TABLES CHOISIES
FABLE XVIII
» ' La Chatte métamorphosée en Femme.
U, homme chérissoit éperdument sa chatte ;
Il la trou voit mignone , et belle , et délicate ,
Qui miauloit d’un ton fort doux :
Il étoit plus fou que les fous.
Cet homme donc , par prières , par larmes ,
Par sortilèges et par charmes ,
Fait tant qu’il obtient du destin ,
Que sa chatte , en un beau matin ,
Devient femme : et , le matin même.
Maître sot en fait sa moitié.
Le voilà fou d’amour qxtrêrae j De fou qu’il étoit d’amitié.
Jamais la dame la plus belle Ne charma tant sou favori ,
Que fait cette épouse nouvelle Son hypocondre (i) de mari.
11 l’amadoue ; elle le flatte :
Il n’y trouve plus rien de chatte ;
Et, poussant l’erreur jusqu’au bout,
La croit femme en tout et par tout :
Lorsque quelques souris qui rougeoient de la natte Troublèrent le plaisir des nouveaux mariés.
Aussitôt la femme est sur piés.
Elle manqua son aventure.
Souris de revenir, femme d’être en posture;
Pour celte fois, elle accourut à point:
Car ayant changé de figure ,
Les souris ne la craignoient point.
Ce lui fut toujours une amorce :
Tdnt le naturel a de force !
Il se moque de tout : certain âge accompli ,
(») Hypocondre : bizarre , cxUavagant,
Le vase est imbibé , l'étoffe a pris son pli (i).
Kn vain de son train ordinairé On le veut désaccoutumer :
Quelque chose qu’on puisse faire ,
Ou ne sauroit le réformer.
Coups de fourches ni d’étrivières Ne lui font changer de manières ;
Et, fussiez-vous embâtonnés.
Jamais vous n’en serez les maîtres.
Qu’on lui ferme la porte au nez ,
Il reviendra par les fenêtres.
(i) Tout ce que nous dit ici La Fontaine , Horaoe l’a renfermé plu* heureusoment , à mon avis , dans ce vers :
Naturam expeüas fured , tamen usque recurret. Epist. x. lib. x.
F.t je ne saurois m’empérber d’ajouter , sans décider pourtant , que La Fontaine auroit beaucoup mieux fait de terminer sa fable par ces deux vers t f
Il se moque de tout i certain âge accorfmfi .
Le vase est imbibé, t étoffe a pris son fili.
car le reste n’est qu'une foible répétition de la même pensée , on je crois que La Fontaine s’est engagé par l’envie d’imiter Horace. S v
FABLE $UX
Le Lion et l’Ane chassant.
Tje roi des animaux se mit un jour en tête De giboyer ( 2 ). Il célébroit sa fête.
Le gibier du lion, ce ne sont pas moineaux ,
Mais beaux et bons sangliers, daims et cerfs bous et beaux. Pour réussir dans celte affaire ,
Il se servit du ministère
De l’âne , à la voix de Stentor (3).
( 2 ) Aller à la chasse du gibier.
(3) Grec qui , scion Homère . avait la voix fort supérieur* à cclli des autres lion; mes.
L’âne à messer lion fit office de cor (i).
Le lion le posta , le couvrit de ramée ,
Lui commanda de braire , assuré qu’à ce son Les moins intimidés fuiraient de leur maison.
Leur troupe D’étoit pas encore accoutumée A la tempête de sa voix :
L’air en retentissoit d’un bruit épouvantable;
La frayeur saisissoit les hôtes de ces bois :
Tous fuyoient, tous tomboient au piège inévitable Où les attendoit le lion.
N’ai-je pas bien servi dans cette occasion ?
Dit l’âne , en se donnant tout l’honneur de la chasse.
Oui , reprit le lion ; c’est bravement crié :
51 je ne connoissois ta personne et ta race ,
J’en serois moi-meme effrayé.
L’âne , s’il eût osé , se fût mis en colère ;
Encor qu’on le raillât avec juste raison.
Car qui pourrait souffrir un âne fanfaron ?
Ce n’est pas là leur caractère.
( Voyez Phèdre , liv. i , Fable XI. )
(i) Trompe de chasse qui réjouit et anime lee chasseurs et les chien».