‹ Fables choisies de La FontaineChapitre 17 sur 68 · LIVRE SECOND · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND

FABLE I

Contre ceux qui ont le. goût difficile .

Quand j’aurais en naissant reçu de Calliope (i)

Les dons qu’à ses amans cette muse a promis ,

Je les consacrerais aux. mensonges (a) d’Ésope;

Le mensonge et les vers de tout temps sont amis.

Mais je ne me crois pas si chéri du Parnasse Que de savoir orner toutes ces fictions.

On peut donner du lustre à leurs inventions :

On le peut ; je l'essaie ; un plus savant le fasse. Cependant jusqu’ici d’un langage nouveau J’ai fait parler le loup et répondre l’agneau :

J’ai passe plus avant ; les arbres et les plantes Sont devenus chez moi créatures parlantes :

Qui ne prendrait ceci pour iin enchantement ? Vraiment , me diront nos critiques ,

Vous parlez magnifiquement De cinq ou six contes d’enfaut.

Censeurs, en voulez-vous qui soient plus authentiques Et d’un style plus haut ? En voici. Les Troyens ,

Après dix ans de guerre autour de leurs murailles , Avoient lassé les Grecs , qui par mille moyens ,

Par mille assauts, par cent batailles,

N’avoient pu mettre à bout cette fière cité :

Quand un cheval de bois , par Minerve (3) inventé , D’un rare et nouvel artifice ,

Dans ses énormes flancs reçut le sage Ulysse ,

{ij Calliope, une des neuf muses: oelle qui présidoit » l'éloquence et à la poésie héroïque.

(j) Meruonges : signifie ici fables . fictions.

( 3 ) Minerre ; déesse de* arts et de la guerre.

Le vaillant Diomède, Ajax (i) l'impétueux ,

Que ce colosse monstrueux Avec leurs escadrons devoit porter dans Troie ,

Livrant à leur fureur ses dieux mêmes en proie : Stratagème inouï, qui des fabricateurs Paya la constance et la peine....

C’est assez , me dira quelqu’un de nos auteurs :

La période est longue , il faut reprendre haleine Et puis votre cheval de bois ,

Vos héros avec leurs phalanges ( 2 ) ,

Ce sont des contes plus étranges.

Qu’un renard qui cajole un corbeau sur sa voix.

De plus , il vous sied mal d’écrire en si haut style. — Eh bien ! baissons d’un ton. La jalouse Amarylie Songeoit à son Alcipe , et croyoit de ses soins N’avoir que ses moutons et son chien pour témoins. Tircis , qui l’aperçut , se glisse entre des saules :

Il entend la bergère adressant ces paroles Au doux zéphir , et le priant De les porter à son amant.».

Je vous arrête à celte rime ,

Dira mon censeur à l’instant ;

Je ne la tiens pas légitime ,

Ni d’une assez graude vertu :

Remettez pour le mieux ces deux vers à la fonte.

Maudit censeur 1 te tairas-tu ?

Ne saurois-je achever mon conte ?

C’est un dessein très-dangereux Que d’entreprendre de te plaire.

Les délicats sont malheureux :

Rien ne sauroit les satisfaire.

(1) Uljrsse , Diomède, Ajag , capitaines gvccs qu’ Homère a ce lébrés dans ses poèmes.

(1) Phalanges: noua qu’on donnoit anciennement à des corp. d’infanterie.

FABLE II

Conseil tenu par les Rats.

Un chat , nommé Rodilardus (ij ,

Faisait de rats telle déconüture ( 2 ) ,

Que l’on n’en voyoit presque plus ;

Tant il en avoit mis dedans (3) la sépulture.

Le peu qu’il en restoit , n’osant quitter son trou ,

Ne trouvoit à manger que le quart de son sou ;

Et Rodilard passoit , chez la gent misérable ,

Non pour un chat , mais pour un diable.

Or, un jour qu’au haut et au loin Le galant alloit chercher femme ,

Pendant tout le sabbat qu’il fit avec sa dame ,

Le demeurant des rats ( 4 ) tint chapitre en un coin Sur la nécessité présente.

Dès l’abord , leur doyen , personne fort prudente Opina qu’il falloit , et plus tôt que plus tard ,

Attacher un grelot au cou de Rodilard ;

Qu’ainsi , quand il iroit en guerre ,

De sa marche avertis ils s’enfuiroient sous terre.

Qu’il n’y sa voit que ce moyen.

Chacun fut de l’avis de monsieur le doyen ;

Chose ne leur parut à tous plus salutaire.

La difficulté fut d’attacher le grelot (5).

