‹ Fables choisies de La FontaineChapitre 37 sur 68 · I.a tanche rebutée, il trouva du goujon (i · texte numérisé non relu

I.a tanche rebutée, il trouva du goujon (i

Du goujon ! c’est bien là le dîner d’un héron ! J'ouvrirois pour si peu le bec! aux Dieux no plaise!

Il l’ouvrit pour bien moins ; tout alla de façon Qu’il ne vit plus aucun poisson.

La faim Te prit : il fut tout heureux et tout aise *

De rencontrer un limaçon.

Ne soyons pas si difficiles :

Les plus accommodans , ce sont les plus habiles;

Ou hasarde de perdre en voulant trop gagner.

Gardez-vous de rieu dédaigner.

(i) Petit poisson blanc.

FABLE V

La Fille.

Certaine fille, un peu trop fière,

Prétendoit trouver un mari Jeune, bien fait, et beau, d’agréable manière,

Point froid et point jaloux : notez ces deux points-ci. Cette mie vouloit aussi Qu’il eût du bien , de la naissance ,

De l’esprit, enfin tout. Mais qui peut tout avoir?

Le destin se montra soigneux de la pourvoir:

Il vint des partis d’importance.

La belle les trouva trop chétifs de moitié :

Quoi , moi ! quoi , ces gens-là ! l’on radote , je pense. A inoi les proposer ! Hélas ! ils font pitié :

Voyez un peu la belle espèce !

L’un n’avoit en l’esprit nulle délicatesse ,

L'autre avoit le nez fait de cette façon-là :

C’étoit ceci , c’étoit cela ; .

C etoit tout , car les précieuses , ' - .

Font dessus tout les dédaigneuses.

Après les bons partis , les médiocres gens

lOa FABLES CHOISIES

Tinrent se mettre sur les rangs.

Elle de se moquer. Ah ! vraiment je suis bonne De leur ouvrir la porte 1 Ils pensent que je suis Fort en peine de ma personne :

Grâce à Dieu , je passe les nuits Sans chagrin , quoiqu’on solitude.

La belle se sut gré de tous ces sentimens.

L’âge la fit déchoir : adieu tous les amans.

Un an se passe et deux avec inquiétude :

Le chagrin vient ensuite; elle sent chaque jour Déloger quelques ris , quelques jeux , puis 1 amour ;

Puis ses traits choquer et déplaire :

Puis cent sortes de fards. Ses soins ne purent faire Qu’elle échappât au temps (i) , cet insigne larron.

Les ruines d’une maison Se peuvent réparer : que n’est cet avantage Pour les ruines d’un visage ?

Sa préciosité changea lors de langage.

Sou miroir lui disoit , prenez vite un mari ;

Je né sais quel désir le lui disoit aussi :

Le désir peut loger chez une précieuse.

Celle-ci fit un choix qu’on n’auroit jamais cru ,

Se trouvant à la fin tout aise et tout heureuse De rencontrer un malotru (a).

(i) Qui, comme à la dérobée, détruit insensiblement toutes choses.

(s) Un mari mal fait de corps et d'esprit.

FABLE VI

Les Souhaits.

le est au Mogol (3) des follets (4)

Qui font office de valets ,

Tiennent la maison propre , ont soin de l’équipage ,

(3) Grand empire dans les Iodes h l'est ds la Porto»

(4) Certains esprits familiers.

Et quelquefois du jardinage.

Si vous touchez à leur ouvrage,

Vous gâtez tout. Un d’eux près du Gange (i) autrefois Cultivoit le jardin d’un assez bon bourgeois.

Il travailloit sans bruit , avec beaucoup d’adresse ,

Aimoit le maître et la maîtresse ,

Et le jardin surtout. Dieu sait si les zéphirs (a) ,

Peuple ami du démon, lassistoient dans sa tâche.

Le follet , de sa part , travaillant sans relâche t Combloit ses hôtes de plaisir.

Pour plus de marques de sou zèle ,

Chez ces gens pour toujours il se fût arrêté ,.

