LE POÈTE ET LE LOUP
À Monsieur Lecerf, de l’Académie de Caen.
Sur le bord d’un ruisseau limpide ,
Un loup vit un poète assis ,
Il le vit et la bête avide
Courut se placer vis à vis.
— Jupiter, dit le loup, je dois te rendre grâce. Enfin , j'ai rencontré ce poète maudit
Qui, de nos loups, a tant médit !
Il poussait si loin son audace
Que nos frères ne pouvaient plus Diner, sans qu’il ne vint, en ses vers, là-dessus,
Trouver quelque chose à redire, Examiner le droit, rappeler le devoir,
Crier à l’injustice et voir
Dans la mort d’un mouton les horreurs du martyre.
Oh! c’esttrop fort. je vais...—Mais, un dard à la main, Le poète attaqua soudain Le loup , qui ne s'attendait guère A trouver un tel adversaire :
— Puisqu'il en est ainsi, dit le loup, je veux bien Souffrir que tu te justifies.
Parle , et si tu le peux, en un bref entretien, Absous-toi de tes vers et de tes calomnies.— Le poète lui répondit :
— Je n'ai calomnié personne.
Pourtant je vais t’offrir sur tout ce que j'ai dit Une explication qui te semblera bonne, Je l'espère du moins. Regarde ce ruisseau.— Le loup, tout en grondant, se mire au bord de l’eau. — J'y suis. — Sur cette onde argentée Tous les objets voisins viennent se réfléchir : Le jone tremblant , la planche en pont hardi jetée, Le saule qui se penche et veut s’y rafraichir, L’aigle qui plane, le nuage, Tout y retrouve son image.
Le plus petit événement Qui soudain se dessine à l'extrême rivage Se reproduit fidèlement
Au sein de cette glace humide.
Si, sur l'arbre du bord, quelque vautour avide Au pauvre oiseau qui se débat, Donne la mort, cet attentat Se trahit sur l’onde rapide Que ternit le sang du mourant Et qui s'enfuit en murmurant.
Semblable à ce miroir est l'âme du poète :
Tout s’y réflète, tout l’émeut, Et la moindre injustice y peut Souffler une horrible tempête.
La prudence nous crie en vain D'imposer silence à notre âme.
Elle est muette un jour. Soudain Le feu qui la brülait déborde en jets de flamme. O loup, me comprends-tu ? — Je te comprends fort bien, Mais, quitte donc ce dard.…..—TL’homme, sur le qui vive, Gardant toujours la défensive,
Le loup partit. Ainsi finit leur entretien.
Faut-il une morale à ces vers ? La prudence Veut qu’en parlant aux loups on Îles tienne à distance. Une autre encor : l'instinct des loups est de manger ,
Le poète a le sien qu’on ne saurait changer.