L’un dit : Je n’y vas point, je ne suis pas si sot ;

L’autre : Je ne saurois. Si bien que sans rien faire On se quitta. J’ai maints chapitres vus (6) ,

( 1 ) Nom plaisamment composé, dont la signification n'est pas difficile à saisir.

(*) Destrnction.

! }) Dedans pour dans.

4) Ce qui restoit des rats.

Ce vers est devenu proverbe.

(6) y tu. C’est là une des libertés dont La Fontaine use le plus , d'après les anciens poètes français. On ne peut faire accorder ici e parUcioe , puisqu’il ne tient cette place que par inversion.

ii 3

Qui pour néant se sont ainsi tenus ;

Chapitres , non de rats , mais chapitres de moines :

Voire (i) chapitres de chanoines. ,»

Ne faut-il que délibérer ?

La cour en conseillers foisonne :

Est-il besoin d’exécuter ?

L’on ne rencontre plus personue (2).

( 1 ) Vairt est un vieux mot qui signifie même aussi.

(a) Le tour vif et précis de cette affabulation lui a donne crédit d'une maxime.

FABLE III

Le Loup plaidant contre le Renard , par-devant le Singe (3).

Un loup disoit que l’on l’avoit volé.

Un renard , son voisin , d’assez mauvaise vie ,

Pour ce prétendu vol par lui fut appelé (4).

Devant le singe il fut plaidé ,

Non point par avocat , mais par chaque partie ,

Thémis n’avoit point travaillé ,

De mémoire de singe , à fait plus embrouillé (5).

Le magistrat suoit en son lit de justice.

Après qu’on eut bien contesté ,

Répliqué , crié , tempêté ,

Le juge , instruit de leur malice ,

Leur dit : Je vous eonnois de long-temps, mes amis ,

Et tous deux vous pairez l’amende ;

(3) Quelques personnes de bon sens ont cru que l’impossibilité et la contradiction qui est dans le jugement de ce singe étoit une chose à censurer : mais je ne m’en suis servi qu’après Phèdre; c'est en cela que consiste le bon mot. selou nu 11 avis.

I Fvmmi.

(4) Accusé en justice

(!>) Détails charma us.

DE LA FONTAINE. LIT. II. 3l

Car toi , loup , lu te plains , quoiqu’on ne t’ait rien pris , Et toi , reuard , as pris ce que l’on te demande'. .

Le juge prétendoit qu’à tort et à travers ,

On ne sauroit manquer, condamnant un pervers (i).

( Voyçz Phèdre-, liv. i , Fable' X.)

(i) Maxime fausse , à la prendre trop exactement.. I/lnstoire rapporte que Philippe , roi de Macédoine,, rendit un jugement assez semblable à celui-ci.

FABIÆ IV.

Les deux Taureaux et la Grenouille.

Deux taureaux combaltoienl à qui posséderoit Une génisse avec l’empire.

Une grenouille en soupirait.

Qu’avez-vous ? se mit à lui dire - Quelqu’un du peuple croassant (a).

Eli ! ne voyez-vous pas , dit-elle ,

Que la fin de cette querelle Sera l’exil de l’un ; que l’autre le chassant Le fera renoncer aux campagnes fleuries.

Il ne régnera plus sur l’herbe des prairies ;

Viendra dans nos marais régner sur les roseaux ;

Et nous foulant aux pieds jusques au fond des eaux , Tantôt l’une , et puis l’autre , il faudra qu’on pâlisse Du combat qu’a causé madame la génisse.

Cette crainte éloit de bon sens.

L’un des taureaux en leur demeure S’alla cacher , à leurs dépens:

Il en écrasoit vingt par heure.

Hélas ! on voit que de tout temps Les petits ont pâti dos sottises des grands (3).

( t'orez Phèdre , liv. i , Fable XXIX. )

(a) On diroit maintenant coassant. Les corbeaux 'croassent, les prenouiihïs coassent. La langue latine présente cette distinction dans les verbes crocitare et coaiare.

(J) Imitation de ce vers d’Horace à l’occasion de la guerre de T roic: « (juidquid délirant re"es , jilectuntur Achivi. i ( Hor. rp. a , L x

FABLE V

La Chauve-Souris et les deux Belettes.

'Une chauve-souris donna tête baissée

Dans un nid de belette : et , sitôt qu’elle y fut ,

L’autre envers les souris de long-temps courroucée Pour la dévorer accourut.

Quoi l vous osez , dit-elle , à mes yeux vous produira , Après que votre race a tâché de me nuire!

Tvêtes-vo’Js pas souris ? Parlez sans fiction.