Nonobstant la légèreté A ses pareils si naturelle :

Mais ses confrères les esprits Firent tant que le chef de cette république ,

Par caprice ou par politique ,

Le changea bientôt de logis.

Ordre lui vient d’aller au fond de la Norwcge (3) Prendre le soin d’une maison En tout temps couverte de neige :

Et d’indou (4) qu’il étoit on vous le fait Lapon (5). Avant que de partir , l’esprit dit à ses hôtes :

On m’oblige de vous quitter:

Je ne sais pas pour quelles fautes ;

Mais enfin il le faut ; je ne puis arrêter Qu’un temps fort court , un mois , peut-être une semaine. Employez- la : formez trois souhaits; car je puis Rendre trois souhaits accomplis :

Trois ; sans plus. Souhaiter , ce n’est pas une peine- Eirange et nouvelle aux humains.

Ceux-ci pour premier vœu demandent l’abondance ;

Et l’abondance à pleines mains

Verse en leur coffre la finance ,

(tl Fleuve de« Indes.

(>) Vents doux, favorables aux plantes et aux fruits.

( 5 ) Pays très-froid , nu nord de l'Europe.

(4) Habitant des Indes. t

fS) Habitant de la Laponie , te pays ta plu* septentrional « ••‘urope

lG4 FABLES CHOISIES

En leurs greniers le blé, dans leurs caves les vins, Tout en crève. Comment, ranger cette clievanre (i) , Quels registres , quels soins , quel temps il leur fallut ! Tous deux sont empêchés , si jamais on le fut.

Les voleurs contre eux complotèrent ,

Les grands seigneurs leur empruntèrent ,

Le prince les taxa. Voilà les pauvres gens Malheureux par trop de fortune.

Otez-nous de ces biens l’affluence importune,

Dirent-ils l’un et l’autre : heureux les indigens î La pauvreté vaut mieux qu’une telle richesse. Retirez-vous, trésors, fuyez : et toi, Déesse,

Mère du bon esprit , compagne du repos ,

O médiocrité , reviens vite ! A ces mots La médiocrité revient. On lui fait place :

,Avec elle ils rentrent en grâce ,

Au bout de deux souhaits , étant aussi chanceux Qu’ils étaient , et que sont tous ceux Qui souhaitent toujours et perdent en chimères Le temps qu’ils feraient mieux de mettre à leurs affaires Le follet en rit avec eux.

Pour profiter de sa largesse ,

Quand il voulut partir et qu’il fut sur le point ,

Ils demandèrent la sagesse.

C’est un trésor qui n’embarrasse point.

(t) Ce bien , ces richesses. U est vieux.

FABLE VII

La Cour du Lion.

Sa majesté lionne un jour vouloit connoîlre De quelle nation le Ciel l’avoit fait maître.

Il manda donc par députés 5es vassaux (a) de toute nature ,

Envoyant de tous les côtés

(*) Les animaux dont le lion est regardé comme roi. l'.o vasstil est celui qui relève d’un seigneur à cause d'un fief.

Une circulaire écriture Avec son sceau. L’écrit portoit Qu’un mois durant le roi tiendrait Cour plénière (i) , dont l’ouverture Devoit être un fort grand festin ,

Suivi des tours de Fagotin (a).

Par ce trait de magnificence Le prince à ses sujets étaloit sa puissance.

En son Louvre il les invita.

Quel Louvre! un vrai charnier ( 3 ), dont l’odeur se porta D’abord au nez des gens. L’ours boucha sa nuriue.

Il se fût bien passé de faire cette mine ,

Sa grimace déplut : le monarque irrité L’envoya chez Pluton (4) faire le dégoûté.

Le singe approuva fort celte sévérité ;

Et, flatteur excessif, il loua la colère ( 5 )

Et la griffe du prince, et l’antre, et cette odeur:

Il n’étoit ambre (6) , il 11’étoit fleur Qui ne fût ail au prix. Sa sotte flatterie Eut un mauvais succès, et fut encor punie:

Ce monseigneur du lion-là Fut parent de Caligula (7).

