LIVRE SIXIÈME
FABLE I
Le Pâtre et le Lion.
Ijks fables ne sont pas ce qu’elles semblent être (1) ;
Le plus simple animal nous y tient lieu de maître.
Une morale nue apporte de l'ennui ;
Le conte fait passer le précepte avec lui.
En ces sortes de feinte il faut instruire et plaire ;
Et conter pour conter me semble peu d'affaire.
C’est par cette raison qu’égayant leur esprit '
Nombre de gens fameux en ce genre ont écrit.
Tous ont fui l’ornement et le trop^d’étendue ;
On ne voit point chez eux de parole perdue. * Phèdre étoit si succinct qu’aucuns l’eu ont blâmé (2). Esope en moins de mots s’est encore exprimé.
Mais sur tous certain Grec ( 3 ) renchérit et se pique D’une élégance laconique (4);
Il renferme toujours son conte eu quatre vers ;
Bien ou mal , je le laisse à juger aux experts.
Voyons-le avec Esope en un sujet semblable.
(t) La Fontaine a renfermé dans ce vers et dans les trois sui» Vans la poétique de l'apologue , négligée par Boileau.
( 2 ) 11 s’en excuse à la fin de la Fable IX e du troisième livre.
Hcec exseeutus sum proplerei pluribus ,
Brevitale quoniam nimià quosdam offendimus .
Aucuns pour quelques-uns , style du palais. C’est le seul cas oit il soit pluriel.
(3) Gabrias ; il affecte un style précis et serré , qui souvent nuit •u sens , le comprime et l’étrangle.
(4) Très-anednctc , comme celle des Lacédémoniens.
DE LA FONTAIKeT LlV. VI. 1 S<)
L’un amène un chasseur, l’autre un pâtre (r) en sa fable J’ai snivi leur projet quant à l’événement ,
Y cousant en chemin quelque trait seulement.
Voici comme à peu près Esope le raconte : ' .
Un pâtre à ses brebis trouvant quelque mécompte, Voulut à toute force attraper le larron.
Il s’en va près d’un antre , et tend à l’environ Des lacs à prendre loups; soupçonnant celte engeance.
Avant que partir (2) de ces lieux ,
Si tu fais , disoit-il , ô Monarque des Dieux ( 3 ) ,
Que le drôle en ces lacs se prenne en ma présence,
Et que je goule ce plaisir ,
Parmi vingt veaux je veux choisir Le plus gras , et t’en faire offrande.
A ces mots sort de l’antre un lion grand et fort :
Le pâtre se tapit, et dit , à demi mort :
Que l’homme ne sait guère , hélas ! ce qu’il demande ! Pour trouver le larron qui détruit mon troupeau ,
Et le voir en ces lacs pris avant que je parte ,
O Monarque des Dieux , je t’ai promis un veau ;
Je te promets un bœuf si tu fais qu’il s’écarte.
C’est ainsi que l'a dit le principal auteur :
Passons à son imitateur (4).
( Voyez Esope , Fable CXXXI. )
( 1 ) Celai qui garde les troupeaux de fcoeufs , de vaches , de chèvres , etc.
(a) On diroit maintenant , avant de partir, ou avant que de partir. (3) Jupiter. (4) Phèdre.
FABLE IL
Le Lion et le Chasseur.
Un fanfaron, amateur de la chasse, Venant de perdre un chien de bonne race ,
l50 FABLES CHOISIES
Qu’il soupçonnoit dans le corps d’un lion.
Vit un berger : Enseigne-moi de grâce ,
De mon voleur, lui dit-il , la maison ,
Que de ce pas je me fasse raison.
Le berger dit : C est vers cette montagne.
En lui payant de tribut un mouton Par chaque mois , j’erre dans la campagne Comme il me plaît, et je suis en repos.
Dans le moment qu’il tenoit ces propos ,
Le lion sort , et vient d’un pas agile.