Oui , vous l’êtes , ou bien je ne suis pas belette. Pardonnez-moi , dit la pauvrette ,

Ce n’est pas ma profession.

Moi, souris! des médians vous ont dit ces nouvelles. Grâce à l’Auteur de l’univers ,

Je suis oiseau , voyez mes ailes :

Vive la gent (t) qui fend les airs!

Sa raison plut et sembla bonne.

Elle fait si bien qu’on lui donne Liberté de se retirer.

Deux jours après , notre étourdie Aveuglément se va fourrer Chez une autre belette aux oiseaux ( 2 ) ennemie.

La voilà derechef en danger de sa vie.

La dame du logis avec son long museau S’en allait la croquer en qualité d’oiseau ,

Quand elle protesta qu’on lui faisoit outrage :

Moi , pour telle (3) passer ! Vous n’y regardez pas.

Qui fait l’oiseau ? c’est le plumage.

( 1 ) Nation. On ne s’en sert que flans la poésie familière.

( 2 ) A us oiseaux pour des oiseaux. Licence commandée par la mesure.

(3) Telle, qol est ici ponr oiseau, est nu solécisme de genre» Il est assez naturel que la chauve-souris commette cette ricprîse, et La Fontaine s’est si bien mis à sa place qu' elle Jui échappe à lai-mdtne.

Je suis souris : vivent les rats!

Jupiter confonde les chats !

Par cette adroite repartie Elle sauva deux fois sa vie.

Plusieurs se sont trouvés qui, d’écharpe changeans (x), Aux dangers, ainsi quelle, ont souvent fait la ligue (a) Le sage (3) dit , selon les gens :

"Vive le Roi ! vive la Ligue (4)) !

( Voyez Esope , Fable CIX. )

(i) Changeons ne s’accorde pas dans cette phrase. D’éeharp p changeons, c’est-à-dire paraissant tantôt d’un parti et tantôt d'ur antre. C’est une chose ordinaire que les partis se distinguent les uns des autres par des écharpes de différentes couleurs.

{t.) Faire la figue signifie se moquer.

(3) C’est une idée très -fausse dans la véritable acception atta’ chée an mot sage.

(4) Parti opposé à celui du roi.

FABLE VI

L’Oiseau blessé d’une flèche.

Mortellement atteint d’une flèche empennée (5) ,

Un oiseau déploroit sa triste destinéfe ,

Et disoit , en souffrant un surcroît de douleur :

Faut-il contribuer à son propre malheur ?

Cruels humains l vous tirez de nos ailes De quoi faire voler ces machines mortelles !

Mais ne vous moquez point , engeance sans pitic : Souvent il vous arrive un sort comme le nôtre.

Des enfans de Japet toujours une moitié Fournira des armes à l’autre.

(S) Empennée .■ garnie de plume* «ui contribuent à la directio et à la rapidité de son vol.

FABLE VII

tsi Lice et sa compagne.

Une lice (i) étant sur son terme (a),

Et ne sachant où mettre un fardeau si pesant Fait si bien qu’à la fin sa compagne consent De lui prêter sa hutte où la lice s’enferme.

Au bout de quelque temps sa compagne revient.

La lice lui demande encore une quinzaine ;

Ses petits ne marchoient , disoit-elle , qu’à peine.

Pour faire court , elle l’obtient.

Ce second terme échu , l’autre lui redemande Sa maison, sa chambre, son lit.

La lice cette fois montre les dents , et dit :

Je suis prête à sortir avec toute ma bande ,

Si vous pouvez nous mettre hors.

Ses ejnfans étoient déjà forts.

Ce qu’on donne aux médians , toujours on le regrette (3). Pour tirer d’eux ce qu’on leur prête ,

Il faut que l’on en vienne aux coups ,

11 faut plaider , il faut combattre, laissez leur prendre un pied chez vous:

Ils eu auront bientôt pris quatre.

fi) Grosse chienne.

il) Prête à mettre bas se* petits.

(3 J Leçon importante exprimée avec simplicité et cependant avec force , souvent applicable en politique r nuis qui ne l'est pas ea morale, où l'on fait ce que le devoir prescrit, sans s’occuper des suites.

FABLE VIII

L’Aigle et VEscarbot.

L'aiglx donnoit la chasse à maître Jean lapin ,

Qui droit à son terrier s’enfuyoit au plus vite.

Le trou de l’escarbot (i) se rencoutre en chemin :

Je laisse à penser si ce gîte Etoit sûr ; mais ou mieux ? Jean lapin s’y blottit.

