‹ FablesChapitre 69 sur 121 · LES DEUX VOLEURS · texte numérisé non relu

LES DEUX VOLEURS

Ah ! combien il est doux de se moquer des hommes Sont-ils jamais de bonne foi ?

Ce sont des charlatans dont j’aime à rire, moi.

Que faire, s’il vous plaît, dans le siècle où nous sommes?

Pleurer sur des forfaits ?.. c’est par trop attristant..…

Amusons le lecteur, s’il se peut, un instant.

Pas trop brave, mais bon apôtre,

Un voleur s'était fait tribun.

— Mais quel est ton dessein? lui demanda quelqu'un De son bord.—Sacheattendre et tu verras, dit l’autre. — — Cependant sur la route aujourd’hui l’on pourrait

Faire une fort bonne capture :

Un riche voyageur doit, ce soir, en voiture

Traverser le bois ; il faudrait

Nous y tenir en embuscade.

Le coup est sûr et si tu veux...—

— Ces moyens-là, cher camarade,

Sont beaucoup trop aventureux.

C’est suranné. Moi ! que je touche

À quelque brutal pistolet

Qui vous mène droit au gibet !

C'était bon du temps de Cartouche.

De pareils moyens sont usés,

Nous nous sommes moralisés. —

— Eh bien ! répond l’autre, à ton aise.

Sagement combinés tous les moyens sont bons ;

Mais pour moi, sans plus de facons, Seul je ferai le coup, ce soir, ne te déplaise. — — Bonne chance. — On se quitte, et bientôt le tribun

Rencontre un moment opportun.

On avait fait une sottise

Au Peuple; en exaltant ses maux

Et ses infructueux travaux, Notre habile tribun l’irrite, l’électrise.

— Lève-toi, Peuple, et faisons voir

Que, pour toi, vouloir c’est pouvoir. —

On court aux armes... Jour funeste,

Le sang par flots se répandit.

O douleur ! le prince y perdit

Sa couronne d’or et le reste

Des trésors goûtés chez les rois,

Trésors bien menteurs quelquefois :

Plus de flatteurs, d'amis ; tous ont fui comme une ombre.

Pas un seul de vrai dans le nombre.

Le prince exilé, le tribun Refit bientôt les lois et mit tout en commun, Dépouillant Jean-Baptiste, enrichissant Jean-Pierre. Pour faire à chacun d’eux égale portion :

Le tout au mieux; mais de manière

À garder la part du Lion.

Convenons-en; c'était justice,

Il faut un prix pour tout service.

Jouissant d’un pouvoir par l'adresse affermi, Le tribun, un beau jour, vit son ancien ami

Qui trainait une lourde chaine.

Il lui fit rendre sans grand’peine La liberté, ce bien chanté sur tous les tons,

Et compris de tant de façons.

Le forçat dit : — fais-moi connaître

Ton histoire et par quels moyens

Tu t'es fait des destins si différents des miens. — — Le hasard m'a servi peut-être, Dit l’autre ; mais au lieu d’aller ouvertement, Tout seul, braver les lois et le Gouvernement, Moi, j'ai flatté le Peuple et me suis rendu maître Du pouvoir pris au dépourvu :

J'ai tout changé, fait maison nette.

La loi nous accablait, vite je l’ai refaite, Et le résultat, tu l'as vu :

Je savais qu'il n’est pas de crimes Qui, grâce au concours de la loi, Ne soient tout-à coup légitimes Et sans dangers.

C’est lui qui parle et non pas moi.

Moi, je dis à cet hypocrite :

La loi c’est la justice écrite.

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