LE GÉNIE, LE BON SENS ET LA FOLIE
Le Génie, un jour, en voyage,
Fit la rencontre du Bon Sens.
Ils étaient assez différents
D’esprit, de maintien, de visage ;
Mais, en voyageant, c’est l’usage
De se montrer accommodant.
Les voilà, bons amis, devisant, s’accordant
Au mieux, grâce à la politesse,
Car ils disputaient volontiers ;
Mais l’on peut disputer sans-cesse Etne point se fàcher. Nos deux aventuriers
Trouvèrent, à la nuit tombante,
Une auberge où le voyageur Rencontrait un bon lit, une table abondante, Mille soins. Tout cela n’est-ce point du bonheur ?
FABLE XXII. 311 — Ma foi, dit le Bon Sens, voilà bien notre affaire : Installons-nous tous deux ici.
L’hôtesse me plait fort et la cuisine aussi.
Dieu ! quel souper nous allons faire !
Ah ! combien ce fumet est doux à respirer ! — — Ÿ pensez-vous, dit le Génie ? Coucher dans ce taudis enfumé, demeurer En si mauvaise compagnie !
Avant d'entrer ici, cher compagnon, j'ai vu, Sur la roche escarpée, un château magnifique, Ayant tours, pont-levis, de lances bien pourvu : Il offrait un coup d’œil magique.
Le voile blanc de la beauté S’y déployait en oriflamme, Et Dieu sait l’hospitalité Que daigne y donner une femme !
Le plus aimable accueil, l’hydromel et le vin, Le jeu, les mets exquis, la musique joyeuse, Y sont offerts au pélerin Qui vient y reposer sa vie aventureuse.
Courons-y, sans tarder ; on prépare des fleurs Pour nos couronnes. — Non, je reste ; Votre peinture abonde en brillantes couleurs ;
Cependant tout me plait dans ce logis modeste,
Mais propre, où le foyer pétille, où notre lit Est déjà tout dressé par les soins de hôtesse. N’avez-vous donc point d’appétit Et voulez-vous courir sans-cesse ?— Le Génie était ébranlé, Car le Génie aussi boit, mange, se repose, Et trouve qu’un bon lit est une douce chose.
Mais une femme, au teint hâlé, Aux cheveux en désordre; à la démarche étrange, A l’œil hagard, lui dit: — Une ange, Une fille aux yeux bleus habite ce manoir Que vous avez décrit, et je prétends la voir, Vous accorder son cœur. Marchons sans plus attendre ; Laissez-là ce lourdaud, qui ne peut vous comprendre. — —Adieu done :-Bonne chance !-Au lieu du vieux château, Hélas ! on ne trouva qu’une affreuse mâsure.
Redescendre ! et la honte? — En avant ! — De nouveau, Voici nos alliés courant à l'aventure.
-Grands Dieux!je voisVenise et ses eaux.-De plus près C'était un horrible marais. — Cette fois, Dieu merci ! j’apercois une ville. Rome !—C'était un bois.—N'importe, allons toujours.- — Voici bien un manoir et ses antiques tours.— |
Ce n’était qu’un rocher... Il serait inutile
FABLE XXIL 313
D'allonger le récit de leurs longues erreurs, Où sans-cesse ils prenaient les ronces pour des fleurs. Et cependant, toujours, dit-on, de compagnie
Vont la Folie et le Génie.
Toutefois la Folie aussi peut se montrer Voyageant seule; est-ce bizarre ?
Le cas même n’est pas très-rare,
Et telle, bien souvent, on doit la rencontrer.