ANIMAUX
Les animaux n’ont pas toujours
Été les esclaves des hommes...
Combien ils sont déchus ! Avant l’ère où nous sommes Ils existaient pour eux ; ils comptaient d'heureux jours,
Quelquefois de mauvais ; mais laissons ce discours.
Fabricant de produits chimiques,
Un cochon avait apporté
Sur l’une des routes publiques
Son laboratoire empesté.…
Non pas qu’il l’eût placé, sans doute, Par le beau travers de la route ; Mais, quel que fût l'endroit, les gens,
A tous déménager se montraient diligents.
FABLE IV. 65 J'ai dit les gens ; j'aurais dû dire Les animaux. Enfin le pire, C'est qu’aspirant l’affreux poison Tout se mourait : la fleur , le chêne et le buisson. Les prés y succombaient eux-mêmes ; La taupe agonisait dans sa sombre maison ; Enfin, ce n’était plus que cris et que blasphèmes : Passons quelque chose aux mourants !
A la fin un tel bruit s’élève, Qu'il arrive jusques aux grands, Lesquels n'ont plus ni paix ni trève ; Car , disait-on de toutes parts :
— Nous avons à subir corvée, impôts, main-morte, Et de nos frères les trois quarts Tomberaient sous le coup qui soudain leur emporte , Dans l'intérêt seul d’un pervers, La vie ou les biens les plus chers !
Nous n’obtiendrions du prince Et des agents de son pouvoir Qu’une protection si mince.
Quels protecteurs ! bien mieux vaudrait n’en point avoir.— Enfin l’opinion est tellement émue, Que l'autorité se remue,
Et provisoirement vient l’ordre de fermer
66 LIVRE Il.
La malencontreuse fabrique , Qu'on pourrait bien plus tard tout à fait supprimer, Si tel est l'intérêt de la chose publique.
Mais arrive le jour d'envoyer au lion Les députés de la province, Devant régler avec le prince Les impôts de la nation, Décider la paix ou la guerre Et pourvoir au plus nécessaire.
C'était un beau gouvernement.
Fort beau ! mais malheureusement , On y cherchait beaucoup peut-être A le fausser, pour plaire au maitre.
Hélas ! à qui tient le pouvoir Tout contrôle est insupportable :
Roi, ministre ou préfet, tous ne voudraient asseoir Que des courtisans à leur table, Certain renard représentait Le lion dans ces lieux où le cochon mettait Ses nombreux voisins en déroute.
Ce porc ne manquait pas d’esprit ; Il vit le renard, et l’on dit Que l'entretien suivant eut lieu (pour moi, j'en doute ;
Mais je le donne). — Ah! monsieur le renard ! —
— C'est impossible. — Ayez égard Aux grands frais.-Jene puis.-Souffrirez-vous qu’on place
Mon laboratoire innocent
Parmi ceux de première classe
Que fuit, presque mort, le passant ?
Le nôtre n’est, je vous Patteste, Que de sixième au plus. — Votre fabrique empeste , Tout expire à l’entour ! —J’ai vingt de mes amis, Tous électeurs , auxquels il sera bien permis D’attester… — Electeurs ! — Ils destinaient leur vote À certain sanglier, notre compatriote, Auquel vous refusez l'honneur de votre appui ; Mais ils s’engageraient à voter contre lui, Si vous daigniez comprendre.
— Asseyez-vous, de grace.
Quoi ! monsieur le cochon, votre établissement Appartiendrait à ceux de la dernière classe ? — Qui, monsieur le renard , et s’il faut un serment. — Vous êtes, je le sais, un citoyen honnête.
Pourtant, vous comprenez qu’il me faut une enquête ; Parlez, en attendant, à vos nombreux amis. — — Ah ! monsieur le renard ! du moins, m’est-il permis D’espérer…. — Nous verrons. Mais la chose publique
Attend de nous un grand effort.
Je garde en main votre supplique , Et quelque jour... Votons d’abord. — Et six jours écoulés le vote eut lieu...
Prairie , Vous qu'on voyait déjà flétrie , Taupe, églantier, buisson, chêne autrefois si vert,
A votre place est un désert.
ADI EENE