‹ Fables choisies de La FontaineChapitre 12 sur 68 · LK PHRYGIEN. XXX · texte numérisé non relu

LK PHRYGIEN. XXX

commencent d’autres mots qui le signifient. Le philosophe intimidé dit au Phrygien. qu’il prît sa part de l’argent, et V*t’il n’en dit mot; de quoi Esope déclara ne lui avoir aucune obligation, ces lettres ayant été choisies, do telle manière qu’elles renfermoient un triple sens, et signifioient encore : * En vous en allant vous partagerez le trésor que vous aurez rencontré.» Dès qu’il fut de retour, Xanlus. commanda qu’on renfermât le Phrygien , et que l’on lui mît les fers aux pieds, de crainte qu’il n’allât publier cette aventure. Hélas I s’écria Esope, est-ce ainsi que les philosophes s’acquittent de leurs promesses f Mais luîtes ce que vous voudrez, il faudra que vous m’affranchissiez malgré vous.

Sa prédiction se trouva vraie. Il arriva un prodige qui mit fort en peine les Samiens. Du aigle enleva l'anneau puhlic ( c’étoit apparemment quelque sceau que l’on apposoit aux délibérations du conseil ), et le fit tomber nu sein d’un esclave. Le philosophe fut consulté là-dessus et comme élant philosophe, et. comme étant un des premiers de la république. 11 demanda du temps, et eut recours à son oracle ordinaire : c’étoit Esope. Celui-ci lui couseilla de le produire en. public ; parce que , s’il rencontrait bien, l’houneur en serait toujours à sou maître*, sinon , il n’y aurait que l’esclave de blâmé. Xantus approuva la chose, et le fit monter à la tribune aux harangues. Dès qu’on le vit , chacun s’éclata de rire : personne ne s’imagina qu’il pût rien partir de raisonnable (d’un homme fait de cette manière. Esope leur dit qu’il, ne falloit pas considérer la forme du vase, mais, la liqueur qui v étoit renfermée. Les . Samiens lui crièrent qu’il dît donc sans crainte ce qu’il jugeoit de ce prodige. Esope s’en excusa sur ce qu’il n’osoit le faire : La fortune, disoitil , avpitmis up débat de gloire entre le maître et l'esclave: ^ »\ l'esclave disoit mal , il serait battu ; s’il disoit mieux que , le maître , il serait battu encore. Aussitôt on pressa Xauitis de l’affranchir. Le Philosophe résista long-temps. A la lin le prévôt de ville le menaça de le faire de son office, et en vertu du pouvoir qu’il en avoit comme magistrat : de façon que le pnilosoplie fut obligé de donner les mains, ('«la fait . Esope dit que les Samiens êtoient menaces d \

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servitude par ce prodige; et que l’aigle enlevant leur sceau ne signitioit autre chose qu’un roi puissant qui voitloit les assujettir.

Peu de temps après, Crésus roi des Lydiens , fit dénoncer à ceux de Samos qu’ils eussent à se rendre ses tributaires ; sinon , qu’il les y forceroit par les armes. La plupart étoient d’avis qu'on lui obéit. Esope leur dit que la fortune présentoit deux chemins aux hommes : l’un de liberté, rude et épineux au commencement, mais dans la suite très-agréable : l’autre , d’esclavage , dont les commencemens étoient plus aisés, mais la suite laborieuse. C’étoit conseiller asæz intelligiblement aux Samiens de défendre leur liberté. Ils renvoyèrent l’ambassadeur de Crésus avec peu de satisfaction.

Crésus se mit en état de les attaquer. L’ambassadeur lui dit que, tant qu’ils auraient Esope avec eux, il aurait peine à les réduire à ses volontés , vu la confiance qu’ils avoient au bon sens du personnage. Crésus le leur envoya demander, avec promesse de leur laisser la liberté s’ils le lui livraient. Les principaux de la ville trouvèrent ces conditions avantageuses , et ne crurent pas que leur repos leur coûtât trop cher quand ils l’acheteroient aux dépens d’Esope. Le Phrygien leur fit changer de sentiment , en leur contant que les loups et les brebis ayant fait un traité de paix , celles-ci donnèrent leurs chieus pour otages. Quand elles n’eurent plus de défenseurs , les loups les étranglèrent avec moins de peine qu’ils ne faisoient. Cet apologue fit son effet : les Samiens prirent une délibération toute contraire à celle qu’ils avoient prise. Esope voulut toutefois aller vers Crésus, et dit qu’il les servirait plus utilement étant près du rai que s’il demeurait à Samos.