Le renard étant proche : Or ça , lui dit le sire ,

Que sens-tu ? dis-le-moi : parle sans déguiser.

L’autre aussitôt de s’excuser.

Alléguant un grand rhume : il ne pouvoit que dire Sans odorat. Bref , il s’en tire.

Ceci vous sert d’enseignement :

Ne soyez à la cour , si vous voulez y plaire ,

( 1 ) Assemblée générale de ses vassaux.

(a) Noin d’un singe qui amusa beaucoup le peuple de Paris,

(31 Lieu où l’on garde les bêtes égorgées.

(4) Pluton , dieu des enfers , c’est-à-dire le fit mourir.

(5) Ce vers n’a point de rime.

(6Î Substance résineuse et odoriférante.

(7) La Fontaine fait ici allusion à un trait de férocité attribué à Caligula , qui punit de mort et ceux qui pleuroient sa soeur Drusilir, et ceux qui ne la pleuroient pas ; les premiers , parce que leurs larmes étoient injurieuses à Drusille qu’il avoit fait mettre au rang des Dieux j les autres, parce qu’ils se moiitroient insensible* '■ sa perle.

lOO FABLES CHOISIES

Ni fade adulateur, ui parleur trop sincère,

Et lâchez quelquefois de répondre en Normand (i).

( Voyez Phèdre, liv. 4 , Fable XX.)

(1) En termes équivoques.

FABLE VIII

Les Vautours et les Pigeons.

Mars (2) autrefois mit tout l’air en émûte( 3 ).

Certain sujet fit naître la dispute

Chez les oiseaux ; non ceux-là que l'amour

Met à son char (4) : mais le peuple vautour ,

Au bec retors , à la tranchante serre ( 5 ) ,

Pour un chien mort se fit , dit-on , la guerre.

Il plut du sang (6) : je n’exagère point.

Si je voulois conter de point en point Tout le détail , je manquerais d’haleine.

Maint chef périt , maint héros expira ,

Et sur son roc Prométhée (7) espéra De voir bientôt une fin à sa peine (8).

C’étoit plaisir d’observer leurs efforts ; fC’éloit pitié de voir tomiïer les morts.

VValeur , adresse , et ruses , et surprises :

Vont s’employa (9). Les deux troupes , éprises Dardent courroux , n’épargnoient nuis moyens .

llioti de I» guerre.

( 3 > Eir.ùte pour émeute.

uS Le» colombes consacrées 4 Vénus.

( 5 ) Jtostroque immanis Vultur oùimco. ( Ætneid. , liv. 6, V. 5<)7 ).

(6) Belle hyperbole que le complément du vers rend encore plu»

vive et plus énergique. # f<

(7) En vautour devoroit le foie de Prométhée h mesure qu il renaissoit, pour le punir d'avoir dérobé le feu du ciel dont il s'étoit servi |>our animer l’homme.

(8) Circonstance très-poétique pour donner une idée ue la diminution progressive des vautour».

(9) On ne peut rien ajouter à cette peinture

DE t.A FONTAINE. tIV* VII. l67 '

De peupler Pair que respirent les ombres (T) :

Tout élément remplit de citoyens

Le vaste enclos qu’ont les royaumes sombres.

Cette fureur mit la compassion

Dans les esprits d’une autre nation

Au cou changeant , au cœur tendre et fidèle (a).

Elle employa sa médiation Pour accorder une telle querelle :

Ambassadeurs par le peuple pigeon Furent choisis , et si Lien travaillèrent.

Que les vautours plus ne se chamaillèrent ,

• Ils firent trêve ; et la paix s’ensuivit.

Hélas! ce fut aux dépens de la race A qui la leur aurait dû rendre grâce.

La gent maudite aussitôt poursuivit Tous les pigeons , en fit ample carnage ,

En dépeupla les bourgades , les champs.

Peu de prudence eurent les pauvres gens D’accommoder un peuple si sauvage.

Tenez toujours divisés les médians :

La sûreté du reste de la terre Dépend de là. Semez entr’eux la guerre ,

Ou vous n'aurez avec eux nulle paix.

