L'OURS ET LE CASTOR
A Monsieur Louis Perrin, typographe.
Est-il si noble état qu'un peu d’art ne grandisse ? Heureux cent fois les gens de science et de goût ! Qu'il dessine un jardin, qu’il erayonne ou bâtisse,
L'artiste se trahit partout.
Arrivant des mers glaciales Un ours, aux formes colossales, Voyageait avec un castor.
S'instruire, admirer seul, a sa monotonie, Le plus triste des ours est désireux encor De cheminer en compagnie.
Un lac aux bords fleuris leur apparut soudain. — C'est ici, dit notre ours, dans ce lieu solitaire,
Que, las de voyager, il nous faut vivre et faire
En marbre, en fer,en bois quelque chef-d'œuvre humain, Chacun de nous à sa manière Va le créer de son côté.
Justement j’aperçois une vaste carrière Du granit le plus beau qui se soit exploité.
Élevant jusqu'aux cieux une imposante masse, Je prétends, à moi seul, plein de force et d’audace, Y tenir en échec l’Olympe épouvanté. — — Je vais, dit le castor, aux bords de la savane, Construire une commode et riante cabane. — Voilà nos deux amis travaillant de leur mieux : L'un effleurant le sol, l’autre assaillant les cieux. Bientôt on en parle à la ronde, Dans les bois, dans les airs et même sous les eaux: Et quand tout est fini, le grand, le petit monde Accourent admirer de si nobles travaux.
En voyant de la pyramide Le gigantesque monument, Cet œuvre d’un nouvel Alcide, On fut frappé d’étonnement.
— Tout va bien, dit l’ours, mon confrère Aura, je crois, grand’peine à faire Éclater un tel sentiment. —
Le palais admiré, l’on passe à la fabrique,
Où le plus adroit des castors Avait d’un esprit artistique Mis au grand jour tous les trésors.
Fortement pilotée, une verte cabane, Qui semblait s'échapper des eaux, Communiquait à la savane Par d’élégants piliers terminés en arceaux, Assemblage savant de troncs d’arbre et de roches. Protégeant le repos du paisible ouvrier, Un pont-levis et son levier, De l’ilot, au besoin, défendaient les approches. Deux salons dans le bas, un pour chaque saison, Trois pièces au premier, un grenier, un office, Composaient toute la maison.
Décrire en détail l’édifice Serait trop long, sans doute. Un balcon pour l'été S'y remarquait. La propreté, Le goût, l’ordre y régnaient, à défaut de richesse... On s’écria de toutes parts :
__ Le monument de l’ours étonne les regards, Mais la palme appartient au talent, à l'adresse, Et c’est aux œuvres d'art que l’on revient sans cesse. —
Le pauvre ours en fut tout contrit.
La force ne saurait lutter contre l'esprit.