LIVRE TROISIÈME
FABLE ï.
Le Meunier , son Fils et l’Ane.
L’iHVEimoif des arts étant un droit d’aînesse ,
Nous devons l’apologue (i) à l’ancienne Grèce :
Mais ce champ ne se peut tellement moissonner Que les derniers venus n’y trouvent à glaner.
La feinte est un pays plein de terres désertes:
Tous les jours nos auteurs y font des découvertes.
Je t’en veux dire un trait assez bien inventé:
Autrefois à Racan ( 2 ) Malherbe (3) l’a conté (4).
Ces deux rivaux d’Horace (5) , héritiers de sa lyre , Disciples d’Apollon (6) , nos maîtres pour mieux dire Se rencontrant un jour tout seuls et sans témoins , (Comme ils se convoient leurs penser§( 7 ) et leurs soins) Racan commence ainsi : Dites-moi , je vous prie ,
Vous qui devez savoir les choses de la vie ,
Qui par tous ses degrés avez déjà passé ,
Et que rien ne doit fuir en cet âge avancé ;
(1) Fable instructive.
(2) Poète français mort en 1670. Il est connn par Ses poésies pastorales.
(3) Antre poète français célèbre, mort en 1628.
(4) A son retour de Calais où il avoit porté les armes , Racan consulta Malherbe sur te genre de vie qu'il devoit choisir, Malherbe , au lien de lui répondre directement là-dessus , lui raconta cet ingénieux apologue.
(5) Poète célèbre du siècle d’Auguste.
(6) Apollon , dieu de la poésie , de la musique et des beaux-
arts. ^ ,
(7) Mot très-noble «t très-poétiuua
î>2 FABLES CHOISIES
A quoi me résoudrai-je ? Il est temps que j’y pense. Vous connoissez mon bien , mon talent , ma naissance. Dois-je dans la province établir mon séjour ,
Prendre emploi dans l’armée , ou bien charge à la cour ? Tout au monde est mêlé d’amertume et de charmes :
La guerre a ses douceurs , l’hymen a ses alarmes.
Si je suivois mon goût , je saurois où butter ;
Mais j’ai les miens , la cour , le peuple à contenter. Malherbe (i) là-dessus : Contenter tout le monde ! Ecoutez ce récit avant aue je réponde.
J’ai lu dans quelque endroit qu’un meunier et son (ils , L’un vieillard , l’autre enfant , non pas des plus petits , Mais garçon de quinze ans , si j’ai bonne mémoire , Alloient vendre leur âne un certain jour de loire.
Afin qu’il fût plus frais et de meilleur débit,
On lui lia les pieds , on vous le suspendit ;
Puis cet homme et son fils le portent comme un lustre (a). Pauvres gens ! idiots 1 couple ignorant et rustre !
Le premier qui les vit de rire s’éclata;
Quelle farce , dit-il , vont jouer ces gens-là ?
Le plus âne des trois n'est pas celui qu’on pense (3).
Le meunier , à ces mots , connoit son ignorance :
Il met sur pieds sa bête , et la fait détaler.
L’âne , qui goûtoit fort l’autre façon d’aller ,
Se plaint en son patois. Le meunier n’en a cure (4) ,
Il fait monter son fils ; il suit ; et d’aventure Passent trois bons marchands. Cet objet leur déplut.
Le plus vieux au garçon s’écria tant qu’il put:
Oh là ! oh ! descendez , que l’on ne vous le dise ,
Jeune homme , qui menez laquais à barbe grise !
C’étoit à vous de suivre , au vieillard de monter. Messieurs , dit le meunier , il faut vous contenter.
(i) Tour emprunté de la langue latine , et plus commun aujourd’hui daus notre littérature , qu’il ne l’ctoit du temps de La Fontaine.
(a) Chandelier de cristal et de bronze à plusieurs branches que Ton suspend au plancher pour éclairer.
(3) Vers devenu proverbe.
(4) Avoir tttre pour te soucier , s'inquiéter d’une chose ; de hahere curant , latinisme qui a vieilli.
