LIVRE PREMIER
‘LE LIVRE ET LE MONUMENT
Dans la mansarde d’un hôtel Travaillait un pauvre poète, Et pour ce rimeur éternel Tous les jours étaient jours de fête.
Il vivait là fort chichement ; Mais, en espoir, du moins, au temple de mémoire
Il transportait son logement
hi Où, sobre par tempérament, Il pourrait s’enivrer de gloire.
Faible en était sa part. N'importe, un jour viendrait Î
Qui mettrait chacun à sa place.
Dans le même hôtel demeurait Un financier à large face.
Sous des lambris dorés languissait avec lui Un triste compagnon, l’ennui.
certain jour, au sortir de table,
Le financier pensa, dit-on,
Et raisonna : ceci n’est pas invraisemblable.
— Ne devant pas laisser, dit-il, de rejeton, Comment perpétuer mon nom?
Pour le faire passer jusqu'aux races futures, Si j'élevais un monument
Qui braverait des ans les mortelles injures,
Mais oui, c’est un bon tour à faire À mon voisin, ce fou ! poète ! homme de rien, Qui, se flattant déjà, d’un espoir téméraire, Prétendait que son nom vivrait plus que le mien. — Le projet lui sourit. On se met à l'ouvrage.
On a recours au bronze, au marbre, au fer, à tout. Architectes, maçons font rage, | Et le monument est debout. d Puis la mort, qui se tenait prête,
Au financier porte son heurt.
FABLE I. 3 De son côté, notre poète, Son livre fait, imprime et meurt.
Il avait peu connu la gloire.
Sous sa modeste croix de bois, Quelques planches formaient ce temple de mémoire Qu'avait desiré tant de fois Son àme à présent consolée.
Il dormait près du mausolée Où brillait le granit et l'or, Mais qui, mille ans après, n’était plus que poussière, Tandis qu’au temps lui-même empruntant sa lumière,
Le livre se lisait encor.