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LE POËTE CHARRON OU LES DEUX FRÈRES

À Monsieur Poncy, poète-maçon, à Toulon.

— Quoi, des vers! donnez-nous du gaz ou delasphalte. —

Vivant on nous dédaigne et mort on nous exalte.

Au sein d’un faubourg végétait Un ouvrier charron dont le génie était Trop élevé, vu sa misère.

Esprit plus positif, son frère Un beau matin s’expatria, Et plus tard s’enrichit.

L’ouvrier se plia À son existence vulgaire.

Il travaillait le jour ; mais, quand Phébé venait,

Ses mains, ses rudes mains laissaient là quelque roue,

Puis son esprit se promenait Dans les espaces et planait Bien au-dessus de notre boue.

Il vivait comme un roi, quoique pauvre à l'excès , Et dans son cœur donnait accès Aux plus ravissantes chimères , Ce qui ne l’enrichissait guères.

Pour moi qui le plains fort, je ne puis le blâmer : Est-on maitre de soi? Peut-on se réformer ?

Tel naït calculateur, tel autre nait poète.

L'âme est reine, dit-on, je la tiens pour sujette... Dans sa ville on traitait Jean le charron de fou. Cherchait-il à plaire aux fillettes, En vain il leur contait fleurettes, Notre homme se cassait le cou.

— Il fait des vers, fi donc : le bel époux ! On conte Que tout poète, en fin de compte, S'en va mourir à l’hôpital.

Ce pauvre Jean tourne bien mal. — Il reçut un jour de son frère, (Aubaïne qu’il n’attendait guère) Une grosse somme d'argent.

— Oh ! pour le coup, sans doute, et d’un pas diligent,

Jean va se chercher un beau-père :

C’est maintenant un bon parti Que peut écouter une fille. — En effet, voilà Jean parti.

Mais, amoureux de ce qui brille , C'est pour aller chez l’imprimeur , En acheter un peu de gloire Et prendre à bail un coin au temple de mémoire. Pauvre Jean ! De ses vers la ville eut la primeur. — De plus fort en plus fort! C’est à ne pas y croire : Jean s’est fait imprimer tout vivant. Notre fou Aura mis là son dernier sou.

Ce sont, nous a-t-on dit... des vers...ou de la prose : Dans tous les cas c’est peu de chose.— Jean pour la scène travailla.

Oh ! pour le coup on l’habilla De la plus étrange manière, Sans qu’il püt toutefois réussir à montrer L'ouvrage que peut-être il eût fait admirer.

Avec sa pauvreté première , Et, moins estimé que jamais , Jean rentra vite en son palais , Palais de poète... ou chaumière.

Semblable à l’eau qui suit son cours

Et bien à l’abri de la haine,

(Le motn'est pas trop fort, on me comprend sans peine), Le charron y rimait toujours.

Mais, hélas lil mourut. Son frère Revint de la terre étrangère, Puis ce frère eut des descendants Qui des premiers partis que présentait la ville Furent les heureux prétendants.

Réussir est chose facile Quand on a beaucoup d’or. Nos gens Devinrent chevaliers , barons, comtes peut-être ; Mais, quoi qu’ils fussent tous fort orgueilleux, dit-on, Ils étaient fiers surtout (le temps est un grand maitre !) De pouvoir citer pour ancêtre

Le pauvre poëte charron.

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