Le fanfaron (r) aussitôt d’esquiver :
O Jupiter! montre-moi quelque asile ,
S’écria-t-il , qui me puisse sauver !
La vraie épreuve de courage N’est que dans le danger que l’on touche du doigt :
Tel le cherchoit, dit-il, qui, changeant de langage, S’enfuit aussitôt qu’il le voit.
( Voyez Phèdre , liv. 5 , Fable II. )
(i) Qui fait le brave , qui se vante de l'être et qui ne l’est pas.
FABLE III
Phébus et Borée ( 2 ).
Dorée et le soleil virent un voyageur Qui s'étoit muni par bonheur Contre le mauvais temps. On entroit dans l’automne , Quand la précaution aux voyageurs est bonne :
Il pleut; le soleil luit; et l’écharpe d’iris (3)
Rend ceux qui sortent avertis Qu’en ces mois le manteau leur est fort nécessaire :
Les Latins le nommoient douteux (4) pour cette affaire.
(il Le soleil et le vent du nord qui est en généra! très-violent.
(3) A cause de la pluie qui forme l’arc-en-ciel à la faveur des
rayons du soleil .
(4) Incertain. " - r
meertis si mensibus amnis abundans
Exil ...... (Virg. Gcorg. , liv. i, y. ti5-ti6. )
DR LA. FONTAINE. I.IV. VI. l5l
Notre homme s’étoit donc à la pluie attendu :
Bon manteau bien doublé , bonne étoffe bien forte. Celui-ci , dit le vent , prétend avoir pourvu A tous les accidens ; mais il n’a pas prévu Que je saurai souffler de sorte Qu’il n’est bouton qui tienne : il faudra , si je veux ,
Que le manteau s’en aille au diable ,
L’ébattement (i) pourrait nous en être agréable:
Vous plaît-il de l’avoir ? Eh bien 1 * 3 4 5 gageons nous deux , Dit Phébus , sans tant de paroles ,
A qui plus tôt aura dégarni les épaules Du cavalier que nous voyons.
Commencez : je vous laisse obscurcir mes rayons.
Il n’en fallut pas plus : notre souffleur à gage Se gorge de vapeurs , s’enfle comme un ballon ,
Fait un vacarne de démon ,
Siffle, souffle, tempête (a), et brise en son passage Maint toit qui n’en peut mais (3) , fait périr maint bateau, Le tout au sujet d'un manteau.
Le cavalier eut soin d’empécher que l’orage Ne se pût engouffrer dedans.
Cela le préserva. Le vent perdit son temps :
Il eut beau faire agir le collet et les plis :
Plus il se tourmeuloit , plus l’autre tenoit ferme.
Sitôt qu’il fut au bout du terme Qu’à la gageure on avoit mis ,
Le soleil dissipe la nue,
Récrée , et puis pénètre enfin le cavalier ,
Sous son balandras (4) fait qu’il sue ,
Le contraint de s’en dépouiller :
Encor n’usa- t-il pas de toute sa puissance.
Plus fait douceur que violence (5).
(i) Passe-temps , divertissement. Il est vieux et familier.
( 2 } U est inutile de faire observer combien cette poésie est imitative.
(3) Qui n’en est pas la cause.
(4) Manteau de voyage plus communément appelé balandran.
(5) Proverbe.
l3ï FABLES CHOISIES
FABLE IV
Jupiter et le Métayer (i).
J upiter eut jadis une ferme à donner.
Mercure en fit l’annonce , et gens se présentèrent ,
Firent des offres, écoutèrent :
Ce ne fut pas sans bien tourner ;
L’un alléguoit que l’héritage Etoit frayant (a) et rude ; et l’autre , un autre si (3).
Pendant qu’ils marchandoient ainsi ,
Un d’eux, le plus hardi, mais non pas le plus sage, Promit d’en rendre tant , pourvu que Jupiter Le laissât disposer de l’air ,
Lui donnât saison à sa guise ,
Qu’il eut du chaud , du froid , du beau temps , de la bise , Enfin du sec et du mouillé ,
Aussitôt qu’il auroit baillé (4).
