LE FLEUVE ET L'HOMME
Roulant ses flots majestueux,
Certain fleuve inondait la plaine :
Les arbres les plus forts ne résistaient qu’à peine
À son courant impétueux.… Il entraine, grossi par des amas de neige
Que le printemps a transformés, Le toit du laboureur, ses hôtes emplumés, Et le pauvre toupeau que plus rien ne protége. Le laboureur lui-même est bien près d'y périr ; Le fleuve de railler et de s’enorgüeillir !
— Suis-je beau maintenant, majestueux ! je gage Que l’homme le plus fort ne saurait à la nage Traverser mon noble courant.
L'homme peut ce qu’il veut, n’a-t-on dit; je le nie, Oh !' que l’homme est petit et combien je suis grand ! — Survient un homme de génie.
Dans une double digue il enserre bientôt Le fleuve qui parlait si haut.
Il construit un barrage, il asservit le fleuve. — Désormais, qu'il neige ou qu’il pleuve, Tu ne détruiras plus, dans ta vaine fureur, L’abondante moisson, espoir du laboureur.— — Oh ! le cruel ! s’écria l’onde.
Peut-on me torturer ainsi !
Moi fleuve renommé, moi qu'admirait le monde, J'étouffe et me voilà de moitié rétréei.— —Tu souffres maintenant, c’est vrai, répondit l'homme; Mais l’on te maudissait et l’on te bénira.
Tes bords ornés de fleurs verront tripler la somme Des trésors qu’on y répandra.
Tu vivais grand, mais solitaire :
Bientôt tu seras fréquenté ; Une maison de bois viendra bientôt légère
Demander à tes eaux leur hospitalité.
Tu souffres ; mais, heureux de ces métamorphoses, Tu t’écriras avec fierté :
La douleur mène aux grandes choses.