DE LÀ FOHTAIKE. LiV. III. 55
L'enfant met pied à terre , et puis le vieillard monte; > Quand trois filles passant , l’une dit : C’est grand’honte Qu’il faille voir ainsi clocher ce jeune fils,
Tandis que ce nigaud , comme un évêque assis , fait le veau sur son âne , et pense être bien sage.
Il n’est dit le meunier , plus de veaux à mon âge :
Passez votre chemin, la fille, et m’eu croyez.
Après maints quolibets coup sur coup renvoyés , L’homme crut avoir tort , et mit son fils en croupe.
Au bout de trente pas , une troisième troupe Trouve encore à gloser. L’un dit : Ces gens sont fous ;
Le baudet n’en peut plus ; il mourra sous leurs coups.
Hé quoi ! charger ainsi cette pauvre bourrique !
N’ont-ils point de pitié de leur vieux domestique ?
Sans doute qu’à la foire ils vont vendre sa peau.
Parbleu ! dit le meunier, est bien fou du cerveau Qui prétend contenter tout le monde et son père (i). Essayons toutefois si par quelque manière Nous en viendrons à bout. Ils descendent tous deux : L’âne se prélassant (2) marche seul devant eux.
Un quidam les rencontre , et dit : Est-ce la mode Que baudet aille à l’aise et meunier s’incommode ?
Qui de l’âne ou du maître est fait pour se lasser ?
Je conseille à ces gens de le faire enchâsser.
Ils usent leurs souliers et conservent leur âne î Nicolas au rebours ; car, quand il va voir Jeanne ,
Il monte sur sa bête , et la chanson le dit.
Beau trio de baudets ! Le meunier repartit :
Je suis âne , il est vrai , j’en conviens , je l’avoue :
Mais que dorénavant on me blâme , on me loue-,
Qu’on dise quelque chose , ou qu’on ne dise rien ,
J'en veux faire à ma tête. Il le fit, et fit bien.
Quant à vous , suivez Mars ( 3 ) , ou Thémis (4) , ou le prince ;
(t) Autre proverbe d'one application très-commune.
( 1 ) Marchant avec dignité . cl en se donnant des airs de prélat. (3) La carrière des cruics.
{4) Déesse de la justice , pour le barreau
Allez , venez , courez , demeurez en province ; Prenez femme, abbaye, emploi, gouvernement :
Les gens en parleront , n’en doutez nullement.
FABLE II
Iss Membres et C Estomac .
J e devois par la royauté Avoir commencé mon ouvrage,
A la voir d’un certain côté ,
Messer Casier (i) en est l’image :
S’il a quelque besoin , tout le corps s’en ressent.
De travailler pour lui les membres se lassant ,
Chacun d'eux résolut de vivre en gentilhomme.
Sans rien faire, alléguant l’exemple de Gaster.
11 faudroit , disoient-ils , sans uous , qu’il vécût d’air. Nous suons . nous peinons comme bêtes de somme ;
Et pour qui ? pour lui seul; nous n’en profitons pas; Notre soin n’aboutit qu’à fournir ses repas.
Chômons (a) , c’est un métier qu’il veut nous faire ap prendre.
Ainsi dit, ainsi fait. Les mains cessent de prendre.
Les bras d’agir , les jambes de marcher :
Tons dirent à Gaster qu’il en allât chercher.
Ce leur fut une erreur dont ils se repentirent :
Bientôt les pauvres gens tombèrent en langueur ;
Il ne se forma plus de nouveau sang au cœur ;
Chaque membre en souffrit ; les forces se perdirent.
Par ce moyen les mutins virent Qtie celui qu’ils croyoient oisif et paresseux ,
A l’intérêt commun contribuoit plus qu’eux.
Ceci peut s’appliquer à la grandeur royale.
(i) D’un mot grec qui signifie estomac.
(*) Chômer , «oleiuiisur un jour de fête en cessant tic trflT.iille»
Elle reçoit et donne ; et la chose est égale.
Tout travaille pour elle ; et réciproquement Tout tire d’elle l’aliment.