L’aigle fondant sur lui f nonobstant cet asile ,

L’escarbot intercède, et dit :

Princesse des oiseaux , il vous est fort facile D’enlever , malgré moi , ce pauvre malheureux :

.Mais ne me faites pas cet auront , je vous prie ,

Et puisque Jean lapin vous demande la vie,

Donnez-la lui , de grâce , bu l’ôtez à tous deux :

C’est mon voisin, c’est mon compère.

L’Qiseau de Jupiter , sans répondre un seul mot, Choque de l’aile i’escarbot,

L’étourdit , l’oblige à se taire ,

Enlève Jean lapin. L’escarbot indigné Vole au nid de l’oiseau , fracasse en son absence Ses œufs , ses tendres œufs , sa plus douce espérance : Pas un seul ne fut épargné.

L’aigle étant de retour , et voyant ce ménage ,

Remplit le ciel de cris ; et , pour comble de rage ,

Ne sait sur qui venger le tort qu’elle a souffert.

Elle gémit en vain ; sa plainte au vent se perd.

Il fallut pour cet an , vivre en mère affligée.

L’an suivant , elle mit son nid en lieu plus haut. L’escarbot prend son temps , fait faire aux œufs le saut La mort de Jean lapin derechef est vengée.

Ce second deuil fut tel , que l’écho de ces bois N’en dormit de plus de six mois.

fi) F.scarbot : insecte volant, dont la forme approche do «-Ile ius bannelous.

L’oiseau qui porte Ganimède (i) ,

Du monarque des dieux enfin implore l’aide ,

Dépose en son giron ses œufs , et croit qu’en paix Ils seront dans ce lieu ; que pour ses intérêts Jupiter se verra contraint de les défendre;

Hardi qui les iroit là prendre.

Aussi ne les y prit-on pas.

Leur ennemi changea de note ,

Sur la robe du dieu fit tomber une crotte ;

Le dieu la secouant jeta les œufs à bas.

Quand l’aigle sut l’inadvertance,

Elle menaça Jupiter

D’abandonner sa cour , d’aller vivre au désert ,

De quitter toute dépendance ;

Avec mainte autre extravagance.

Le pauvre Jupiter se tut.

Devant son tribunal l’escarbot comparut ,

Fit sa plainte , et conta l’affaire.

On fit entendre à l’aigle , enfin , qu’elle avoit tort.

Mais les deux ennemis ne voulant point d’accord ,

Le monarque des dieux s’avisa , pour bien faire ,

De transporter le temps où l’aigle fait l’ainour ,

En une autre saison , quand la race escarbote Est en quartier d’hiver , et , comme la marmotte ,

Se cache et ne voit point le jour.

fi) Ganimède t selon la fable c'étoit un jeune homme si beau et si bien fait que Jupiter le fit eulever par ua aigle et lui. donna l’emploi de lui verser le nectar.

FABLE IX

Le Lion et le Moucheron.

' a-t-eît , chétif insecte , excrément de la terre (2) !

C’est en ces mots que le lion

fa) Cette manière d’entrer dr.n» son sujet e«» extrêmement draina tiquo.

Patjoit

Parloit un jour au moucheron.

L’autre lui déclara la guerre :

Penses-tu , lui dit-il , que ton litre de roi Me fasse peur ni me soucie ( 1 )?

Un bœuf est plus puissant ( 2 ) que toi ;

Je le mène à ma fantaisie.

A peine il aclievoit ces mol3 ,

Que lui-même il sonna la charge ,

Fut le trompette et le héros?

Dans l’abord il se met au large ,

Puis prend son temps , fond sur le cou Du lion qu’il rend presque fou.

Le quadrupède écume, et son œil élincello;

Il rugit (3) : on se cache , on tremble à l’environ :

Et celle alarme universelle Est l’ouvrage d’un moucheron.

Un avorton de mouche en cent lieux le harcelle ,

Tantôt pique l’échine , et tantôt le museau ,

Tantôt entre au fond du naseau.

La rage alors se trouve à son faîte monté©.

L’invincible ennemi triomphe , et lit de voir ‘

Qu’il n’est griffe ni dent en la bête irritée ,

Qui de la mettre en sang ne fasse son devoir.

Le malheureux lion se déchut: hii-méme ,

Fait résonner sa queue à l’entour de ses flancs ,

Bat l’air qui n’en peut mais (4) , et sa fureur extrême Le fatigue , l’abat : le voilà sur les dents.

L’insecte du combat se retire avec gloire ;

Comme il sonna la charge il sonne la victoire ,

Va partout l’annoncer , et rencontre en chemin L’embuscade d’une araignée ;

Il y rencontre aussi sa fin.

