LE ROI, LE POËTE ET LES COURTISANS
Un poëte alla chez un roi.
Seigneur, dit-il, accordez-moi Quelques rayons de cette gloire Qui resplendit sur votre front, Et mes vers estimés des filles de mémoire En leur temple vous chanteront.
Daignez donc. (c’est vouloir beaucoup et peu de chose), M’accueillir quelquefois, m’honorer de ces mots Dont on est fier et qu’on oppose Aux discours dédaigneux des sots.
Gardez votre or, grand roi, d’autres en sont avides. A d’autres qui me font pitié, Je laisse des bienfaits qui me sembleraient vides ;
Je ne veux que votre amitié. —
C’est ainsi qu’il parla. Sa voix était émue, L'aspect des grands trouble et remue.
Mais souriant, le roi lui dit:
—— Je ne lis point de vers, car la chose publique Veut, en entier, du prince et le temps et l'esprit. “est de soins plus pressants que mon humeur se pique. J'ai l’ordre à maintenir, la grandeur du pouvoir. Vous pouvez après vous ne laisser nulle trace ; L'histoire est bien plus sûre, et mon premier devoir Est d'augmenter encor la splendeur de ma race. — — Seigneur, dit le poète, on peut tout accorder : Sa grandeur, les beaux arts, le bonheur de l'empire ; On peut régner le jour et le soir demander Quelque gloire nouvelle aux accords de la lyre. Les siècles nommés grands l'ont été grâce à nous Et grâce aux artistes nos frères : En fonder un pareil serait digne de vous; Car, sans doute, les fils égaleraient leurs pères... — — Adieu, poète, adieu ! je retourne à ma cour : Le burin y sert chaque jour D’historiographe à ma gloire.
Là rien n’est fiction, là tout est vérité ; Et, sans vous faire injure, il est permis de croire
Qu'un roi peut marcher seul à l’immortalité. —
Il dit, et chacun d’eux alla de son côté.
Je vais suivre le roi. Des concerts de louanges Presque aussi doux que ceux des anges Venaient charmer tous ses instants.
Pas un roi qui depuis longtemps
Du ciel eût obtenu tant de dons en partage :
Il était brave, grand, et des rois le plus sage. Ainsi parlaient les courtisans.
Mais tout prince a ses jours d'orage Escortés de soucis cuisants.
Le nôtre, après de longues guerres, Fléau qu'on ne redoutait guères , Fut exilé de son pays.
Ils sont nombreux les rois que le sort à trahis !
Un an se passe, un an de sombre rêverie,
Et le roi se résout à revoir sa patrie,
Lieux charmants, où toujours il vivait en esprit.
Ah ! c'était s’exposer ; mais l’amour de la vie S’affaiblit fort en un proscrit. |
Il se déguise et part. — Demain je vais entendre Ces divins concerts d'autrefois :
Dans les cœurs, ai-je pu descendre Du rang qu’on accordait au plus vanté des rois ? —
[Lvient..7.: Les courtisaris répétaient leurs louanges
32 LIVRE i.
Au roi qui l’avait remplacé,
Exaltant les grandeurs étranges D'un règne à peine commencé,
Et cherchant dans sa fausse gloire
Des matériaux pour l’histoire !
— Fuyons, dit le proscrit, abandonnons ces lieux Qui me deviennent odieux, Retournons dans notre retraite. — Il fait, rencontre le poète,
Et ce dernier, bientôt, près du prince attéré, Que toute autre voix importune ,
Se fait, par le cœur attiré,
Le courtisan de l’infortune.