‹ FablesChapitre 63 sur 121 · LE FLEUVE ET L'HOMME · texte numérisé non relu

LE FLEUVE ET L'HOMME

Roulant ses flots majestueux,

Certain fleuve inondait la plaine :

Les arbres les plus forts ne résistaient qu’à peine

À son courant impétueux.… Il entraine, grossi par des amas de neige

Que le printemps a transformés, Le toit du laboureur, ses hôtes emplumés, Et le pauvre toupeau que plus rien ne protége. Le laboureur lui-même est bien près d'y périr ; Le fleuve de railler et de s’enorgüeillir !

— Suis-je beau maintenant, majestueux ! je gage Que l’homme le plus fort ne saurait à la nage Traverser mon noble courant.

L'homme peut ce qu’il veut, n’a-t-on dit; je le nie, Oh !' que l’homme est petit et combien je suis grand ! — Survient un homme de génie.

Dans une double digue il enserre bientôt Le fleuve qui parlait si haut.

Il construit un barrage, il asservit le fleuve. — Désormais, qu'il neige ou qu’il pleuve, Tu ne détruiras plus, dans ta vaine fureur, L’abondante moisson, espoir du laboureur.— — Oh ! le cruel ! s’écria l’onde.

Peut-on me torturer ainsi !

Moi fleuve renommé, moi qu'admirait le monde, J'étouffe et me voilà de moitié rétréei.— —Tu souffres maintenant, c’est vrai, répondit l'homme; Mais l’on te maudissait et l’on te bénira.

Tes bords ornés de fleurs verront tripler la somme Des trésors qu’on y répandra.

Tu vivais grand, mais solitaire :

Bientôt tu seras fréquenté ; Une maison de bois viendra bientôt légère

Demander à tes eaux leur hospitalité.

Tu souffres ; mais, heureux de ces métamorphoses, Tu t’écriras avec fierté :

La douleur mène aux grandes choses.

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