MARAIS
A Monsieur Victor de Laprade.
Un rossignol vivant près d’un marais Voulait des habitants de ce pays sauvage Se faire aimer. Son cœur était sensible. Mais, Prétendre plaire à tous n’est pas un soin bien sage. En vain , il répétait ses airs les plus charmants ; De son art épuisant la séduisante amorce Vainement il brillait par mille tours de force, Ce n’était en retour qu’affreux croassements. — Oh !lennuyeux chanteur , le voisin incommode :
= Pense-t-il ainsi nous charmer ?
Quelle pitié que ce rhapsode
Ne puisse autrement s'exprimer ! — Et de couvrir sa voix. — D'où vient, dit Philomele ,
Qu'ils accueillent ainsi mes chants ?
70 LIVRE Il.
Pourquoi ce peuple de méchants
Semble-t-il me chercher querelle ?
L'amour de la gloire est permis ;
Mais je tiens bien moins à la gloire
Qu’à compter de nombreux amis.
A quoi bon , le dirais-je ? ils n’en voudraient rien croire,
Fuyons, cherchons sous d’autres cieux...— —Restez, dit un pinson, ailleurs seriez-vous mieux ?
Quoi! vous voulez, folie extrême ,
Que ce peuple fangeux vous aime !
Immuables décrets que le ciel a dictés :
On y croasse, et vous chantez.