LIVRE CINQUIÈME
FABLE I
Le Bûcheron et Mercure.
Votre goût a servi de règle à mon ouvrage:
J’ai tenté les moyens d’acquérir son suffrage.
Vous voulez qu’on évite un soin trop curieux ,
F.t des vains ornemens l’effort ambitieux ;
Je le veux comme vous ; cet effort ne peut plaire.
Un auteur gâte tout quaud il veut trop bien faire. Non qu’il faille bannir certains traits délicats :
Vous les aimez, ces traits; et je ne les hais pas. Quant au principal but qu’Esope se propose.
J’y tombe au moins mal que je puis.
Enfin , si dans ces vers je ne plais et n’instruis ,
Il ne tient pas à moi ; c’est toujours quelque chose. Gomme la force est un point Dont je ne me pique point ,
Je tâche d’y tourner le vice en ridicule ,
Ne pouvant l’attaquer avec des bras dUercule (i). C’est là tout mon talent : je ne sais s’il suffit.
Tantôt je peins en un récit I. a sotte vanité jointe avecque l’envie,
Deux pivots ( 2 ) sur qui roule aujourd’hui notre vie : Tel est ce. chétif animal (3)
Qui voulut en grosseur au boeuf se rendre égal.
( 1) Fil* de Jupiter et d’Alcmène , célèbre par ses douze travaux, (a) Ce qui supporte quelque chose de mobilo ( 3 ) La Grenouille. Liv. 1 . Fable III.
J’oppose quelquefois par une double image Le vice à la vertu , la sottise au bon sens ,
Les agneaux aux loups ravissans ,
La mouche à la fourmi; faisant de cet ouvrage Une ample comédie à cent actes divers ,
Et dont la scène est l’univers ;
Hommes, dieux, animaux, tout y fait quelque rôle, Jupiter comme un autre. Introduisons celui Qui porte de sa part aux belles la parole :
Ce n est pas de cela qu’il s’agit aujourd’hui.
Un bûcheron perdit son gagne-pain ,
C’est sa cognée ; et ta cherchant en vain Ce fut pitié là-dessus de l’entendre.
Il n'avoit pas des outils à revendre:
Sur celui-ci rouloit tout son savoir (r).
Ne sachant donc où mettre son espoir ,
Sa face étoit de pleurs toute baignée :
O ma cognée ! ô ma pauvre cognée !
S’écrioit-il : Jupiter rends-la moi ;
Je tiendrai l’être encore un coup de toi.
Sa plainte fut de l’Olympe ( 2 ) entendue.
Mercure (3) vient. Elle n’est pas perdue ,
Lui dit ce dieu ; la connoîtras-tu bien ?
Je crois Pavoir près d’ici rencontrée.
Lors une d’or à l’homme étant montrée ,
Il répondit : Je n’y demande rien.
Une d’argent succédé à la première :
Il la refuse. Enfin une de bois.
Voilà , dit-il , la mienne cette fois :
Je suis content si j’ai cette dernière.
Tu les auras , dit le Dieu , toutes trois î Ta bonne foi sera récompensée.
En ce cas-là je les prendrai , dit-il ,
L’histoire en est aussitôt dispersée :
Et boquillous de perdre leur outil ,
( 1 ) Son bien , ta ressource, (j) Le ciel.
(i) Messager des dieux.
DE t.A FONTAINE. LIV. V. I O7
F.l de crier pour sc le iaire rendre.
Le Roi des Dieux ne sait auquel entendre.
Son lils Mercure aux criards vient encor :
A chacun d’eux il en montre une d’or.
Chacun eût cru passer pour une bête De ne pas dire aussitôt : La voilà !
Mercure , au lieu de donner celle-là ,
Leur en décharge un grand coup sur la tête.
Ne point mentir , être content du sien , C’est le plus sûr : cependant on s’occupe A dire faux pour attraper du bien.
Que sert cela ? Jupiter n’est pas dupe.
( Voyez Esope , Fable XLIV. )