LES TROIS FRÈRES
OU L'ASSOCIATION, À Monsieur Barrier, chirurgien de l’Hôtel-Dieu de Lyon.
Les fils d'un laboureur eurent en héritage Un terrain arrosé de plusieurs filets d’eau.
Eviter tout procès leur sembla le plus sage : Le terrain mesuré , chacun prit son morceau Que baignait sa part d’eau limpide.
Nul d’entre eux n’ayant l’âme avide , ls restèrent amis : ces gens Ne vivaient pas de notre temps.
On passa six mois de la sorte ; Mais sans tirer un grand profit Du terrain , ni des eaux. Enfin, l’un des fils dit :
— Je crois, mes frères, qu’il importe
FABLE XIL. 149
De prendre un parti promptement.
Puisque chacun de nous de son morceau de terre Ou de son filet d’eau ne peut isolément
Tirer le parti nécessaire ,
Rassemblons maintenant au profit de chacun Travail, sol et produits, et, vivant en commun, Exploitons à nous trois notre faible héritage :
Que fout pour tous soit notre adage. —
On le crut et l’on fit fort bien.
Sans se préoccuper ni du tien ni du mien,
Trois dèslors ne font qu'un ; leur première mesure Fut de faire un canal où chaque filet d’eau
Vint se précipiter avec un doux murmure,
Pour former un large ruisseau.
A ce ruisseau limpide une pente est donnée.
Dans les dents d’un pignon une roue engrenée Par la force de l’eau fit tourner un moulin,
Où de suite abonde le grain.
Un âne devint nécessaire.
Un âne ! eh ! oui: la belle affaire !
Il vivrait fort bien dans le pré
Mis par tous en communauté.
Un unique valet put les servir ensemble
Et les aider encore au moulin quelquefois.
Faut-il plusieurs foyers pour trois Qui n’en font qu'un? Que vous en semble ?
Enfin , lorsqu'ils vivaient tristement isolés À leur porte était la misère ; Mais un beau jour chez eux tout s’anime et prospère ,
Grâce à l’heureux contrat qui les a rassemblés.
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