(t) On dit bien en souci pour s’inquiéter ; mais on ne dit pas soucier quelqu’un pour le mettre en souci.

( 2 ) Il est évident que puissant est ici pour la taille , acception qa’il a perdue ou qu'il n'a jamais eue dans le bon usage.

(3) Tableau admirable qui ne le cède peut-être qu’à ceux qui suivent- Quel combat î quelle victoire 1 quel triomphe ! et tout cela finit à l’embuscade d’une araignée.

(4) Qui h'v peut rien.

53 TABLES ClIOISiE»

Quelle chose par là nous peut être enseignée ?

J’en vois deux , dont l’une est qu’entre nos ennemis Les plus à craindre sont souvent les plus petits ; f L’autre , qu’aux grands périls tel a pu se soustraire , Qui périt pour la moindre affaire*

( Voyez Esope , Fable CXLIX.. )

FABLE X. v

L’Ane chargé cC éponges , et ü Ane chargé de sel.

Uw ânier, son sceptre (i) à la main ,

Menoit , en empereur romsjin ,

Deux coursiers à longues oreilles (a)

L’un , d’éponges chargé , marchoit comme lui courrier ;

Et l’autre , se faisant prier ,

Portoit, comme on dit, les bouteilles (3);

Sa charge étoit de sel. Nos gaillards pèlerins ,

Par monts , par vaux ( 4 ) et par chemins,

Au gué d’une rivière à la fin arrivèrent ,

Et fort empêchés (5) se trouvèrent.

L’ànier qui tous les jours traversoit ce gué-là (6) ,

Sur l’âne à l’éponge monta ,

Chassant devant lui l’autre béte ,

(1) Son fouet ou son bâton. It y a bien de l’esprit et du goût h savoir tout ennoblir , sans donner aux petites choses une importance ridicule. C’est ce que fait La Fontaine , en mêlant la plaisanterie à ses périphrases les plus poétiques ou h ses descriptions les plus pompeuses.

(a) On donne le nom de coursier à de bons et beaux chevaux. Ici ce sont deux ânes, dont les oreilles sont, à proportion, beaucoup plus longues que celles des chevaux.

(3) Marchoit lentement comme s’il eût porté des bouteilles.

(4) Vaux nlcst plus français que dans cet exemple.

(b) Embarrassés.

(6) L’endroit d'une rivière où l’eau est si basse , et le fond si ferme qu’on y peut passer sans nager et ions s’embourber.

Qui, voulant en faire à sa tête,

Dans un trou se précipita ,

Revint sur l’eau , puis échappa ;

Car , au bout de quelques nagées (i) ,

Tout son sel se fondit si bien Que le baudet ne sentit rien Sur ses épaules soidagées.

Camarade épongier (a) prit exemple sur lui ,

Comme un mouton qui va dessus la foi d’autrui ( 3 ). Voilà mon âne à l'eau ; jusqu’au col il se plonge ,

Lui , le conducteur et l’éponge.

Tous trois burent d’autant; l’ànier et le grison / Firent à l’éponge raison (4).

Celle-ci devint si pesante

Et de tant d’eau s’emplit d’abord ,

Que l’âne succombant ne put gagner le bord.

L’ànier l’embrassoit , dans l’attente D’une prompte et certaine mort.

Quelqu’un vint au secours ; qui ce fut , il n’importe : C’est assez qu’on ait vu par là qu’il 11e faut point Agir chacun de même sorte :

J’en voulois venir a ce point.

( 1 ) Inusité.

(*) C’est encore là une de ces expressions heurense* qui sem tient 11 e rion coûter à l’imagination de La Fontaine.

(3) Fait sottement ce qu'il voit faire aux autres.

(4) Se remplirent d’eau comme l’épouge.

FABLE XI

Le Lion et le Rat.

Il faut, autant qu’on peut , obliger tout le monde ; On a souvent besoin d’un plus petit que soi.

De cette vérité deux fables feront foi :

Tant la chose en preuves abonde !

Entre les pattes d’un lion ,

Un rat sortit de terre assez à l'étourdie.

Le roi des animaux , en cette occasion , Montra ce qu’il étoit et lui donna la vie.

Ce bienfait ne fut pas perdu.

Quelqu’un auroit-il jamais cru Qu’un lion d’un rat eût affaire ?

Cependant il avint (i) qu’au sortir des forêts Ce lion fut pris dans des rêts Dont ses rugissemens ne le purent défaire.

Sire rat accourut , et fit tant par ses dents Qu’une maille rongée emporta tout l’ouvrage.

