‹ Fables choisies de La FontaineChapitre 33 sur 68 · I 58 FABLES CHOISIES · texte numérisé non relu

I 58 FABLES CHOISIES

Un limier (i) le fait partir.

U tâche à se garantir ; > (

Dans les forêts il s’emporte :

Son bois, dommageable ornement , / '

L’arrêtant à chaque moment ,

Nuit à l’office que lui rendent Ses pieds de qui ses jours dépendent.

II se dédit alors , et maudit les présens (2)

Que le ciel lui fait tous les ans.

Nous faisons cas du beau , nous méprisons l’utile (3) : Et le beau souvent nous détruit.

Ce cerf blâme ses pieds qui le rendent agile :

Il estime un bois qui lui nuit.

( Voyez Phèdre , liv. 1 , Fable XII. )

( 1 ) Gros chien de chasse.

(a) Le bois du cerf tombe et revient tons les ans.

(3) Affabulation très-importante et très-bien exprimée.

FABLE X

Le Lièvre et la Tortue.

Rien ne sert de courir : il faut partir à point (4).

Le lièvre et la tortue en sont un témoiguage.

Gageons , dit celle-ci , que vous n’atteindrez point Sitôt que moi ce but. Sitôt ! êtes-vous sage ?

Repartit l’animal léger:

Ma commère , il faut vous purger Avec quatre grains d’ellébore (5).

Sage ou non , je parie encore.

Ainsi fut fait; et de tous deux

(4) A temps , au point juste. Proverbe.

(5) llcrbe médicale qui entre dans beaucoup de remèdes , et qne les anciens ont crue propre 3 jnérir la folie-

DE LA. FONTAINE. LIV. VI. l5(J

On mit près du but les enjeux (s).

Savoir quoi , ce n’est pas l’affaire ,

Ni de quel juge l’on convint. !

Notre lièvre n’avoit que quatre pas à faire ;

J’entends de ceux qu’il fait lorsque , près d’èlre atteint , ' Il s’éloigne des chiens , les renvoie aux calendes (a) ,

Et leur fait arpenter les landes (3).

Ayant , dis-je , du temps de reste pour brouter ,

Pour dormir et pour écouter D’où vient le vent , il laisse la tortue Aller son train de sénateur ( 4 ).

Elle part , et s’évertue :

Elle se hâte avec lenteur.

Lui cependant méprise une telle victoire ,

Tient la gageure à peu de gloire ,

Croit qu’il y va de son honneur De partir tard. Il broute , il se repose ,

Il s’amuse à toute autre chose Qu’à la gageure. A la fin, quand il vit Que l’autre touchoit presque au bout de la carrière,

11 partit comme un trait. Mais les élans qu’il fit Furent vains (5) : la tortue arriva la première.

Eh bien ! lui cria-t-elle , avois-je pas raison ?

De quoi vous sert votre vitesse ?

Moi l’emporter ! et que seroit-ce Si vous portiez une maison (6) ?

( 1 ) Ce que l'on met au jeu en commençant à frener , pour élre pris par celui qui gagnera.

(a) C'est-à-dire s’en éloigne si bien que les ebiens ne .peuvent lo rattraper, et se trouvent par là dans le cas d'un créancier que ses débiteurs renvoient aux calendes grecques, terme de payement tout-à-fait chimérique , parce qu'il n'y a point de jours dans l’année que les Grecs aient appelés calendes.

t Terres stériles et incultes.

Les magistrats marchent posément.

Le premier hémistiche du vers précédent est rapide comme he. Le monosyllablc vains , placé au troisième pied, exprime à merveille l'inutilité des efforts que fait le lièvre.

(6) La tortue est couverte d'une grosse écaille.

FABLE XI

L'Jne et set Maîtres.

Ij’aite d’un jardinier se plaignoit au Destin ( i )

De ce qu’on le faisoit lever devant l’aurore.

Les coqs, lui disoit-il , ont beau chanter matin , .

Je suis plus matineux encore.

Et pourquoi P pour porter des herbes au marché !

Belle nécessité d’interrompre mon somme !

Le Sort , de sa plainte touché ,

Lui donne un autre maître ; et l'animal de somme Parse du jardinier aux mains d’un corr-oyeur.

