OU LES REGRETS DE L'HYPOCRITE
J'annonce un hypocrite ici :
Chacun s'attend à voir un homme ; Mais c’est un chat, et voici comme
J'offre du conte un raccourci.
Tout sanglant, se trainant à peine Et voyant sa perte prochaine, Certain chat, le dernier des siens,
Le lendemain d’une bataille,
Cherchaït à dérouter un corps nombreux de chiens Qui le serrait de près. Sur un pan de muraille, Par un dernier effort, il grimpe en un instant, Et bientôt l'ennemi se fait voir haletant.
Cette muraille était l'enceinte continue Du pays d’un peuple de rats, Peuple ardent, généreux , amoureux des combats Et dont l’histoire est fort connue.
Aux cris des chiens , les rats s’émurent de pitié : — Nous n'avons pas grande amitié Pour les chats, dirent-ils ; mais il serait infâme Que, succombant au nombre, un des leurs rendit l’âme Dans ce pays hospitalier, Où l'asile est de droit en faveur d’un guerrier. — A ces mots la foule s’élance Terrible... et l'ennemi tantôt si menaçant, Ebranlé, disparait comme un nuage immense Que soudain emporte le vent.
— Grand merci, braves gens, dit le chat à ses hôtes. Le ciel, voulant punir mes fautes, A détruit mon armée, a brisé mon pouvoir :
Mais sa bonté se laisse voir Dans les heureux effets d’un si brillant courage. —
Cela dit, le roi détrôné,
FABLE [. 117
A la retraite condamné, Au beau milieu des rats se fait un ermitage.
L’y tolérer n’était pas sage :
Comment penser qu’un être à l'air si doucereux Soit étranger pourtant à la reconnaissance ?
Puis le cœur est si faible envers le malheureux Auquel on sauva l'existence !
Quoique souvent à jeûn, le chat redevint fort. Les rats vivant en république, Bien souvent n'étaient pas d'accord Sur quelque sujet politique , Et même ils en venaient aux mains, Les choses s’y passant comme chez les humains. Un jour que la guerre civile Etait près d’éclater, le chat leur dit : — Hélas : O vous, à qui je dois un généreux asile, Vous allez vous livrer à ces tristes ébats !
Hé quoi ! vous égorger ! à douleur ! mon cœur saigne , S'il faut qu'aujourd'hui je me baigne Dans le plus noble sang, pour sauver le pays, Et si je suis forcé de manger mes amis, Triste hécatombe offerte au repos de l'empire ! — I dit, tend la griffe, déchire
Et mange en soupirant les chefs des deux partis,
Ne faisant grâce qu'aux petits
Dont l'Etat n’avait rien à craindre,
Et qui se sauvent sans se plaindre.
Le coup fait, durant quelques mois
Griffard vécut, comme autrefois, Mangeant ce qu’il pouvait et se tenant tranquille. Mais voyant de nouveau que la guerre civile Allait ensanglanter le pays généreux
Qui lui donna jadis asile, Il s’écria : — Suis-je assez malheureux ,
Qu'il soit de nouveau nécessaire
Que moi, votre ami, votre frère,
Je me condamne à vous manger !
Je pleure rien que d'y songer !...—
Cela dit, il s’élance et croque,
Avec une larme équivoque,
Les nouveaux chefs des factions,
Ce qui calma les passions
Quelques mois encor ; mais la guerre De nouveau menaçant, il lui fallut bien faire
Nouveau sermon, nouveau diné,
De gros soupirs assaisonné.…
De trouble en trouble, notre hermite
Mangea jusqu'au dernier des rats !.…
Mais le pire des scélérats,
N'est-ce point l’ingrat hypocrite ?
Je devais composer une fable et j’ai fait
D’un véritable ingrat l’histoire et le portrait. Jadis il fut sauvé, maintenant il opprime !
L’Autriche est ce méchant hypocrite ! On connait L’exploit saignant encor qui eouronna son crime. Ah! s’il m'était permis, en frappant un pervers,
De rendre aux opprimés... Mais que peuvent mes vers ?