LE SINGE ET LE CHIEN
Un fourbe peut-il faire un bon associé ?
C'est toujours de lui qu’il s’occupe, Etnon content de sa moitié
Tôtou tard il vous prend pour dupe.
Un singe, fin matois, vivait avec un chien D'une façon fort amicale ; L'un l’autre n’admettant ni le tien nile mien, Si grande entre eux était l'entente cordiale. Il en était ainsi du moins Dans les mots, si non dans la chose.
Hélas ! toute âme a ses recoins Où vit le moi, je le suppose.
— Ami Turc, dit le singe au chien,
FABLE X. 83 Je vais grimper sur toi, bien légère est ma charge. Cela fait, nous prendrons le large, Menant de front notre entretien Et le soin de trouver cet excellent légume Qui te plait fort et dont notre table commune Va, grâce à tes efforts, se parfumer ce soir. Hissé sur toi je pourrai voir Et indiquer la moindre trace Du tubercule. — A ces mots il se place, Jambe de çà, jambe de là, Sur le chien, ami fort bonace Et qui prend plaisir à cela.
Ensuite on se met en quête De truffes. Après tout, la truffe a sa valeur; Chacun son goût, c'était le leur.
—On observe, on flaire, on s'arrête A chaque indice.—Oh ! pour le coup J'en tiens une!—Hein ! voyons. il s’en faut de beaucoup Que ce soit notre tubercule, Dit Trichardin en avalant L'odorant végétal qui lui semble excellent.
— En route, Turc.—Le chien erédule Reprend la trace et va cherchant
A nouveaux frais. Soudain: —Cette fois nous y sommes,
Je tiens la meilleure des pommes.— —Nenni, dit l’autre en y touchant...
C'est... — Il fait la grimace et mange.
Le chien dit tout bas: — C’est étrange :
Et je commence à soupconner Quelque bon tour de mon compère.
Mais, goûtant de la truffe, avant de la donner, Nous pénêtrerons le mystère. — Bientôt il en trouve une, y touche et la remet, Guette en silence et prend le singe sur le fait. Turc aussitôt, dans sa colère, Étrangle Trichardin tout net.
Eut-il si grand tort de le faire ?
L’ANIER GRAND SEIGNEUR.
Un ânier devint grand seigneur, La métamorphose est: commune :
De la fange arriver à cet excès d'honneur?
Ainsi le veut souvent la bizarre fortune.
Bientôt l’ânier Pataud eut besoin d’un hôtel. — L’édifier nous-même est, je crois, le plus sage, Dit mon homme. Après tout, n'est-il pas naturel Que ce noble palais soit propre à notre usage ? — Il dit: on se met à l'ouvrage.
Et Pataud se fait préparer , Pour ses chevaux de race et sa meute chérie, Une magnifique écurie.
— Je compte bien, dit-il, souvent m’y retirer : Chez les gens comme il faut et d’illustre origine
Il est commun d'aimer la race chevaline. —
Cela fait, il fallut songer A se bâtir une salle à manger, Puis le cellier, la cuisine ; on dut faire, Pourvoyant au plus nécessaire, L'office grand et le salon petit :
Ainsi le veut Pataud : chacun a son esprit.
Point de bibliothèque, il n’étudiait guere.
On installe le sire. Or, un sien débiteur, De brie à brac grand amateur, Ne pouvant rembourser sa dette, Lui propose quelques tableaux Pour s'acquitter. L'affaire est faite :
Les cadres en étaient fort beaux, Puis, on y voyait des chevaux.
— Où plait-il de les mettre, à votre seigneurie ? Vous navez pas de galerie, — Dit l’intendant. Pataud un instant interdit Eut une idée et répondit :
— Logeons-les vite à l'écurie ;
Ils en sortaient , je le parie. —
Change-t-on, un beau jour, et de nom et de rang, En vain l’on se métamorphose.
C’est tôt ou tard en quelque chose
Que la caque sent le hareng.