Elle fait subsister l’artisan de ses peines ,
Enrichit le marchand, gage le magistrat , Maintient le laboureur , donne paie au soldat , Distribue eu cent lieux ses grâces souveraines , Entretient seule tout l’etat.
Ménénius (x) le sut bien dire.
La commune s*alloit séparer du sénat.
Les mécontens disoient qu’il avoit tout l'empire, Le pouvoir, les trésors, l’honneur, la dignité: Au lieu que tout le mal étoit de leur côté ,
Les tributs , les impôts , les fatigues de guerre. Le peuple hors des murs étoit déjà posté ,
La plupart s’en alloient chercher une autre terre ; Quand Ménénius leur fit voir Qu’ils étoient aux membres semblables ,
Et par cet apologue , insigne entre les fables ,
Les ramena dans leur devoir.
(i) Sénateur romain da temps des consuls.
FABLE III
Le Loup devenu Berger.
U, loup qui commençoit d’avoir petite part Aux brebis de son voisinage.
Crut qu’il falloit s’aider de la peau du renard , Et faire un nouveau personnage.
Il fr’hgjji% en berger, endosse un hoqueton (a), Fait sa houlette d’un bâton ,
Sans oublier la cornemuse (3).
(a) Sorte de casaque.
{3) Sorte d’instrument de musiaue à roui , à l'usage dos borjrr».
Pour ppusser jusqu’au bout la ruse ,
Il auroit volontiers écrit sur son chapeau :
« C’est moi qui suis Guillot, berger de ce troupeau. »
Sa persoune étant ainsi faite ,
Et ses pieds de devant posés sur sa houlette ,
Guillot le sycophante (i) approche doucement.
Guillot , le vrai Guillot , étendu sur l’herbette ,
Dormoit alors profondément ;
Son chien dormoit aussi , comme aussi sa musette ,
La plupart des brebis dormoient pareillement (a).
L’nypocrite les laissa faire ,
Et , pour pouvoir mener vers son fort les brebis ,
Il voulut ajouter la parole aux habits.
Chose qu’il croyoit nécessaire.
Mais ce|a gâta son affaire :
Il ne put du pasteur contrefaire la voix.
Le ton dont il parla fit retentir les bois :
Et découvrit tout le mystère.
Chacun se réveille à ce son :
Les brebis , le chien, le garçon.
Le pauvre loup dans cet esclandre (3) ,
Empêché par son hoquelon ,
Ne put ni fuir , ni se défendre.
Toujours par quelque endroit fourbes se laissent prendre. Quiconque est loup agisse en loup *
C’est le plus certain de beaucoup.
(t) Sycophante. Trompeur, d’un mot grec qui signifie calomniateur.
(a) Remarquez arec quel art le verbe dormir est multiplié dan» trois vers cliarmans qui se succèdent. Vous ôtes prévenu que le loup approche doucement , et le profond repos qui règne dans 1» bergerie favorise son dessein : il n’y a qu’une maladresse qui puisse ' lui en faire perdre le fruit ; mais il la fera.
(3) Accident qui fait de l’éclat » et qui est accompagné de quelque boute. ,
FABLE IV
Les Grenouilles qui demandent un Roi.
I jes grenonilles se lassant De l’état démocratique (i) ,
Par leurs clameurs firent tant
Que Jupin (2) les soumit au pouvoir monarchique (3). Il leur tomba du ciel un roi tout pacifique:
Ce roi fit toutefois un tel bruit en tombant *
Que la gent marécageuse ,
Gent fort sotte et fort peureuse.
S’alla cacher sous les eaux ,
Dans les joncs , dans les roseaux ,
Dans les trous du marécage.
Sans oser de long-temps regarder au vibage Celui qu’elles croyoient être un géant nouveau.
Or, c’étoit un soliveau De qui la gravité fit peur à la première Qui , de le voir s’aventurant ,
Osa bien quitter sa tanière.
Elle approcha, mais en tremblant (4).
Une autre la suivit, une antre en fit autant ;
II en vint une fourmilière :
Et leur troupe à la fin se rendit familière Jusqu’à sauter sur l’épaule du roi.