Ceci soit dit en passant Je me tais.

(i) Périphrase très-noble pour dire Ut wnftr*.

(?) Cette manière de caractériser les pigeons est pleine de

grâces.

FABLE IX

Le Coche et la Mouche.

Dahs un dicmin montant, sablonneux, malaisé, Et de tous les côtés au soleil exposé ,

Six forts chevaux tiraient un coche.

Femmes , moine vieillards , tout étoit descendu :

l68 FABLES CHOISIES

L’attelage suoit , souffloit , étoit rendu (i).

Une mouche survient, et des chevaux s’approche , Prétend les animer par son bourdonnement ,

Pique l’un , pique l’autre , et pense a tout moment Qu’elle fait aller la machine ,

S’assied sur le timon, sur le nez du cocher.

Aussitôt que le char chemine ,

Et qu’elle voit les gens marcher.

Elle s’en attribue uniquement la gloire,

Va , vient , fait l'empressée ( 2 ) : il semble que ce soit Un sergent de bataille allant en chaque endroit Faire avancer ses gens et hâter la victoire.

La mouche , en ce commun besoin ,

Se plaint qu’elle agit seule et qu’elle a tout le soin y Qu’aucun n'aide aux chevaux à se tirer d’affaire.

Le moine disoit son bréviaire :

Il prenoit bien son temps ! Une femme chantoit :

C’étoit bien de chansons qu’alors il s’agissoit !

Dame mouche s'en va chanter à leurs oreilles Et fait ccnt sottises pareilles.

Après bien du travail , le coche arrive au haut (3). Respirons maintenant, dit la mouche aussitôt:

J’ai tant fait que nos gens sont enfin dans la plaine (4)A

Çà, messieurs les chevaux, payez-moi de ma peine.

Ainsi certaines gens , faisant les empressés ,

S’introduisent dans les affajres :

Ils font partout les nécessaires ;

Et , partout importuns , devraient être chassés.

( Voyez Phèdre , liv. 3 , Fable V. )

( 1 ) Ces cinq premiers vers sont d’une grande beauté. La succession de "ver, adjectifs : montant , sablonneux, malaisé, semble prolonger les difficultés du chemin. Six forts chevaux tiroient un coche. L’harmonie de ce vers marque les efforts de l’attelage , et rémunération qui le suit représente à merveille la cohue d’nne voiture publique. Bien de plus imitatif que ce vers -.l’attelage suoit, soufflait , étoit r-rruiu. Ou ne peut prononcer oes mots sans être presque essoufflé.

(a) Ou croit voir la mouche.

0») Au haut , qui n’est pas agréable à l’oreille , peint le dernier effort des chevaux pour achever de gravir cette montagne.

(4; Vers excellent et souvent cité.

FABLE

It'j

\ FABLE X

La Laitière et le Pot au lait.

P errette , sur sa tête ayant un pot au lait Bien posé sur un coussinet,

Prétendoit arriver sans encombre (i) à la ville.

Légère et court-vêtue , elle alloit à grands pas ( 2 ).

Ayant mis ce jour -là, pour être plus agile.

Cotillon simple et souliers plats.

Notre laitière , ainsi troussée,

Comptoit déjà dans sa pensée Tout le prix de son lait, en emolovoit l’argent;

Aohetoit un cent doeufs; faisoit triple couvee (3);

La chose alloit à bien par son soin diligent.

il m’est, disoit-elle, facile D’élever des poulets autour de ma maison ;

Le renard sera bien habile S’il ne ni’en laisse assez pour avoir un cochon.

Le porc à s’engraisser coûtera peu de son :

Il étoit, quand je l’eus ( 4 ), de grosseur raisonnable. J’aurai , le revendant , de l’argent bel et bon. lit qui m’empêchera de mettre en notre étable ,

Vu le prix dont il est , une vache et son veau ,

Que je verrai sauter au milieu du troupeau ?