Jupiter y consent. Contrat passé , notre homme Tranche du roi des airs, pleut, vente, et fait en somme Un climat pour lui seul : ses plus proches voisins Ne s’en sentoient non plus que les Américains.
Ce fut leur avantage : ils eurent bonne année ,,
Pleine moisson , pleine vinée (5).
Monsieur le receveur fut très- mal partagé.
L’an suivant , voilà tout changé :
Il ajuste d’une autre sorte La température des deux.
Son champ ne s’en trouve pas mieux :
Celui de ses voisins fructifie et rapporte.
Que fait-il ? Il recourt au monarque des dieux ;
( i) Celui qui fait valoir une métairie qui ne lui appartient pas, et qui rend au propriétaire une partie du produit.
(a) Coûteux.
( 3 î Autre raison pour donner moins au maître de la terre. f4Î Passé bail.
(5) Réculte de vint
Il confesse son imprudence.
Jupiter en usa comme un maître fort doux.
Concluons que la Providence
Sait ce qu’il nous faut mieux que nous.
FABLE V
Le Cochet (i) , le chat et le Souriceau (2).
uriceau tout jeune , et qui n’avoit rien vu , PFut presque pris au dépourvu.
' comme il conta l’aventure à sa mère :
franchi les monts qui bornent cet état , ^Kt troltois comme un jeune rat ^Qui cherche à se donner carrière , Lorsque deux animaux m’ont arrêté les yeux :
L’un doux , bénin et gracieux ;
Tît l’autre turbulent et plein d’inquiétude ;
Il a la voix perçante et rude,
Sur la tète un morceau de chair ,
Une sorte de bras dont il s’élève en l’air (3) , Comme pour prendre sa volée ,
La queue en panache étalée.
Or , c’étoit un cochet ( 4 ) dont notre souriceau Fit à sa mère le tableau ,
Comme d’uu animal venu de l’Amérique.
Il se battait , dit-il , les flancs avec ses bras , Faisant tel bruit et tel fracas
( 1 ) Jeune coq.
{a) Une jeune souris.
(3) La Fontaine se garde bien de dire une crfte et des ailts t car ce sont des choses dont le souriceau n'a pas eu l’idée jus* que U.
(4) Ce n’étoit pas un coq , c’étoit un cochet 1 circonstance qui donne du sel aux hyperboles du souriceau et qui rend sa frayeur plus plaisante.
Que moi , qui , grâce aux Dieux , de courage me pique , En ai pris la fuite de peur ,
Le maudissant de très-bon cœur :
Sans lui j’aurois fait connoissanca Avec cet animal qui m’a semblé si doux :
Il est velouté comme nous (i) ,
Marqueté , longue queue , une humble contenance ,
Un modeste regard , et pourtant l’œd luisant.
Je le crois fort sympathisant Avec messieurs les rats ; car il a des oreilles En figure aux nôtres pareilles.
Je l’allois aborder , quand d’un sorf plein d’éclat L’autre m’a fait prendre la fuite. *
Mon fils , dit la souris , ce doucet est un chat Qui, sous son minois hypocrite,
Contre toute ta parenté D’un malin vouloir est porté.
L’autre animal , tout au contraire ,
Bien éloigné de nous mal faire ,
Servira quelque jour peut-être à nos repas :
Quant au chat , c’est sur nous qu’il fonde sa cuisine.
Garde-toi , tant que tu vivras ,
De juger des gens sur la mine.
(i) Le chat n'a pas encore été nommé dans cette Fable; mais comment le mécomioître à la peinture qu’en fait le souriceau?
On ne trouve pas un mot de trop , pas une seule négligence dans cette Faible. Lamothe l’a citée comme remplissant les conditions qu’il impose pour, la perfection de l’apologue.
