‹ FablesChapitre 37 sur 121 · LE RENARD MINISTRE ET MINOS · texte numérisé non relu

LE RENARD MINISTRE ET MINOS

À la cour du lion on vit certain renard S’élever jusqu’au rang de conseiller suprème. Orateur, il avait tant -de puissance et d'art Qu'il eût vaincu Cicéron même.

En vain de nombreux ennemis (Avant tout convoitant sa place) L’attaquaient tour à tour par derrière et de face ; Tous ces prétendants étaient mis, Après une brillante joûte, En la plus complète déroute.

Un semblable talent a ses admirateurs :

Toute puissance a ses flatteurs.

Le renard eut sa cour qui, d’un ton emphatique ,

Prenant la forme pour le fond ,

Traita notre renard de ministre profond Et ses desseins bornés de grande politique ; Et, quoique renard de bon sens, Il s’enivra de cet encens.

Mais tout doit finir dans ce monde :

Le renard expira. L’on fit de beaux discours Sur ses vertus et sa faconde. Ensuite tout reprit son cours.

Il n’est point d’être indispensable, Et d’ailleurs à la cour on est fort consolable. Bref, notre mort de ses travaux Eut à rendre compte à Minos :

— Jupiter l'avait fait éloquent, dit le juge. Quel usage as-tu fait des dons du créateur ?

A quel noble passé le brillant orateur Compte-t-il à présent demander un refuge ?

Le renard répondit : — J'ai tenu quelquefois Dans le ravissement la plus noble assemblée.

Un jour qu’elle n’a fui, le charme de ma voix L’a jusqu’à mes genoux sur le champ rappelée, Et j'ai vu mes rivaux jaloux Courber leur front dans la poussière. — — Fort bien, dit Minos, mais, dis-nous

Ce que l'espèce moutonnière

Et les autres sujets du roi Ont gagné de beaux jours en vivant sous ta loi ?—

— Ils souriaient à ma victoire

Et se plaisaient à me compter

Parmi ces artisans de gloire,

Qu'un grand peuple est fier de citer. — Mais en vivaient-ils mieux?Avaient-ils moins de charges? Marchaient-ils au bonheur par des routes plus larges : N’éprouvaient-ils jamais les horreurs de la faim : Etaient-ils plus puissants et plus libres enfin ? — A cela le renard ne sut trop que répondre.

S'il eùt menti, Minos aurait pu le confondre. Il se tut, et Minos s’emporta vivement.

— Dans l'arène, admirable athlète !

Ne pouvais-tu, vainqueur, t’oublier un moment : Jupiter t’'avait fait ministre et non poète : Toi, renard de génie et tenant le pouvoir, Toi, disposant de tout, as-tu fait ton devoir? Va-t-on de tes bienfaits écrire un noble livre, As-tu dicté des lois qui te puissent survivre ? Le peuple te doit-il de nouvelles vertus ?

Il était fort vénal ; mais il l’est encore plus ! Il aima tour à tour la liberté, la gloire ,

Et tu t'es plu toi-même à tracer son histoire ;

Mais ce peuple aujourd’hui n’aime plus que l'argent !

Le talent devait seul ouvrir toute carrière,

Et l'intrigue partout marche encor la première !

Et Minos avec toi pourrait être indulgent !

N'y compte pas. — Minos se creusa fort la tête Pour punir dignement la bête,

Qui répondit si mal aux dons de Jupiter.

Elle est, m’a-t-on conté, dans un coin de l’enfer

Où n’éclata jamais d’éloquente tempête , Condamnée à parler toujours

Devant un parlement de sourds.

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