La pesanteur des peaux , et leur mauvaise odeur Eurent bientôt choqué l Impertinente bête.

J'ai regret, disoit-il , à mon premier seigneur:

Encor , quand il tournoit la tète ,

J’attrapois , s’il m’en souvient bien ,

Quelque morceau de chou qui ne me coùtoit rien :

Mais ici point d’aubaine (a) , ou , si j’en ai quelqu'une, L’est de coups. Il obtint changement de fortune ;

Et sur l’état d’un charbonnier Il fut couché tout le dernier.

Autre plainte. Quoi donc ! dit le Sort en colère ,

Ce baudet-ci m’occupe autant Que cent monarques pourroient faire !

Croit-il être le seul qui ne soit pas content ?

N’ai-je en l’esprit que son affaire?

Le Sort avoit raison. Tous gens sont ainsi faits :

Notre condition jamais ne nous contente.

La pire est toujours la présente.

Nous fatiguons le ciel à force de placets (3).

(t) C'est, dans te sens des anciens, la destinée considérée comme cause des divers événemens de la vie.

( 3 ) Aubaine se dit familièrement de toot avantage inespéré qui arrive « quelqu’un.

(3) Demande par écrit poor obtenir (ustice , grâce , faveur , etc.

Qu’à chacun Jupiter accorde sa requête, Nous lui romprons encor la tête.

( Voyez Esope, Fable XLY.)

FABLE XII

/ Le Soleil et les Grenouilles.

Aux noces d’un tyran tout le peuple en liesse (r), Noyoit son souci dans les pots.

Esope seul trouvoit que les gens étoient sots De témoigner tant d’allégresse.

Le soleil , disoit-il , eut dessein autrefois De songer à l'hyménee (2).

Aussitôt ou ouït , d’une commune voix ,

Se plaindre de leur destinée Les citoyennes des étangs ( 3 ).

Que ferons-nous, s’il lui vient des enfans?

Dirent-elles au Sort : un seul soleil à peine

Se peut souffrir ; une demi-douzaine

Mettra la mer à sec et tous ses habitans.

Adieu joncs et marais : notre race est détruite , Bientôt on la verra réduite

À l’eau du Styx (4). Pour un pauvre animal ,

Grenouilles , à mon sens , ne raisonnoient pas mal.

( Voyez Phèdre , liv. 1 , Fable TI. )

f») En joie: liesse de latitia, j’oie.

(a) A se marier.

(3) Les grenouilles qui rirent dans les étangs.

(4) Fleuve des enfers , selon les poètes.

x FABLE XIII.

Le Villageois et le Serpent.

liisorE conte qu’un manant (i) ,

Charitable autant que peu sage ,

Un jour d’hiver se promenant A l’entour de son héritage ,

Aperçut un serpent sur la neige étendu ,

Transi , gelé , perclus , immobile , rendu ,

N’ayant pas à vivre un quart d’heure.

Le villageois le prend , l’emporte en sa demeure Et , sans considérer quel sera 1 « loyer (a)

D’une action de ce mérite ,

U l’étend le long du foyer.

Le réchauffe , le ressuscite.

L’animal engourdi sent à peine le chaud Que l’ame lui revient avecque la colère.

Il lève un peu la tète , et puis siffle aussitôt ,

Puis fait un long repli , puis tâche à faire un saut Contre son bienfaiteur , son sauveur et son père.

Ingrat, dit le manant, voilà donc mon salaire 1 Tu "mourras. A ces mots , plein d’un juste courroux ,

U vous. prend sa cognée, il vous tranche la bétc ;

11 fait trois serpens de deux coups ,

Un tronçon , la queue et la tête.

L’insecte ( 3 ) , sautillant , cherche à se réunir ;

Mais il ne peut y parvenir.

Il est bon d’être charitable ;

Mais envers qui (4) ? c’qst là le point.

(1) Un paysan.

(») La récompense.

( 3 ) Le serpent n’est pas an insecte.

( 4 ) La Fontaine ne devoit pas troorer ceft# «pteMion difficile à résoudre. H est bon d’être charitable envers tout le mniMtr : Hrncfacitt hit fai aderunt vos. ( >iottli. 5. ai.)

DE LA rOSTAJSE. LIV. TI. 1^3

Quant aux ingrats , il n’en est point Qui ne meure enfin misérable.

