LE MORCEAU DE FROMAGE
Ne croyons pas que la richesse Toujours centuple nos plaisirs.
Pour les riches le bonheur cesse Quand plus rien n’émeut leurs désirs :
Tout plaisir perd bientôt de sa douceur première. Le pauvre éprouve quelquefois Plus de joyeux transports en son humble chaumière
Qu'il n’en existe pour les rois.
Un roi se trouvant à la chasse Pour son menu se vit réduit A trois perdrix, un lièvre , une bécasse,
Un peu de vin et de biscuit ;
NI s’y joignait, dit-on, un morceau de fromage.
Pour bien diner en faut-il davantage ?
Le roi pourtant se plaignit fort.
Accusant son malheureux sort, A peine toucha-t-il au menu ; mais sa suite N’en laissa presque rien. Le départ vint ensuite. Sur ce théâtre abandonné, Où nos gens avaient festiné, En mettant les mets au pillage, Ils avaient, par hasard, oublié le fromage.
Huit jours après, vint un manant Qui s’en saisit incontinent, Quoique, pour lors, la pâte en fût un peu moisie ; Puis, à son pain noir le joignant :
—Goûtons-y vite. — Il crut manger de l’ambroisie. Dieux ! quel festin ! mais comme on dit :
Il n’est sauce que l'appétit.