Pcrrette là-dessus saute aussi transportée :

Le lait tombe ; adieu veau , vache, cochon , couvée (5). ■ t.a daine de ces biens, quittant d'un œil marri (6)

( 1 ) Sans désagrément /sans obstacle; S] est familier, f ’) Ce vers et ceux qui le suivent font un tableau très-agréable.

(3) Ne rime pas mieux avee pensé» qu’avec transportée , au vers i3-

(4) Cette transition du futur au passé est d’une grande vérité, •rrette croit déjà voir son cochon gros et gras. Disons lajnême ose de cet autre trait : Vu le prix dont il est.

"•/ Enumération pleine de goût.

Affligé , chagrin. Viens mot.

1*0 IABLES CHOISIES

Sa fortune ainsi répandue (i), *

. Va s’excuser à son mari ,

En grand danger d’être battue.

Le récit en farce en fut fait :

On l’appela le pot au lait.

Quel esprit ne bat la campagne ? *

Qui ne fait châteaux en Espagne (a) ?

Quand je suis seul, je fais au plus brave un défi j Je m’écarte , je vais détrôner le Sophi (3) ;

On m’élit roi , mon peuple m’aime ;

Les diadèmes vont sur-ma tète pleuvant.

Quelqu’accident fait-il que je rentre en moi-même t Je suis Gros- Jean comme devant.

' (i) Admirons encore l’ironie fine et délicate renfermée dan* e ta

mots : La dame de ces biens , la fortune répandue : après tout il ne s’agit que d’un pot an lait.

(a) Expression familière ponr dire t Des projets imaginaires,

(3) Nom que les Occidentaux donnent an roi de Perse.

FABLE XI

te Curé et le Mort. , •

TT

u w mort s’en altoit tristement S’emparer de son dernier gite t Un curé s en alloit gaîment Enterrer ce mort au plus vite.

Notre défunt étoit en carosse porté f Bien et dûment empaqueté ,

Et vêtu d’une robe , hélas 1 qu’on noihme bière % Robe d’hiver, robe d’été,

Que les morts ne dépouillent guère.

Le pasteur étoit à côté ,

Et récitoit, à l’ordinaire,

Maintes dévotes oraisons ,

Et dés psaumes et des leçons ,

DB IA„Ç0NTÀWE. UV..V1U 1^ »

Et des versets et des répons ;

Monsieur le mort , laissez-nous faire ,

On vous en donnera de toutes les fa^qus ;

fl ne s’agit que du salaire.

Messire Jean Chouart couvoit des yeux son mqr,t Comme si l’on eût dû lui ravir ce trésor ;

Et des regards sembloit lui dire :

Monsieur le mort , j’aurai dp vous Tant en argent , et tant en cire ,

Et tant en autres menus coûts.

Il fondoit là- dessus l’achat d’une feuillette .

Du meilleur viu des environs :

Certaine nièce assez proprette Et sa chambrière Paquette Dévoient avoir des cotillons»

Sur cette agréable pensée Un heurt survient : adieu, le char.

Voilà messire Jean Chouart Qui du choc de son mort a la tête cassée :

Le paroissien en plomb entraîne son pasteur ;

Notre curé suit son seigneur :

Tous deux s’en vont de compagnie.

Proprement toute notre vie Est Je curé Chouart , qui sur son mort comptait ,

Et la fable du Pot au lait.

FABLE XII

L'Homme qtfi court après la Fortune , et .1 Homme qu. 1 attend dans son Ut.

U ci ne, court après la Fortune?

Je vouarois être en heu d’où je pusse aisément Contempler la foule importune De ceüx qui cherchent vainement Cette fille du Sort de rovaunio en royaume,

Fidèles courtisans d’un volage fantôme (i).

Quand Us sont près du bon moment ,

L’inconstante aussitôt à leurs désirs échappe.

Pauvres gens l Je les plains ; car on a pour les fous Plus de pitié que de courroux.

Cet homme , disent-ils , étoit planteur de choux ;

Et le voilà devenu pape !

Ne le valons-nons pas P Vous valez cent fois mieux t Mais que vous sert votre mérite ?