Quand Crésus le vit , il s’étonna qu’une si chétive créature lui eilt été un si grand obstacle. Quoi ! voilà celui qui fait qu’on s’oppose à mes volontés! s’écria-t-il. Esope se prosterna à ses pieds. Un homme preuoit des sauterelles , dit-il ; une cigale lui tomba aussi sous la main. 11 s’en alloit la tuer comme il avoit fait des sauterelles. Que vous ai-je fait ? dit-elle à cet homme. Je ne ronge

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LE PHRYGIEN. s;\\iij

point vos blés; je ne vous procure aucun dommage ; vous ne trouverez en moi que la voix dont je me sers fort innocemment. Grand roi, je ressemble à cette cigale; je n’ai que la voix, et ne m’en suis point servi pour vous offenser. Grésus touché d’admiration et de pitié, mm -seulement lui pardonna, mais il laissa en repos les Sumiens à sa considération.

En ce temps-là le Phrygien composa ses Fables , lesquelles il laissa au roi de Lydie, et fut envoyé par lui vers les Samiens qui décernèrent à Esope de grands honneurs. Il lui prit aussi envie de voyager et d’aller par le inonde s’entretenant de diverses choses avec ceux que l’on appeloit philosophes. Enfin il se mit en grand créait près de Lycérus, roi de Babylone. Les rois d’alors s envoyoient les uns aux autres des problèmes à résoudre sur imites sortes de matières , à condition de se payer une espèce de tribut nu d’amende, selon qu’ils répondraient bien ou mal aux questions proposées ; en quoi Lycérus , assisté d’Esope, avoit toujours l’avantage, et se rendoit illustre parmi les autres, soit à résoudre, soit à proposer.

Cependant noire Phrygien çe maria ; et ne pouvant avoir d'enfans , il adopta un jeune homme d’extraction noble , appelé Ennus. Celui-ci le paya d’ingratitude , et fut si méchant que d'oser souiller le lit de son bienfaiteur. Cela étant venu à la connoissance d’Esope, il le chassa. L’autre, afin de s’en venger, contrefit des lettres par lesquelles il sembloit qu’Esope eût intelligence avec les rois qui cloicnt émules de Lycérus. Lycérus, persuadé par le cachet et par la signature de ces lettres , commanda à un de ses officiers, nommé Iiermippus, que, sans chercher de plus grandes preuves, il fit mourir promptement le traître Esope. Cet Hermippus , étant ami du Phrygien , lui sauva la vie; et , à l’insu de tout le monde , le nourrit long-temps dans un sépulcre , jusqua ce que Necténaho , roi d’Egypte , sur le bruit de la mort d’Esope , crut à l’avenir rendre Lycérus son tributaire. Il osa le provoquer, et le défia de lui envoyer des architectes qui sussent bâtir une tour en l’air, et, par même moyen, un homme prêt à répondre à toutes sortes de questions. Lycérus avant lu

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lus lettres , et les avant comimtuiquées aux plus habiles de son état , chacun d’eux demeura court ; ce qui lit que le roi regretta Esope, quand HerrïSppus lui dit qu’il u’éloit pas mort , et le fit venir. Le Phrygien fut très-bien reçu , se justifia , et pardonna à Eumis. Quant à la lettre du roi d’Egypte, il n’en fit que rire, et manda qu’il enverrait au printemps les architectes et le répondant à toutes sortes de questions. Lycérus remit Esope en possession de tous ses biens , et lui fit livrer Ennus pour en faire ce ' qu'il voudrait. Esope le reçut comme son enfant , et , pour tonte punition , lui recommauda d’honorer les dieux et son prince : se rendre terrible à ses ennemis , facile et commode aux autres ; bien traiter sa femme , sans pourtant lui confier son secret ; parler peu , et chasser de chez soi les babillards ; ne se point laisser abattre au malheur ; avoir soin du lendemain ; car il vaut mieux enrichir ses ennemis par sa mort , que d’étre importun à ses amis

{ tendant son vivant ; surtout n’êlre point envieux du honleur ni delà vertu d’autrui , d’autant que c’est se faire du mal à soi-même. Ennus, touché de ces avertissemens et de la bonté d’Esope , comme d'un trait qui lui aurait pénétré le coeur , mourut peu de temps après.

Pour revenir au défi de Necténabo , Esope choisit- des aiglons , et les fit instruire ( chose difficile à croire ) ; il les fil , dis-je, instruire à porter en l’air chacun un patiiei dans lequel étoit un jeune enfant. Le printemps venu , il s’en alla en Egypte avec tout cet équipage ; non sans tenir en grande admiration et en attente de son dessein les peuples chez qui il passoit. Necténabo qui , sur le bruit de sa mort , avoit envoyé l’énigme , fut extrêmement surpris de son arrivée. Il ne s’y altendoit pas , et ne se fût jamais engagé dans un tel défi contre Lycérus , s’il eût cru Esope vivant. Il lui demanda s’il avoit amené les architectes et le répondant. Esope dit que le répondant étoit lui-méme , et qu’il ferait voir les architectes quand il serait sur le lieu. Ou sortit en pleiue campagne , où les aigles enlevèrent les paniers avec les petits eiifens , qui crioient qu’on leur donnât du mortier, des pierres et du bois. "Vous voyez, dit Esope à Necténabo, je vous aL trouvé des ouvriers ; fournissez leur des matériaux. Nec-