( Voyez Phèdre , liv. 4 , Fable XY. )

\/ FABLE XIV

vC,

*. Le Lion malade e* le Renard.

De par le roi des animaux (1),

Qui dans son antre étoit malade.

Fut fait savoir à ses vassaux

Que chaque espèce en ambassade f*'

Envoyât gens le visiter;

Sous promesse de bien traiter ,

Les députés ; eux et leur suite,

Foi de lion , très-bien écrite :

Bon passe-port contre la dent,

Contre la griffe tout autant.

L’édit du prince s'exécute;.

De chaque espèce on lui députe.

Les renards gardent la maison ;

Un d’eux en dit celte raison :

Les pas empreints sur la poussière Par ceux qui s’en vont faire au malade leur cour. Tous, sans exception, regardent sa tanière;

Pas un ne marque de retour (2),

Cela nous met en méfiance.

Que sa majesté nous dispense :

Grand -merci de son passe-port.

Je le crois bon : mais dans cet antre Je vois fort bien comme l’on entre ,

Et ne vois pas comme on en sort.

( Voyez Esope, Fable CXXXVII.)

( 1 ) Ces formules prises dans 1a société des hommes, et transportées dans celle des hèles , ont le donble mérite d’élre plaisantes , et de nous rappeler sans cesse que c’est de nous qu’il s’agit dans les Fables.

(*) Ce passage est pris d’Horace :

O/im qnod vuljies agrato cauta tconi Rcspondit , refera m : Onia me vestigia terrent Omnia te deersùni spertuntia , nutta retrorskm.

FABLE XV

L’Oiseleur , L’Autour et r Alouette.

Les injustices des pervers Servent souvent d’excuse aux nôtres.

Telle est la loi de l’univers :

Si tu veux qu’on t’épargne , épargne aussi les autres.

Un ^maqant au miroir (r) prenoit des oisillons.

Le fantôme brillant attire une alouette :

Aussitôt/un autour (a) , planant sur les sillons ,

Descend des airs , fond et se jette Sur celle qui chantoit , quoique près du tombeau (3), Elle avoit évité la perfide machine ,

Lorsque , se rencontrant sous la main de l’oiseau ,

Elle sent son ongle maligne ( 4 ).

Pendant qu’à la plumer l’autour est occupé ,

Lui-même sous les rêts demeure enveloppé :

Oiseleur, laisse-moi, dit- il en son langage,

Je ne t’ai jamais fait de mal.

L’oiseleur repartit : Ce petit animal T’en avoit-il fait davantage ? •

( Voy. Esope , Fable III. )

( 1 ) Espace de chasse aux petits oiseaux.

( 2 ) Oiseau de proie.

(3) Combien ce vers plein de sentiment, jette d'intérêt sur le sort de cette pauvre alouette.

(4) Maligne ne rime pas avec machine , tic.} ce qu'il y a de pis c'est que le mot ongle n'est pas féminin.

FABLE XVI

Le Cheval et l’Ane.

En ce monde il se faut l’un l’autre secourir : Si ton voisin viçnt à mourir ,

C’est sur toi que le fardeau tombe.

ün âne accompagnoit uu cheval peu courtois.

Celui-ci ne portant que son simple harnois ,

Et le pauvre baudet si chargé qu’il succombe.

Il pria le cheval de l’aider quelque peu ,

Autrement il molirroit devant (i) qu’être à la ville.

La prière , dit-il , n’en est pas incivile (a) :

Moitié de ce fardeau ne vous sera qu’un jeu.

Ce cheval refusa , fit une pétarade ,

l'ant qu’il vit sous le faix mourir son camarade ,

El reconnut qu’il avoit tort.

î)u baudet en celte aventure ' Oh lui fit porter la voiture (3) ,

Et la peau par dessus encor.

(Voyez Esope* Fable CXXV.)

(i) Detant que pour a font que de.

(a) On rie dit pas la prière d’une chooe.

(3J La voiture pour fa charge.

' . 1 ■ " ■ : i" . s aga

*• FABLE XVII

Le Chien qui lâche sa proie pour C Ombre.

Chacun se trompe ici-bas :

On voit courir après l’ombre <

Tant de fous, qu’on n’en sait pas,- La plupart du temps , le nombre.

