‹ FablesChapitre 76 sur 121 · DE L'ÉTAT · texte numérisé non relu

DE L'ÉTAT

Un Lion, à titre de grâce, Avait un beau jour accordé Aux Loups, ses sujets, droit de chasse Illimité. Pourtant, ce prince avait gardé Pour lui-même et pour sa lionne, Comme aussi pour leur lionceau, Les bois et parcs de la couronne :

Tout prince a son Versaille et son Fontainebleau. Abusant des bontés du prince, Les Loups parcouraient la province Et faisaient un affreux dégat Parmi les pores, les daims, les moutons de l’État ; Et ces bêtes infortunées Que la nature a condamnées

Au malheur, se plaignaient bien fort De ce qu’on empirait leur sort.

—Ah! du moins autrefois, durant quelques années. Grâce à la loi, nos jours s’écoulaient doucement, Et même nous comptions des heures fortunées.

Aujourd'hui plus de loi. L'on détruit constamment Le pauvre gibier, et le pire C’est qu’on le détruit méchamment Et pour le plaisir de détruire : On prend pour conseiller sa rage et non sa faim. Si le roi le savait !...—I] le sut à la fin.

il fit mander les Loups et désirant les prendre Par la douceur, il dit : —Chers Loups,je viens d'apprendre Une chose qui m’a surpris.

De toutes parts, dit-on, on entend de grands eris Que pousse le gibier de nos forêts royales ; Et le monde prétend que, méchants et gloutons, Vous anéantissez cerfs, chevreaux et moutons Dans de sanglantes saturnales.

Les droits du malheureux devraient être sacrés. Quel être ne tient à la vie ?

Je sais qu’il faut diner ; pourtant tout vous convie À vous montrer plus modérés ;

D'ailleurs quelque peu d’abstinence

Vous tiendrait lieu de pénitence, Et quel Loup n’en a pas besoin ?

J'ai dit, corrigez-vous.—Le roi n’était pas loin Que les Loups tinrent ce langage :

— Quoi ! modérer notre appétit!

Le prince aura perdu l'esprit :

Nous en ferons bien davantage ; D'ailleurs il est certain que le lion a peur De ses Loups, témoin sa douceur.— Aussitôt redoublant de rage Ils font couler le sang, ils répandent l’effroi Jusqu'au sein des terres du roi.

Pour le coup le prince s’emporte Et sans avoir besoin d’escorte 11 tombe au beau milieu des Loups.

Plus de mille, dit-on, virent le noir rivage. Le reste devenu plus doux Trouva fort juste ce carnage

Et désormais se montra sage.

Oignez vilains , ils vous poindront ;

Poignez vilains, ils vous oindront.

Page 1