FABLE VI
Le Renard, le Singe et les Animaux.
Lks animaux , au décès d’un lion ,
En son vivant prince de la contrée.
Pour faire un roi , s’assemblèrent , dit-jou. De son étui la couronne est tirée.
Dans une chartre (i) un dragon la gardoit.
Il se trouva que , siyp tous essayée ,
A pas un d’eux ebe tte convenoit :
Plusieurs avoient la tête trop menue ,
^Aiicuns trop grosse , aucuns même cornue.
«Le singe aussi li^ l’épreuve en riant,
Et , par plaisir la tiare (a) essayant ,
Il fit autour force grimaceries ,
Tours de souplesse et mille singeries ,
Passa dedans ainsi qu’en un cerceau.
Aux animaux cela sembla si beau ,
Qu’il fut élu : chacun lui fit hommage.
Èe renard seul regretta son suffrage ,
Sans toutefois montrer son sentiment.
Quand il eut fait son petit compliment ,
^^^JLdit au roi : Je sais, sire , une cache,
crois pas qu’autre que moi la sache, trésor, par droit de royauté ,
H «tient , sire , à votre majesté.
^^^^^Buveau roi bâille après la finance :
^^^^Hnême y court pour n’ètre pas trompé.
un piège ; il y fut attrapé.
^^^^Hnard dit , au nom de l'assistance :
^^^Hffdrois-tu nous gouverner encor,
^^^nchant pas te conduire toi-même ?
iNK démis, et l’on tomba d’accord Qu’à peu de gens convient le diadème.
( Voyez Esope, Fable XXIX.)
(i) Chartre est fait ici de carrer, prison, lieu de sûreté, en de ttutrum , forteresse. On appelle encore chartre les anciens titres les lettres royales, les constitutions, etc. Alors es mot est cor ” rompu de charte , et il rient de charta.
(a) Tiare as ss dit ordinairement ^ue de la eomronne pontificale
FABLE VIII
- Le Vieillard et [J ne.
Un vieillard sur son âne aperçut en passaut Un pré plein d’herbe et fleurissant ;
Il y lâche sa bête , et le grison se rue Au travers de l’herbe menue.
Se vautrant , graltaivt et frottant , Gambadant , chantant et broutant.
Et faisant mainte place nette.
L’ennemi vient sur l’entrefaite (i).
Fuyons , dit alors le vieillard.
Pourquoi ? répondit le paillard :
Me fera-t-on porter double bât, double charge ?
Non pas , dit le vieillard , qui prit d’abord le large.
Et que m’importe donc , dit l’âne , à qui je sois P Sauvez-vous , et me laissez paître.
Notre ennemi , c’est notre maître (a) :
Je vous le dis en bon François (3).
( Voyez Phèdre , liv. i , Fable XV. )
(1) Prend communément le pluriel.
(2) 11 est faux que tant de bons princes qui ont gouverné les
hommes aient etc leurs ennemis. ‘
( 3 ) On prononçoit alors françoit à l’antique avec une diphtliongue.
FABLE IX
Le Cerf se voyant dans l'eau .
, Dahs le cristal d’une fontaine *
Un cerf se mirant autrefois Louoit la beauté de son bois (4);
Et ne pou voit qu’avecque peine >.
Souffrir ses jambes de fuseaux (5) ,
Dont il voyoit l’objet (6) se perdre dans les eaux.
Quelle proportion de mes pieds k ma tète !.
Disoit-il en voyant leur ombre avec douleur :
Des taillis (7) les plus hauts mon front atteint le faite (8) ; Mes pieds ne me font point d’honneur.
Tout en parlant de la sorte ,
( 4 ) Ses cornes.
( 5 ) Fort minces.
(6) .Objet pour image, latinisme dont les exemples sont rares.
(7) Bois que l’on coupe de temps en temps.
(8) Vers superbe, encadré dans un apologue d’ailleurs très-simplement écrit.