\tt chien dont parle Esope il faut les renvoyer, le chien voyant sa proie en l’eau représentée ,

.a quitta pour l’image , et pensa se noyer :

-a rivière devint tout d’un coup agitée ;

A toute peine il regagna les bords ,

Et n’eut ni l’ombre , ni le corps.

( Voyez Phèdre , liv. i , Fable IV.)

FABLE XVIII

Charretier embourbé \

Lie Phaéton (1) d’une voiture à foin Vit son char embourbé. Le pauvre homme étoit hua De tout humaih secours : c’etoit à la campagne 4 Près d’un certain canton de la Basse-Bretagne , .

Appelé Quimper-Corentin.

On sait assez que le destiu Adresse là les gens quand il veut qu’on enrage.

Dieu nous préserve du voyage 1 Pour venir au chartier embourbé dans ces lieux {

Le voilà qui déteste et jure de son mieux ,

Pestant , en sa fureur extrême ,

Tantôt contre les trous, puis contre ses chevaux ^

Contre son char , contre lui-mème. '

Il invoque à la fin le Dieu dont les travaux Sont si célèbres dans le monde :

Hercule, lui dit-il, aide-moi; si ton dos A porté la machine ronde ,

Ton bras peut me tirer d’ici.

Sa prière étant faite , il entend dans la nue Une voix qui lui parle ainsi :

Hercule veut qu’on se remue ;

Puis il aide les gens. Regarde d’où provient L’achoppement qui te retient;

Ote d’autour de chaque roue Ce malheureux mortier, cette maudite bouè Qui jusqu’à l’essieu les enduit ; j Prends ton pic , et me romps ee caillou qui te nuit ; Comble-moi cette ornière. As-tu Élit ? Oui , dit l’homme. Or bien je vais t’aider, dit la voix : Prends ton fouet.

(1) Phaéton , fils du soleil , voulut conduire le char de son père. Personne n’ignore quel fut le succès d’une entreprise aussi téméraire. La Fontaine sait tout ennoblir ; les moindres personnages prennent dff l’éclat sous ses pinceaux, Mil ue lui (oui qu’un trait pour cela.

DE LA FOSTAINE. LIV. VI. l4?

Je I ai pris.... Qu’est ceci ? mon char marche à souhait ! Hercule en soit loué ! Lors la voix (t) : Tu vois comme Tes chevaux aisément se sont tirés de là.

Aide-toi , le ciel t’aidera (a).

(i) La voix > Tu voit sonne mal.

(a) Proverbe.

FABLE XIX

* Le Charlatan.

Lx monde n’a jamais manqué de charlatans :

Cette science , de tout temps ,

Fut en professeurs très-ferl ile.

Tantôt l’un en théâtre affronte l’Achéron (3) ;

Et l’autre affiche par la ville Qu’il est un passe-Cicéron ( 4 ).

Un des derniers se vantoit d’élre (5)

En éloquence si grand maître Qu’il rendroit disert un badaud (G) ,

Un manant , un rustre , un lourdaud ;

Oui , messieurs , un lourdaud , un animal , un âne : Que l’on m’amène un âne, un âne renforcé , ‘

Je le rendrai maître passé ,

El veux qu’il porte la soutane ( 7 ).

(3) Fleuve des enfers ; c’est-à-dire affronte ta mort , faisant sur lui-même des épreuves très-périlleuses en apparence , pour justifier aux yeux des spectateurs la bonté de ses remèdes.

(4) Plus éloquent que Cicéron.

(5) Remarquez celte transition au moyen de laquelle le poète met son charlatan lui-même en scène. Le discours qu’il lui attribue •et plein de vérité. Cette apostrophe si affirmative , oui , messieurs ; oes énumérations si détaillées ; un badaud , un manant , un rentre, un lourdaud ; ces répétitions si emphatiques 1 un lourdaud , ttn animal . un âne ; cette impertinence qui consiste h peser su» i* hyperbole que tout le monde est disposé à contester i

Que l’on m’amène un âne , un âne renforcé ; etc, p vit cela est admirable.

(ti) N : ois, imbécile.

£ 7 ; Uni K- longue que pnrtment les bacheliers en licence.

l/|8 FABLES CHOISIES.

