‹ FablesChapitre 43 sur 121 · LE TIGRE ET LES MOUTONS · texte numérisé non relu

LE TIGRE ET LES MOUTONS

J'aime assez les gens un peu froids :

Il ne faut que bien les connaitre.

Ceux-là du moins jamais ne cherchent à paraitre ,

Ni plus doux qu'ils ne sont, ni meilleurs, ni plus droits.

Des moutons ne s’accordant guère Sentirent le besoin de se donner un roi.

Eviter entre eux toute guerre

Eût bien mieux valu , selon moi.

Mais, hélas ! partout la discorde

Agite de sanglants flambeaux,

Eclairant de terribles maux, Que soudain en plaisirs eût changé la concorde.

Une fois leur parti tout à fait arrêté,

FABLE If. 121

Il fallait aux moutons, le cas était fort grave, Se choisir une majesté De premier ordre en tout : honnête, juste et brave. On jeta les yeux sur un chien.

—Mais, tout bien vu, ce chien n’était pas fort aimable, Il aboyait, mordait, était hargneux en diable. ILest vrai qu'il se battait bien ; Mais on n’est pas toujours en guerre.

C’est un roi plus doux qu’il faudrait : Autre part sans-doute on pourrait Rencontrer bien mieux son affaire. — Un tigre voyageur, inconnu dans ces lieux, Fut mis au courant de la chose.

Bien vite il se métamorphose, Cache sa griffe et prend un ton insidieux.

— Chers moutons, on m’a dit, oh ! charmante nouvelle ! Qu'un noble désir vous harcelle Et qu'il vous faut de suite un roi.

Ceci prouve à tous, selon moi, Combien votre cœur est honnête.

Heureux , trois fois heureux, celui de qui la tête Va porter le brillant fardeau D'une glorieuse couronne.

Pour moi, dont l’âme est toute bonne,

Moi qui, par le cœur, suis agneau,

Je serais trop heureux de consacrer ma vie À vous défendre, à vous aimer,

Et, sans plus de détours, voilà la noble envie Que je venais vous exprimer. —

Ce discours plut beaucoup, il enleva d'emblée La crédule et douce assemblée, Et les moutons prirent pour roi

Le tigre qui, pressé de manquer à sa foi, Les parqua tous, et, gras ou maigres ,

Les dévora sans un regret.

Il n’est guères de gens plus aigres

Que les gens doux par intérêt.

Page 1