Le bon sire le souffre, et se tient toujours coi (5).
Jupin en a bientôt la cervelle rompue;
Donnez-nous, dit ce peuple, un roi qui se remue.
Le monarque des Dieux leur envoie une grue ,
Qui les croque , qui les tue ,
1 0 Où le peuple gouverne.
2 5 Jupiter, maître des Dieux.
3) Où le gouvernement est régi par un seul chef.
4) Ces vers et les suivons font une image charmante. On croit voir les grenouilles.
(5) Mot vieilli qui pnroît venir de quittas , tranquille.
Qui les gobe à son plaisir :
Et grenouilles de se plaindre ;
Et Jupin de leur dire : En quoi! votre désir A ses lois croit-il nous astreindre?
Vous avez dû premièrement .
Garder votre gouvernement;
Mais ne l’ayant pas fait , il vous devoit suffire Que votre premier roi fût débonnaire et doux : De celui-ci contentez-vous.
De peur d’en rencontrer un pire.
( Voyez. Phèdre , liv. i , Fable II. )
FABLE Y
. Le Renard et le Bouc.
(i) renard alloit de compagnie Avec son ami bouc des plus hauts encornés (a). Celui-ci ne voyoit pas plus loin que sou nez ; L’autre étoit passé maître en fait de tromperie.
La soif les obligea de descendre en un puits ;
Là , chacun d’eux se désaltère.
Après qu’ahondamment tous deux çn eurent pris, Le renard dit au bouc: Que ferons-nous compère? Ce n’est pas tout de boire , il faut sortir d’ici.
Lève tes pieds en haut , et tes cornes aussi ;
Mets- les contre le mur ; le long de ton échine Je grimperai premièrement ,
Puis sur tes cornes m’élevant,
A l’aide de cette machine De ce lieu-ci je sortirai :
Après quoi je t’en tirerai.
Par ma barbe ! dit l’autre; il est bon ; et je loue
(') Capitaine annonce avantageusement le personnage. Il donne l'éveil au lecteur et le prépare à quelque action remarquable. Le. renard est te héros de La Fontaine.
( a J Qui avoit les cornes hautes. 11 est du genre ftwilire.
T) F. LA FONTAINE. LIV. III. 5q
Les gens bien sensés comme tui.
Je n'aurois jamais , quant à moi ,
Trouvé ce secret , je l’avoue.’'
Le renard sort du puits , laisse son compagnon ,
Et vous lui fait un beau sermon Pour l’exhorter à patience :
Si le ciel t’eût , dit-il, donné «par excellence Autant de jugement que de barbe au menton ,
Tu n’aurois pas , à la légère (i),
Descendu dans ce puits. Or, adieu, j’en suis hors ('->.) : Tâche de t’en tirer , et fais tous tes efforts ; »
Car pour moi j’ai certaine affaire Qui ne me permet pas d’arrêter en chemin.
En toute chose il faut considérer la lin.
( Voyez Esope , Fable IV , et Phèdre , liv. , 4 , F. VII. )
fi) Imprudemment, sans réflexion.
(î) Hors peut se prendre comme adverbe i c’est une préposition.
FABLE VI
L'Aigle , la Laie et la Chatte.
Li’aigle avoit ses petits au haut d’un arbre creux ;
La laie (3) au pied , la chatte entre les deux ;
Et sans s’incommoder , moyennant ce partage ,
Mères et nourrissons faisoient leur tripotage (4).
La chatte détruisit par sa fourbe (5) l’accord :
Elle grimpa (6) chez l’aigle , et lui dit : Notre mort Au moins de nos enfans ( car c’est tout un aux mères) (7),
(3) La femelle du sanglier.
(4) Tripotage signifie au figtoré assemblage confus de choses qui ue se conviennent pas.
(5) Tromperie.
(6) C’est de la chatte qu’il s’agit i grimpa étoit donc' le mot propre ; mettez elle monta , et vous détruisez l’image.
Ij) Si «e vers admirable a un défaut, c’est d’éir* place dans le