Patience et longueur de temps Font plus que force ni que rage.

(i) Il arriva.

FABLE XII

La Colombe et la Fourmi.

L’autre exemple est tiré d’animaux plus petits.

Le long d’un clair ruisseau buvoit une colombe ,

Quand sur l’eau se penchant une fourmis (a) y tombe i Et dans cet océan l’on eut vu la fourmis S’efforcer , mais en vain , de regagner la rive.

La colombe aussitôt usa de charité :

Un brin d’herbe dans l’eau par elle étant jeté ,

Ce fut un promontoire (3) où la fourmis arrive.

Elle se sauve ; et là-dessus

Passe un certain croquant (4) qui marchoit les pieds nus;

(a) La Fontaine a écrit fourmis dans ce vers , dans te suivant et au vers huitième, pour la nécessité de la rime, et pour éviter l'hiatus. 1

(3) Pointe de terre ou de rocher qui avance dans la mer. "Ces termes d’océan et de promontoire , pris dans le rapport d’une fourmi avec un ruisseau et un brin de paille , sont très-agréaliles.

(4) Un paysan. F.n tGi'j , sous Louis XIII, il se fit, ilnns le Périgord et la Saiutonge , un soulèvement de quelques communes

DE LA FONTAINE. LIV. H. 4l

Ce croquant , par hasard , avoit une arbalète.

Dès qu’il voit l’oiseau de Yen us (i),

Il le croit en son pot , et déjà lui lait fête.

Taudis qu’à le tuer mon villageois s’apprête,

La fourmi le pique au talon.

Le vilain (a) retourne la tête :

La colombe l’entend , part , et tire de long (3).

Le souper du croquant avec elle s’envole ( 4 ) :

Point de pigeon pour une obole.

( Voyez Esope , Fable LXXX. )

qui , «oui prétexte de liberté, ne voûtaient plus payer de subside* . et se nommoieot croquant. De là ce nom a été employé pour désigner en général un pauvre paysan, un villageois.

( 1 ) La colombe. La fable nous apprend que les colombes étoieut consacrées à Vénus. .

( 2 ) Mot ancien qui signifie un paysan. De ri [la , maison de campagne , a été formé villanut qui n’est que de la basse latinité.

(3) S’envole au plus vite.

(4) Tout cela est peint avec une vérité parfaite. Ce dernier vers est a la fois une réflexion et une image.

FABLE XIII

V Astrologue (5) qui se laisse tomber dans un puits.

L)w astrologue un jour se laissa choir Au fond d’un puits. On lui dit : Pauvre bête ,

Tandis qu’à peine à tes pieds tu peux voir,

Penses-tu lire au-dessus de ta tète ?

Celte aventure en soi , sans aller plus avant ,

Peut servir de leçon à la plupart des hommes.

Parmi ce que de gens sur la terre nous sommes,

Il en est peu qui fort souvent Ne se plaisent d’entendre dire Qu’au livre du destin les mortels peuvent lire.

Mais , ce livre , qu’Homèrc et les siens ont chanté ,

(S) Astrologues : Espèce de charlatans qni s’imaginent lire dans le» astre* la destinco des hommes et la chaîne des évenemens.

Qu’est-ce, que le hasard parmi l'antiquité.

Et parmi nous la providence?

Or, du hasard il n’est point de science :

S’il en étoit , on auroit tort De l’appeler hasard , ni fortune , ni sort ,

Toutes choses très-incertaines.

Quant aux volontés souveraines De celui qui fait tout, et rien qu’avec desseiir.

Qui les sait , que lui seul ? comment lire en son sein ?

Auroit-il imprimé sur le front des étoiles

Ce que la nuit des temps enferme dans ses voiles ?

A quelle utilité ? Pour exercer l’esprit

De ceux qui de la sphère et du globe ont écrit ?

Pour nous faire éviter des maux inévitables ?

Nous rendre , dans les biens , de plaisirs incapables ? Et , causant du dégoût pour ces biens prévenus ,

Les convertir en maux devant qu’ils soient venus ?

C’est erreur , ou plutôt c’est crime de le croire.

Le firmament se meut, les astres font leur cours.

Le soleil nous luit tous les jours ;

Tous les jours sa clarté succède à l’ombre noire ,,

Sans que nous en puissions autre chose inférer Que la nécessité de luire et d’éclairer ,

D’amener les saisons , de mûrir les semences ,

De verser sur les corps certaines influences.

Du reste , en quoi répond au sort toujours divers ,

Ce train toujours égal dont marche l’univers ?