La Fortune a-t-elle des yeux ?

Et puis la papauté vaut-elle ce qu’on quitte ,

Le repos ? Le repos , trésor si précieux Qu’on en faisoit jadis le partage des Dieux (a)!

Rarement la Fortune à ses hôtes le laisse.

Ne cherchez point cette Déesse :

Elle vous cherchera: son sexe en use ainsi.

Certain couple d’amis , en un bourg établi ,

Possédoit quelque bien. L’un soupiroit sans cesse Pour la Fortune ; il dit à l’autre un jour :

Si nous quittions notre séjour ?

Vous savez que nul n’est prophète En son pays : cherchons notre aventure ailleurs.

Cherchez , dit l’autre ami : pour moi , je ne souhaite - Ni climats ni destins meilleurs.

Contentez-vous , suivez votre humeur inquiète :

Vous reviendrez bientôt. Je fais vœu cependant De dormir en vous attendant.

L’ambitieux , ou, si l’on veut , l’avare.

S’en va par voie et par chemin.

Il arriva le lendemain En un lieu que devoit la Déesse bizarre Fréquenter sur tout autre ; et ce lieu , c’est la cour.

Là donc pour quelque temps il fixe son séjour ,

Se trouvant au coucher, au lever, à ces heures Que l’on sait être les meilleures ;

Bref, se trouvant à tout et n’arrivant à rien.

(i) Bel exemple d’anthithèse.

(a) Selon Epîcnro fet ses sectateurs, les Dieux vivotent dans nue molle o ijj^veté sans se mêler des affaires du monde.

DE LA FONTAINE. L1V. Vil. I

Qu’est ceci ?so dit-il : cherchons ailleurs du bien.

La Fortune pourtant habile ces demeures ;

Je la vois tous les jours entrer chez celui-ci ,

Chez celui-là : d’ou vient qu’aussi Je ne puis héberger (i) cette capricieuse ?

Ou me l’avoit bien dit , que des gens de ce lieu L’on n’aime pas toujours l’humeur ambitieuse.

Vdieu, messieurs de cour; messieurs de cour, adieu: •iiivez jusques au bout une ombre qui vous flatte, a Fortune, a dit-on , des temples à Surate (2) : allons là. Ce fut un de dire et s’embarquer.

. mes de bronze , humains ; celui-là fut sans doute (3) rmé de diamant , qui tenta cette route , t le premier osa l’abime délier}

Celui-ci pendant son voyage Tourna les yeux vers son village Plus d’une fois , essuyant les dangers Iles pirates (4) , des vents , du calme et des rochers , dinistres de la mort : avec beaucoup de peines i)n s’eu va la chercher en des rives lointaines, jLa trouvant assez tôt sans quitter la maison.

L’homme arrive au Mogol (5): on lui dit qu’au Japon (6) La Fortune pour lors distribuoit ses grâces ,

Il y court. Les mers étoient lasses De le porter : et tout le fruit Qu’il tira de ses longs voyages ,

Ce fut cette leçon que donnent les sauvages : bemeure en ton pays , par la nature instruit (7).

fil Recevoir chez soi , loger. Il est familier.

(2) Grande ville de commerce dans les états du Mogol sur le golfe de Cambajre,

(3) Imitation de ce passage d’Horace 1

IUi robur et as triplex

Circà pectus erat , qui fragilem truci ■

Commua pelago ratem

Primus ( Hor. , od. 3 , liv. « , v. 9 et suit

4) Voleurs qui courent les mers.

5) Empire d’Asie, dans les Indes.

6) Puissant royaume au nord-est de la Cbine.

7) Mauvaise construction et mauvaise consonnance.

Le Japon ne ht pas pki heureux.â cet homme Que le ivlogol l’a voit été :

Ce qui lui fit conclure en. somme Qu’il avoit à grand tort son village quitté.

Il renonce aux courses ingrates ,

Revient en son pays , voit de loin ses pénates (i>, Pleure de joie , et dit : Heureux qui vit chez soi ,

Oe régler ses désirs faisant tout son emploi !

