LE VOYAGEUR IMPOTENT ET SA COMPAGNE
Un Homme en haillons cheminant, Et tant bien que mal se trainant, Eut enfin une bonne chance :
Une jeune Beauté, pleine de bienveillance, Se rencontra sur son chemin.
Elle vit le Vieillard et lui tendit la main, Puis daigna l’engager à s'appuyer sur elle.
Si notre homme accepta, je le laisse à penser : Une Compagne douce et belle N’est pas un être à repousser.
Les voilà bons amis, ils cheminent ensemble.
Bientôt nos voyageurs virent à l'horizon Certain point noir. — Je tremble Que ce ne soit une prison,
Dit le Vieillard, où la justice,
Bien rigoureuse quelquefois,
De mes haillons ne me punisse.
Hélas ! les heureux seuls ont rédigé les lois. —
— J'aperçois bien sur la montagne
Quelque chose, dit sa Compagne ; Mais, croyez-le, ceci ne nous menace point.
Est-ce une prison? premier point.
Moi, je dis non, c’est la demeure
D'un prélat qui va tout à l'heure
Nous faire part de son diner.
N'est-ce point pour son cœur un plaisir de donner : Venez donc. — Le Vieillard reprit un peu courage. De plus près on ne vit ni prison ni Château,
Mais bien les maisons d’un hameau,
Où nos gens eurent l’avantage De faire à peu de frais un modeste repas.
Puis l’on reprit gaiment sa route.
Comme déjà la nuit s’approchait à grands pas, Le Vieillard entendit des gens venir. — Sans doute Ces gens sont des voleurs qui vont nous attaquer. Hélas ! que leur donner ? Ils prendrout notre vie. J'y perdrais bien peu, moi; mais vous? —C’estse moquer: Comme à se tourmenter votre esprit s’ingénie !
C’est plutôt quelque grand seigneur
Qui, pour jouir de la fraicheur, Chemine ainsi la nuit. De tels gens en voyage Ne se passent point de souper ; Venez, approchons-nous. Bientôt ils vont camper, Et nous inviter, je le gage. — C’étaient tout simplement des marchandes de fleurs Qui pressaient leur retour. A sa belle Compagne, L’infortuné Vieillard racontait ses malheurs : — Je partis pour l'exil jeune encor ; je regagne Vieux et souffrant, mon beau pays.
J'y reparaitrai comme une-ombre.
Ah ! que sont devenus mon Alix et mon fils ?
Hélas ! ils ne sont plus... — Pourquoi ce voile sombre Jeté sur tout ? J'ai, moi, d’autres pressentiments : Votre fils est heureux. Assise sur sa porte, Votre Alix suit des yeux la joyeuse cohorte De vos nombreux petits enfants. Intact est votre bien. Que dis-je? un héritage Est venu le tripler ; ayez donc bon courage. — — Hélas ! je m'’affaiblis ; près de toucher au port, Je crois entrevoir le naufrage. — — Appuyez-vous sur moi bien fort.
Ne craignez rien, marchez. — Impossible ; je tremble ;
— Hé ! bien, reposons-nous ensemble ;
Quelques instants d’un doux repos
Vont nous rendre gais et dispos.
Asseyons-nous ici. Bien ! Mettez votre tête
Sur mes genoux. Dieu ! quelle fête
Pour les vôtres de vous revoir ARTE Le Vieillard un instant caressa cet espoir ; Mais l'heure avait sonné : heure de délivrance, Qui pour lui fut du moins exempte de douleur.
Il mourut.
PRNANES APN C'était le Malheur ;
Sa compagne était l’Espérance.
FABLE VIIT.