Charlatans , faiseurs d’horoscope ,

Quittez les cours des princes de l’Europe;

Emmenez avec vous les souffleurs (i) tout d’un temps, Vous ne méritez pas plus de foi que ces gens.

Je m’emporte un peu trop : revenons à l’histoire De ce spéculateur qui fut contraint de boire.

Outre la vanité de son art mensonger ,

C’est l’image de ceux qui bâillent aux chimères Cependant qu’ils sont en danger.

Soit pour eux , soit pour leurs affaires.

fi) Souffleur!. On nomme quelquefois ainsi ceux qui par te moyen ne l’alchimie , cherchent la pierre philosophale , c’est-à-dirü le moyen de convertir les métaux communs en or.

FABLE XIV

Le Lièvre et les Grenouilles.

Uw lièvre en son gîte (t) songeoit ;

( Car que faire en un gîte , à moins que l’on ne songe (a) ) Dens un profond ennui ce lièvre se plongeoit.

Cet animal est triste , et la crainte le ronge.

Les gens de naturel peureux Sont, disoit-il, bien malheureux 1 Ils ne sauroient manger morceau qui leuf profite , Jamais un plaisir pur, toujours assauts divers.

Voilà comme je vis : cette crainte maudite M’empêche de dormir sinon les yeux ouverts.

Corrigez-vous , dira quelque sage cervelle.

Eh I la peur se corrige-t-elle ?

Je crois même qu’en bonne toi Les hommes ont peur comme moi.

Ainsi raisonnoit notre lièvre ,

Et cependant faisoit le guet (3).

Il étoit douteux (4) , inquiet ;

Un souffle, une ombre , un rien , tout lui donnait la fièvre. Le mélancolique animal.

En rêvant à cette matière ,

Entend un léger bruit : ce lui fut un signal Pour s’enfuir devers sa tanière.

11 s’en alla passer sur le bord d’un étang.

Grenouilles aussitôt de sauter dans les ondes ;

Grenouilles de rentrer en leurs grottes profondes.

Oh ! dit-il , j’en fais faire autant Qu’on m’en fait faire! Ma présence

(1) L'endroit où il se retire pour dormir et se reposer.

( 2 ) Ce vers est naturel et plaisant tout à la fois. Il est impossible do mêler plus rapidement lu récit et la réflexion ; et v esl ainsi qu'écrit toujours La Fontaine.

(3) La fonction de soldat mis en sentinelle.

(4) Douteux ne s'emploie point en ce sens. Il ne se dit que des choses

Effraie aussi les gens (i)! Je mets l’alarme au camp!

Et d’où me vient celte vaillance ?

Comment ! des animaux qui tremblent devant moi Je suis donc un foudre de guerre ?

Il n’est , je le vois bien , si poltron sur la terre ,

Qui ne puisse trouver un plus poltron que soi.

( Voyez Esope , F. LVU , et Phèdre , liv. 5 , F. XIII.

fi) Il se garde bien de dire les grenouilles, ou tel aniiual plo foible que lui. Le terme dont il se sert est général.

FABLE XV

Le Coq et le Renard.

Sur la branche d’un arbre étoit en sentinelle Un vieux coq adroit et matois ( 2 ).

Frère, dit un renard adoucissant sa voixj Nous ne sommes plus en querelle :

Faix générale celte fois.

Je viens le l’annoncer ; descends que je t’embrasse : Ne me retarde point , de grâce ;

Je dois faire aujourd’hui vingt postes sans manquer. Les tiens et toi pouvez vaquer ,

Sans nulle crainte , à vos affaires ;

Nous vous y servirons en frères.

Faites-en les feux dès ce soir;

F.t cependant viens recevoir Le baiser d’amour fraternelle.

Ami , reprit le coq , je ne pouvois jamais Apprendre une plus douce et meilleure nouvelle Que celle De cette paix :

Et ce m’est une double joie De la tenir de toi. Je vois deux lévriers Qui , je m’assure , sont courriers Que pour ce sujet ou envoie,

(t) Rusé.

Ils vont vîle , et seront dans un moment à nous.

Je descends : nous pourrons nous entre-baiser tous. Adieu , dit le renard, ma traite est longue à faire : Nous nous réjouirons du succès de l'affaire Une autre fois. Le galant aussitôt

Tire ses grègues (t) , gagne au haut,

Mal content de son stratagème ,

Et notre vieux coq en soi-mème Se mit â rire de sa peur ;

Car c’est double plaisir de tromper le trompeur.

( Voyez Esope, Fable XXXVI.)

(i) Vieux mot, pour dire tirer ses chausses, s’enfuir.