II ne sait que par oui-dire Ce que c’est que la cour, la mer et ton empire. Fortune, qui nous. hits passer devant les yeux Des dignités , des bieps , que jusqu’au bout du monde On suit , sans que l’effet ,aux promesses réponde. Désormais je ne bouge , et ferai cent fois mieux.

En raisonnant de cette sorte ,

Et contre la Fortune ayant, pris ce conseil.

Il la trouve assise à la porte De son ami plongé dans, un profond sommeil.

(i) Ses dieux domestiques , pour sa maison.

FABLE, XIII

Les deux Coqs..

Deux coqs vi voient en paix , une poule survint ,

Et voilà la guerre allumée.

Amour , tu .perdis Troie ! ( 2 ) 'et c’est de toi que vint Celle querelle envenimée

Où du sang des Dieux, même on vit Je Xanthe (3) teint Long-temps entre nos coqs le combat se maintint.

T.e bruit s’en répandit par tout le voisinage :

La gentqui porté crête au spectacle accourut.

Plus d’une Hélène au beau plumage Fut le prix du vainqueur. Le vaincu disparut :

(»1 A cause de l'enlèvement d’Hélène par Pftris, prince Troyen. (3) Fienve «lui couloit à 'Proie.

DE Lï FOfoTAfNE, HV-. VII. 1^5

Il alla se cadeau fond de sa retraite,

Pleura sa gloire et ses amours ;

Ses amours, qu’un rival, tout Ger de sa défaite,. Possédoit à scs.yeux.ll voyoit tous les jours Cet objet rallumer sa haine et son courage :

Il aiguisoit sou bec, battait l’air et scs lianes.

Et , s’exerçant contre les vents ,

S’armoil d’une jalouse rage.

Il n’en,eut pas besoin. Son vainqueur sur les toits S’alla percher et chanter sa victoire.

Un vautour entendit sa voU :

Adieu les amours et la gloire ;

Tout cet orgueil périt sous l’ongle du vautour.

Eqlin , par un fatal retour ,

Son rival autour de la poule

S’en revint faire le coquet. ’

Je laisse à penser quel caquet; 1

Car. il eut des femmes en foule.

La fortune se plaît à faire de ces coups :

Tout vainqueur insolent à sa perte travaille.,

Défions-nous du Sort , et prenons garde à nous.

Après le gain d’une bataille.

FABLE XIVw

L'Ingratitude et t injustice des hommes envers la Fortune;. (

Un trafiquant sur mer, par bonheur, s’enrichit.

Il triompha des vents pendant plus d’un voyage ;

Gouffre, banc, ni rocher, n’exigea de péage (i)

D’aucun de ses ballots: le sort l’en affranchit.

Sur tous ses compagnons Atropos (a) et Neptuoe(3)-

(i) Expression très-heureuse et bien prise dans le sujet. Deux vers plus bas , on retrouve çptte métaphore continuée avec la même justesse.

(a) Une des trois Parques qui est chargée de couper le fil de .a vie des hommes. Les deux autres sont Clotho et Laohésis.

(S) Frère de Jupiter, et dieu de la mer.

Recueillirent leur droit (i) , tandis que la Fortune Prenoit soin d’amener son marchand à bon port. Facteurs , associés , chacun lui fut fidèle.

U vendit son tabac , son sucre , sa canelle ,

Ce qu’il voulut , sa porcelaine encor.

Le luxe et la folie enflèrent son trésor ( 2 ) ;

Bref, il plut dans son escarcelle (3).

On ne parloit chez lui que par doubles ducats:

Et mon homme d’avoir chiens , chevaux et carrosses ;

Ses jours de jeûqe étoient des noces.

Un sien ami , voyant ses repas somptueux ,

Lui dit : Et d’où vient donc un si bon ordinaire ? —

Et d’où me viendroit-il que de mon savoir faire ?

Je n’en dois rien qu’à moi, qu’à mes soins , qu’au talent De risquer à propos , et bien placer l’argent.

Le profit lui semblant une fort douce chose ,

Il risqua de nouveau le gain qu’il avoit fait.

