‹ Fables choisies de La FontaineChapitre 36 sur 68 · LIVRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SEPTIÈME

FA11LE I

les Animaux malades de la peste.

Uw mal qui répand la terreur (x) ,

Mal que le ciel en sa fureur Inventa pour punir les crimes de la terre, l.a peste ( puisqu’il faut l’appeler par son nom),

(Capable d’enrichir en un jour l’Achéron (a) ,

Faisoit aux animaux la guerre.

Ils ne mourroient pas tous , mais tous étoient frappés : On n’en voyoit point d’occupés A chercher le soutien d’une mourante vie ;

Nuis mets n’excitoient leur envie :

Ni loups, ni renards n’épioient.

La douce et l’innocente proie :

Les tourterelles se fuyaient ;

Plus d’amour , partant plus de joie.

Le lion tint conseil , et dit : Mes chers amis (3) ^

Je crois que le ciel a permis Pour nos péchés cette infortune :

Que le plus coupable de nous

Ë Ce début est de ta plus grande pompe.

Les enfers, s^gur des morts. L’Autron est en fleuve de

(3) Avec quel art ce lion commence la confession de ses cri. mes. 11 appelle les anima tut m»s thtn omit, non-seulement parce que le malheur commun a rapproché tous les états , mais parce que cette humilité doit tourner k son avantage, en prévenant eu. sa faveur L’esprit de tes sujets ; le reste du discours n’est pas moins propre k lui concilier la bienveillance de sqn auditoire.

' l56. FABLES CHOISIES

Se sacrifie aux traits du céleste courroux ;

Peut-être il obtiendra la guérison commune.

L’histoire nous apprend qu’en de tels accidens On fait de pareils dévoûmeus.

Ne nous flattons donc point , voyons sans indulgence L’état de notre conscience.

Pour moi , satisfaisant mes appétits gloutons ,

J’ai dévoré force moutons.

Que m’a voient-ils fait ? nulle offense.

Même il m’est arrivé quelquefois de manger Le berger.

Je me dévoûrai donc , s’il le faut : mais je pense Qu il est bon que chacun s’accuse ainsi que moi ;

Car on doit souhaiter, selon toute justice ,

Que le plus coupable périsse.

Sire , dit le renard , vous êtes trop bon roi; -, f . Vos scrupules font voir trop de délicatesse.

Hé bien, manger moutons, canaille, sotte espèce, Est-ce un péché ? non , non : vous leur fîtes , seigneur En les croquant , beaucoup d’honneur.

Et quant au berger , l’on peut dire Qu’il étoit digne de tous maux ,

Etant de ces gens-là qui sur les animaux Se font un chimérique empire.

Ainsi dit le renard , et flatteurs d’applaudir ;

On n’osa trop approfondir Dit tigre , ni de l’ours, 'ni des autres puissances ,

Les moins pardonnables offenses :

Tous les gens querelleurs , jusqu'aux simples mâtins , Au dire de chacun , étoient de petits saints.

L’âne vint à son tour, et dit : J’ai souvenance (i) Qu’en un pré de moines passant ,

La faim, loccasion, l’herbe tendre, et, je pense, Quelque diable aussi me poussant ,

Je tondis de ce pré la largeur de ma langue.

Je n’en avois nul droit , puisqu’il faut parler net

(i) Il n’y • pas dans cette confession de l’âne on seul mot qui ne soit propre a atténuer ses torts devant un juge sans passion. 11 est facile de a’en convaincre à la simple lecture.

Ï>F. LA FONTAINE. LlV. VU. 1 î>7

A ces mots on cria haro (i) sur le baudet.

Un loup, quelque peu clerc (a), prouva par sa harangue Qu’il falloit dévouer ce maudit animal ,

Ce pelé, ce galeux, d’où venoit tout leur ma),

Sa peccadille fut jugée uo cas pendable.

Manger l’herbe d’autrui ! quel crime abominable !

Rien que la mort n’étoit capable D’expier son forfait. On le lui fit bien voir.

Selon que vous serez puissant ou misérable ,

Des juge mens de cour vous rendront blanc ou noir.

(1) Cris pour arrêter nn criminel.

( 2 ) Instruit dans les lois.

On ne trouve pas dans cotte Fable une seule incorrection. Tout y est admirable. Outre le mérite de l'exécution qui -, dans son genre , est an&si parfaite que celle du chine et du roseau , cet apologue a l’avantage d’un fonds beaucoup plus ricbe et plus étendu, eules applications morales en sont bien autrement importantes.

FABLE II

Le mal marié.

Que le bon soit toujours camarade du beau, • Dès demain je chercherai femme :

Mais comme le divorce entr’eux n’est pas nouveau ,

Et que peu de beaux corps , hôtes d’une belle aine , Assemblent l’un et l’autre point ,

Ne trouvez pas mauvais que je ne cherche point.

J’ai vu beaucoup d’hymens, aucuns d’eux ne me tentent : Cependant des numains presque les quatre parts S’exposent hardiment au plus grand des hasards ;

Les quatre parts aussi des humains se repentent.