Le prince su! la chose : il manda le rhéteur :

J’ai , dit-il , en mon écurie ,

Un fort beau roussin d’Arcadie (i) ;

J’en voudrais faire un orateur.

Sire, vous pouvez tout, reprit d'abord notre homme.

On lui donna certaine somme.

11 devoit , au bout de dix ans Mettre son âne sur les bancs ( 2 ) ;

Sinon il consentoit d’être en place publique Guindé la hart (3) au col , étranglé court et net ,

Ayant au dos sa rhétorique.

Et les oreilles d’uu baudet.

Quelqu’un des courtisans lui dit qu’à la potence Il vouloit l’aller voir (4) ; et que pour un pendu ,

Il aurait bonne grâce et beaucoup de prestance;

Surtout qu’il se souvint de faire à l’assistance Un discours où son art fût au long étendu ;

Un discours pathétique, et dont le formulaire Servit à certains Cicérons ■Vulgairement nommés larrons.

L’autre reprit : Avant l’affaire,

Le roi , l’âne , ou moi , nous mourrons.

Il avoit raison. C’est folie De compter sur dix ans de vie (5).

Soyons bien buvans ; bien mangeans ;

Nous devons à la mort de trois l’un en dix ans.

( 1 ) Comme l’Arcadie nourrît peu de chevaux, mais grand nom tire d'ânes , on a appelé dans le style familier l’nne un roussin d’Arcadie. Du reste le roussin est proprement un cheval entier » un peu épais , et entre deux tailles.

Î a) L'envoyer aux écoles publiques.

3) Guindé. Levé en haut.' Hart , corde dont on étrangle les criminels.

f4) Tout ce morceau est plein de finesse et de gaité.

(S) Observation de peu d'importance , et qui u'a pas le caractère d’utilitc morale qu’on désire dans l’affabulation de l’apologue.

FABLE XX

La jeune Veuve.

Tja perte d’nn époux ne va point sans soupirs:

On fait beaucoup de bruit ; et puis on se console.

Sur les ailes du Temps la tristesse s’envole ,

Le Temps ramène les plaisirs.

Entre la veuve d’une année Et la veuve d’une journée La différence est grande ; on ne croit oit jamais Que ce fût la même personne :

L’une fait fuir les gens, et l’autre a mille attraits:

Aux soupirs vrais ou faux celle-là s’abandonne,

C’est toujours même note et pareil entretien.

On dit qu’on est inconsolable :

On le dit ; mais il n’en est rien ,

-Comme on verra par cette fable ,

Ou plutôt par la vérité.

L’époux d’une jeune beauté Partoit pour l’autre monde. A ses côtés sa femme Lui crioit : Attends-moi , je te suis , et mon ame ,

Aussi- bien que la tienne , est prête à s’envoler.

Le mari fait seul le voyage.

La belle avoit un père , homme prudent et sage :

U laissa le torrent couler.

A la fin , pour la consoler :

.Via fille , lui dit-il , c’est trop^yerser de larmes :

Qu’a besoin le défunt que vous noyiez vos qjiarçies ? Puisqu’il est des vivans , ne songez plus au^morjs.

Je ne dis pas que toqt-à-l’heure Une condition meilleure H .

Change en des noces ces transports :

Mais après certain temps souffrez qu’on vous propose , Un époux , beau , bien fait , Jeune et tout autre chose Que le défunt, Ab ! dit-elle aihaq lôt ,

Un cloître est l’épuux qu’il

l5o FABLES CHOISIES

Le père lui laissa digérer sa disgrâce.

Un mois de la sorte se passe L'autre mois, on l'emploie à changer tous les jours Quelque cliosc à l'habit , au linge , à la coiiïure i Le deuil eniin sert de parure,

En attendant d’autres atours.

Toute la bande des amours Revient au colombier ; les jeux , les ris , les danses , Ont aussi leur tour à la fin :

On se plonge soir et matin l}ans la foutaine de Jouvence, (r)

Le père ne craint plus ce défunt taut chéri.

Mais comme il ne parloit de rien à notre belle :

Où donc est le jeune mari Que vous m’avez promis? dit-elle.

(i) Selon une fiction romanesque, les eaux Je celle foutaine ont la propriété de rajeunir veux qui en boivent. •

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