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lônabo avoua que Lycérus étoit le vainqueur. Il pn>pu>a toutefois ceci à Esope : J’ai des ravales eu Egypte qui conçoivent au hennissement des chevaux qui sont devers Kabylone. Qu’avez-vous à répondre là-dessus P Le Phrygien remit sa réponse au lendemain , et , retourné qu'il lut au logis , il commanda à des enfans de prendre un chat , et de le mener fouettant par les rues. Les Egyptiens qui adoreut cet auimal , se trouvèrent extrêmement scandalisés du traitement que l’on lui faisoit. Ils l’arrachèrent des mains des enfans , et allèrent se plaindre au roi. On lit venir en sa présence le Plirygien. Ne savez-vous pas , lui dit le roi , que cet animal est un de nos dieux P Pourquoi donc le faites-vous traiter de la sorte P C’est pour l’offense qu’il a commise envers Lycérus , reprit Esope ; car la nuit dernière il lui a étranglé un coq extrêmement courageux et qui chantoit à toutes les heures. Vous êtes un menteur, reprit le roi : comment seroit-il possible que ce chat eut fait en si peu de temps un si long voyage ? Et comment est-il possible , reprit’Esope , que vosjumens enteudent de si loin nos chevaux hennir , et conçoivent pour les entendre ?

Ensuite de cela , le roi fit venir d’Héliopolis certains personnages d’esprit subtil, et savans en questions énigmatiques. Il leur fit un grand régal où le Phrygien hit invité. Pendant le repas , ils proposèrent à Esope diverses choses , celle-ci entr’aulres : Il y a un grand temple qui est appuyé sur une colonne entourée de douze villes , chacune desquelles a trente arcs-boutans ; et autour de ces arcs-boutans se promènent , l’une après l’autre , deux femmes , l’uue blanche , l’autre noire. Il faut renvoyer , dit Esope , cette question aux petits enfans de notre pays. Le temple est le monde ; la colonne , l’an ; les villes , ce sont les mois, et les arcs-boutans, les jours autour desquels se promènent alternativement le jour et la nuit.

Le lendemain NeclénaJx) assembla tous ses amis. Souffrirez-vous , leur dit-il , qu’une moitié d’homme , qu’un avorton, soit la cause que Lycérus remporte le prix , et que j’aie la confusion pour mon partage ? Un d'eux s’avisa de demander à Esope qu’il leur fit des questions de éhoses dont Us n’eussent jamais entendu parler. Esope

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écrivit une cedule , par laquelle Net.lénabo confessoit devoir deux mille lalens à Lycérus. La cedule lut mise entre les mains de Necténabo toute cachetee. Avant qn on 1 ouvrît les amis du prince soutinrent que la chose contenue dans cet écrit étoit de leur connoissance. Quand on l eut ouverte, Necténabo s’écria : "Voilà la plus grande fausseté, du monde ; je vous en prends à témoins tous tant que vous êtes. Il est vrai , repartirent-ils , que nous n en avons jamais entendu parlerWai donc satisfait a votre demande , reprit Esope. Necténabo le renvoya comble de presens , tant pour lui que pour son maître.

Le séjour qu’il fit en Egypte est peut-être cause que , . a mi’il fut esclave avec Rhodope .

sistent encore, etquon vu» — i “f" jw

plus petite, mais celle qui est bâtie avec le plus dart.

Esope à son retour dans Babylone (i) , fut reçu de Lycériis avec de grandes -démonstrations de joie et de bienveillance: ce roi lui lit ériger une statue. L envie de voir et d’apprendre le fit renoncer a tous ces honneurs. Il quitta la cour de Lycérus , on il avoit tous les avantages qu’on peut souhaiter , et prit conge de ce prince pour voir la Grèce encore nue fois. Lycérus ne le laissa point partir sans embrassemens et sans larmes, et sans le taire promettre sur les autels qu’il reviendroil achever ses jours

auprès de lui.

Entre les villes où il s’arrêta, Delphes (a) fut une des principales. Les Delphiens l’écouterent fort volontiers, mais ils ne lui rendirent point d’honneurs. Ew,« , pique de ce mépris , les compara aux bâtons qui flottent sur fonde : on s’imagine de loin que c est quebjue chose de considérable; de près on trouve que ce nest lien. La comparaison lui coûta clier. Les Delphiens en conçurent une telle haine et un si violent des, r de vengeance outre qu’ils craignoient d’être décries par lu.) qu ils résolurent do l’ôter du monde. Pour y parvenir , ils cachèrent parmi ses hardes un de leurs vases sacres , prétendant que

(1) Capitale de la Chatdée , une de» plus anciennes ville» du monde.

!a) Ville de la Grèce.

par

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