J’en vais alléguer un , qui , s’étant repenti ,

Ne put trouver d’autre parti • Que de renvoyer son épouse ,

Querelleuse , avare , et jalouse.

l5â' FABLES CHOISIES

Rien ne la contentoit, vien n’étoit comme il faut;

( ut se levoit trop tard , on se coudioit trop tàl ;

Puis du blanc , puis du noir , pub encore autre chose. Les valets enrageoieut j l’époux étoit à bout :

Monsieur ne souge à rien y monsieur dépense tout , Monsieur court , monsieur se repose.

Elle en dit tant , que monsieur à la fin ,

Lassé d’entendre un tel lutin,

Vous la renvoie à la campagne Chez ses parens. La voilà donc compagne De certaines Philis qui gardent les dindons.

Avec les gardeurs de cochons.

Au bout de quelque temps qu’oa la crut adoucie ,

Le mari la reprend. Eh bienl qu’avez-vous lait?

Comment passiez-vous votre vie ?

L’innocence des champs est-elle votre fait ?

Assez , dit-elle : mais ma peine Etoit de voir les gens plus paresseux qu’ici ;

Ils n’ont des troupeaux nul souci- Je leur savois bien dire , et m’altirois la haine De tous ces gens si peu soigneux.

Eh ! madame , reprit son époux lout-à-l’heure ,

Si votre esprit est si hargneux Que le monde qui ne demeure Qu’un moment avec vous, et ne revient qu’au soif, Est déjà lassé de voua voir ,

Que, feront des valets qui , toute la journée ,

Vous verront contre eux déchaînée ?

Et que pourra faire un époux Que vous voulez qui soit jour et nuit avec vous ? Retournez au village : adieu. Si de ma vie

Je vous rappelle , et qu’il m’en prenne envie , Puisse-je chez les morts avoir, pour mes péchés,

Deux hunmes comme vous sans cesse à mes côté* !

d4 la fontaine, liv. vu.

FABLE ÏH.

Le Rat qui s'est retiré du monde.

Lus Levantins (i) en leur légende (2)

Disent qu'un certain rat , las des soins d’ici- bas ,

Dans un fromage de Hollande Se retira loin du tracas.

La solitude étoit profonde.

S’étendant partout à la roude.

Notre ermite nouveau subsistoit là-dedans.

Il fit tant , des pieds et des dents ,

Qu’en peu de jours il eut au fond de l’ermitage Le vivre et le couvert : que faut-il davantage ?

H devint gros et gras : Dieu prodigue ses biens A ceux qui fout vœu d’être siens.

Tin jour , au dévot personnage Des députés du peuple rat S’en vinrent demander quelque aumône légère (!i) :

■ Ils alloient en terre étrangère Chercher quelque secours contre le peuple citai ;

-Ratopolis (4) étoit bloquée :

On les uvoit contraints de partir sans argent ;

Attendu l’état indigent De la république attaquée. • lis demandoient fort peu , certains que le secours Seroit prêt dans quatre ou cinq jours.

Mes amis , dit le solitaire ,

Les choses d’ici-bas ue me- regardent plus:

En quoi peut un pauvre reclus Vous assister? Que peut-il faire?

( 1 ) Peuple dtl Levant.

(a) Livre qui contient ta vie des saints.

(3) Narration parfaite et où rien n’est oe.blie’ pour rendre plus adieux Je refus du rat.

(4) Ville capitale des rats-. •

lCo FABLES CHOISIES

Que île prier le Ciel qu’i! vous aide en ceci ? J’espère qu’il aura de vous quelque souci.

Ayant parlé de cette sorte ,

Le nouveau saiut ferma sa porte.

^ FABLE IV

Le Hcrort.

Uw jour sur ses longs pieds alloit je ne sais où Le héron au louç l>ee emmanché d’un long cou (i) :

Il cotoyoït une rivière.

L’onde étoit transparente ainsi qu’aux plus beaux jours. Ma commère la carpe y faisoit mille tours Avec le brochet son compère.

Le héron en eût fait aisément son profit :

Tous approchoient du bord, l’oiseau n’avoit qu’à prendre; Mais il crut mieux faire d’attendre Qu’il eût un peu plus d’appétit ;

Il vivoit de régime (a) , et maugeoit à ses heures.

Après quelques momens l’appétit vint : l’oiseau , S'approchant du bord , vit sur l’eau Des tanches qui sortoient du fond de ces demeures.

Le mets ne lui plut pas; il s’altendoit à mieux ,

Et montrait un goût dédaigneux Comme le rat du bon Horace (3) :

Moi , des tanches! dit-il , moi , héron , que je fasse line si pauvre chère ! Et pour qui me prend-on ?

(«) Ce* vers mettent la cl>o»e sous te» yeux, et ce mot long répété trois fois exprime merveilleusement la conformation extraordinaire du héron.

(a) Mangeolt avec précaution.

( 3 ) Le rat de ville qui gontoit d’un air dédaigneux tout ce q« a tui présentait le rat des champs.

citpiens variii faitidia ceend

y inctre langentis ma/è tingu/a dente sn/iei-bo.

( Hor. , liv. a , sât. 6 , v. 86 et 87. )

DE LA FONTAINE. LIV. VU. l6»

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