LE LIÈVRE, LE MERLE ET L'ANE
Un Lièvre fuyait un chasseur Qui menaçait sa pauvre vie ; Toute une meute en furie
Le poursuivait avec ardeur.
Jeu stupide ! fureur étrange !.…
Le Lièvre enfin donne le change
À cette troupe de méchants ;
1} passe un étang à la nage,
Fait cent crochets, gagne les champs, Et cherche à profiter d'un premier avantage.
Mais rien pour se cacher, pas le moindre bosquet : Pas un terrier, non, rien qu’une immense prairie. Là, perché sur un saule unique, on remarquait
Un Merle. — Ami, je vous en prie,
Daignez me donner un conseil :
On dit que vous avez un esprit sans pareil ; Vous pourrez me sauver la vie.
Ai-je fait du mal à quelqu'un ?
M'a-t-on vu quelquefois médisant importun ?
Jamais... mais, écoutez... on accourt, on s’avance. Tirez-moi du danger, et ma reconnaissance... — — Hé ! que peut mon esprit? Vous semblez fatigué, Vous êtes poursuivi, traqué ; Je n’aperçois au loin qu’une vaste prairie, Qu'un océan de fleurs ; il faut vous décider À changer bientôt de patrie.:
Mourir est un malheur qu’on aime à retarder ; Mais il faut le subir. Passer dans l’autre monde À l'instant ou demain, qu'importe ? Une seconde Suffit à ce voyage. Allons ; tenez-vous prêt À le faire gaiment : vous mourrez avec gloire. L’ennemi chantera victoire, Et fera de vous un civet, Morceau fin, morceau délectable, Qui sera l'honneur de sa table.
Ainsi, résignez-vous, à moins que ce Baudet, Que je vois si doucement paître, Ne soit d’un préférable avis.
C’est une forte tête, il connaît le pays ;
Jl pourra vous sauver peut-être. — Le Lièvre va trouver le paisible animal, Qui paissait sans penser à mal.
Il lui conte en deux mots l'affaire :
— Sauvez-moi, cher ami Grison.
Oh! ciel! ne plus revoir mes petits et leur mère : Soyez sensible à ma misère :
Où fuir ! où me cacher ? — Venez à la maison, Ditl’Ane, elle est tout près. Dans un demi-quart d'heure, Nous aurons atteint ma demeure.
Là, vous pourrez, dans un fumier, Dérouter le plus fin limier. — L'Ane part aussitôt; il court, rase la terre... — Ah! dit le Lièvre qui le suit, Une once de bon caractère
— Vaut mieux que vingt livres d'esprit.