LES DEUX CHEVAUX
—Je te plains, mon ami, mais je ne puis rieu faire Pour adoucir ton sort, Souffre avec patience. A chacun son affaire.
Puis te voici, du reste, au port.
Cette parole fière et bien peu charitable Etait dite, un bon jour, dans le fond d’une étable Et d’un air joyeux, Par un jeune cheval au poil lisse et soyeux, D
A son compagnon d'existence Dont la misérable pitance Ne pouvait, à coup sûr, faire des envieux,
Ce dernier était vieax ;
[ avait le poil long et la croupe pointue, L'oreille rabattue,
La robe d’un gris sale et de la cire aux yeux : [l était chassieux.
On l’appelait souvent, et sans plaisanterie,
Le paria de Pécurie.
L'autre était bien traité, Etrillé, puis frotté ;
[l mangeait de lavoine et portait couverture, Revôtait harnais blanc, trainait belle voiture,
Le vieux se plaignait-1l? Je ne dirai pas non.
I se plaignait un peu quand, après la journée. Il comparait sa vie infortunce
Au destin glorieux de son gai compagnon.
Mais celui-ci, prenant des allures malignes,
Lui répondait alors, en soufilant du naseau,
Ce que nous avons lu dans les premières lignes
De notre fabliau,