous ? —
— Comment siffler des chants si doux!
S'écria soudain Philomèle ,
Fut-il dessein plus odieux ?
Quel autre artiste, ajouta-t-elle,
Pourrait prétendre à chanter mieux ?
Hé quoi ! siffler. Au lieu de cette ignominie ,
Applaudissons tous à l'instant. —
Le triomphe fut éclatant.
On voit souvent dans cette vie, Sottise et malveillance aller de compagnie, Et, par leur dédain insolent,
Aider, sans le vouloir, au succès du talent.