LES HIRONDELLES ET LE MOINEAU
A Monsieur Toussaint, de l’Académie de Dijon:
Lorsque septembre fut venu,
Des hirondelles voyageuses S'apprêtaient à partir en phalanges joyeuses , Pour quelque pays inconnu.
De nous, du moins ; mais non pas d'elles, Qui se flattaient d’y retrouver Des amis tendres et fidèles.
Aussi quel désir d'arriver !
Puis tous les charmes du voyage Etaient dépeints en leur langage :
En chemin , on verrait les sites les plus beaux , La vaste mer, la terre et ses riants Côteaux. On pourrait , de la haute nue,
Passer les peuples en revue,
Etudier les mœurs et faire à ses amis D’intéressants tableaux de cent bizarreries… Sans oublier les broderies ,
Dont le soin fut toujours permis Au voyageur. Charmé de ce gai caquetage, Un moineau, fort imprudemment, Voulut être de ce voyage Scientifique et d'agrément.
— Aussi bien que ces hirondelles, J'ai, dit-il, de puissantes ailes ; J'ai bon pied, bon œil ; sans danger Je puis partir et voyager ;
Pour prix de mes travaux , une éternelle gloire Viendra dans l'avenir couronner ma mémoire. — — Prenez bien garde, lui dit-on ,
N’allez pas faire une imprudence.
Entre oiseaux quelquefois grande est la différence : Tel peut d’un trait voler de Paris à Canton ; Tel autre doit tomber en route, Pour ne jamais se relever !
Vous avez des ailes, sans doute, Mais encore faut-il arriver. — Le moineau se moqua de ce prudent langage.
— Ce sont, dit-il, propos en l’air ! —
Si pur était le ciel, si calme était la mer,
Pas la moindre chance d'orage.
On part. Pauvre moineau, ne valait-il pas mieux Vivre à jamais obscur, que t’essayer aux cieux ? On le voyait encor s’éloigner du rivage
Qu'il tombe et meurt.
Pesez longtemps vos forces, vous, O poètes, qu'anime un noble amour de gloire.
Bien fatale est l’erreur en ceci : la victoire
Ne peut appartenir à tous.