FABLE XVI

Le Corbeau voulant imiter V Aigle.

Ij 'oiseau de Jupiter ( 2 ) enlevant un mouton ,

Un corbeau , témoin de l’affaire ,

Et plus foible de reins , mais non pas moins glouton ,

En voulut sur l’heure autant faire.

Il tourne à l’entour (3) du troupeau ,

Marque entre cent moutons le plus gras , le plus beau Un vrai mouton de sacrifice (4) :

On l’avoit réservé pour la bouche des Dieux .

Gaillard corbeau disoit , en le couvaut des yeux (5) :

Je ne sais qui fut ta nourrice ,

Mais ton corps me paroit en merveilleux état ;

Tu me serviras de pâture.

Sur l’animal bêlant, à ces mots , il s’abat (6).

(а) L’aigle étoit consacré à Jupiter.

(3) A l’entour est nn adverbe et non pas nne préposition.

(4j Tel qu’on les offroit aux Dieux.

(5) Figure vive et hardie. Il est très-plaisant de prêter au corbeau toutes ces réflexions qui annoncent l’aveugle confiance avec laquelle il compte sur sa proie.

(б) C’est l'harmonie du fameux Pi ucuir.bil humi bos.

La moutonnière (i) créature Pesoit plus qu’un fromage ; outre que sa toison Etoit d’une épaisseur extrême ,

Et mêlée à peu près de la même façon Que la barbe de Polyphénie (a).

Elle empêtra si bien les serres (3) du corbeau Que le pauvre animal ne put faire retraite :

Le berger vient , le prend , l’encage bien et beau ,

Le donne à ses enfans pour servir d’amusette.

11 faut se mesurer ; la conséquence est nette :

Mal prend aux volereaux (4) de faire les voleurs.

L’exemple est mi dangereux leurre (5) :

Tous les mangeurs de gens ne sont pas grands seigneurs; Où la guêpe a passé le moucheron demeure (6).

(1) Adjectif de la création de La Fontaine, qui est d'un effet fort comique. Le vers suivant fait allusion au corbeau de la seconde table. Qui sait si ce n'est pas le même , encore uue fois dupe de sa vanité ?

( 2 ) Cyclope des plus monstrueux.

(3) Les pâtes.

(4; Volereaux, petits voleurs, est encore un mot propre à La Fontaine.

(5) Au figuré, c’est une chose dont on se sert artificieusement pour attirer quelqu’un afin de le tromper.

(6) Ce vers , plein de naturel , est devenu proverbe.

FABLE XVII

Le Paon se plaignant à Junon .

Le paon se plaignoit à Junon (7) :

Déesse , disoit-il , ce n’est pas sans raison Que je me plaius , que je murmure ;

Le chant (8) dont vous m’avez fait don Déplaît à toute la nature :

(7) Sœur et épouse de Jupiter, et reine des dieux. Le naou lui

etoit consacre. 1

(8) Le chant du paon n’a rien d'agréable. C'est plutôt un miau

leir.ent cju un chant* M

DE LA FONTAINE. LlV 11.

Au lieu qu’un rossignol , chétive créature ,

Forme des sons aussi doux qu’éclatans ,

Est lui seul l'honneur du printemps.

Junon répondit en colère :

Oiseau jaloux , et qui devrois te taire ,

Est-ce à toi d’envier la voix du rossignol ,

Toi que l’on voit porter à l’entour de ton col lin arc-en-ciel nue (r j de cent sortes de soies ,

Qui te panades (a), qui déploies Une si riche queue, et qui semble à nos yeux La boutique d’un lapidaire!

Est-il quelque oiseau sous les deux Plus que toi capable de plaire ?

Tout animal n’a pas toutes propriétés.

Nous vous avons donné diverses qualités :

Les uns ont la grandeur et la force en partage ;

Le faucon est leger , l’aigle plein de courage ,

Le corbeau sert pour le présage ,

La corneille avertit des malheurs à venir.

Tous sont contens de leur ramage.

Cesse donc de te plaindre ; ou bien pour te punir ,

Je t’ôterai ton plumage.

( Voyez Phèdre , liv. 3 , Fable XV. )

(1) Nui pour nuance , un peu vieilli. Cette description des beautés du paon , quoique peu détaillée , est très brillante. Elle rap pelle les vers cbarinana de Phèdre ■

Nitor tmaragdi collo prœfulgct tuo s l'ictisque plumis gemmeam caudam cxplicas.

(2) panader a été fait du nom français paon lui-même , comme *€ pavaner, qui est d'un emploi plus ordinaire, a été fait de son »om latin.

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