Mais rien , pour cette fois , ne lui vint à souhait.

Son imprudence en fut la cause :

Un vaisseau mal frété ( 4 ) périt au premier vent ;

Un autre , mal pourvu des armes .Sçessaires ,

Fut enlevé par les corsaires :

Un troisième au port arrivant ,

Rien n’eut cours ni débit; le luxe et la folie N’étoient plus tels qu’auparavant.

Enfin, ses facteurs (5) le trompant.

Et lui-méme ayant fait grand fracas , chère lie ,

Mis beaucoup en plaisirs, en bàtimens beaucoup.

Il devint pauvre tout d’un coup.

Son ami , le voyant en mauvais équipage ,

Lui dit ; D’où vient cela ? — De la Fortune , hélas ! Consolez-vous, dit l’autre; et, s’il ne lui plaît pas Que vous soyez heureux , tout au moins soyez sage.

Je ne sais s’il crut ce conseil ,

Mais je sais que chacun impute, en cas pareil ,

(O En les faisant périr par dos naufrage*.

( 1 ) Vers élégant et précis.

(3) Sn bourse.

U) Terme de marine , pour dire mal équipé.

(s) Ceux qui étoient chargés de son ncgoçe.

Son bonheur à son industrie :

Et si de quelque échec notre faute est suivie ,

Nous disons injures au Sort.

Chose n’est ici plus commune.

Le bien,' nous le faisons; le mal, c’est la Fortune (i): On a toujours raison ; le Destin toujours tort.

( Voyez Esope, Fable LXXXII.)

(i) Maxime pleine de sens et de force.

FABLE XV

Les Devineresses.

C’zst souvent du hasard que naît l’opinion:

Et c’est l’opinion qui fait toujours la vogue (a).

Je pourrais fonder ce prologue Sur gens de tous états : tout est prévention ,

Cabale , entêtement ; point ou peu de justice.

C’est un torrent : qu’y faire? Il faut qu’il ait son cours Cela fut et sera toujours.

Une femme à Paris faisoit la pylhonisse(3).

Chez la devineuse on courait Pour se faire annoncer ce que l’on désirait.

Son fait consistoit en adresse:

Quelques termes de l’art , beaucoup de hardiesse ,

Du hasard quelquefois : tout cela concourait ; lout cela, bien souvent, faisoit mer miracle.

Enfin , quoiqu’ignorante à vingt et trois carats (4) ,

Elle passoit pour un oracle.

L’oracle eloit logé dedans un galetas :

Là , bette femme emplit sa bourse ;

Et sans avoir d’autre ressource ,

(») Qui met en crédit.

( 3 ) La Devineresse, par allusion à la prêtresse d'Apollon qui tendoit ses oracles dans le temple de Delphes.

(41 An dernier point. Métaphore tirée de la manière d'exprimer la qualité de l’or ‘

Gagne de quoi donner un rang à son mari ;

Elle achète un office , une maison aussi.

Voilà le galetas rempli D'une nouvelle hôtesse à qui tonte la ville ,

Femmes, filles, valets, gros messieurs, tout enfin Alloit , comme autrefois , demander son destin.

Le galetas devint l’antre de la sibylle (r) :

L’autre femelle avoit achalandé ( 2 ) ce lieu.

Cette dernière femme eut beau faire , eut beau dire : Moi devine ! on se moque! eh ! messieurs , sais-je lire? Je n’ai jamais appris, que ma croix de par Dieu.

Point de raison : fallut deviner et prédire ,

Mettre à part force bons ducats .

Et gagner, malgré soi, plus que deux avocats.

Le meuble et l’équipage aidoient fort à la chose.

Quatre sièges boiteux , un manche de balai ,

Tout sentoit son sabbat (3) et sa. métamorphose.

Quand cette femme aurait dit vrai Dans une chambre tapissée ,

On s'en serait moqué : la vogue étoit passée Au galetas , il avoit le crédit.

L’autre femme se morfondiL(4}»

L’enseigne fait la chalandise (5).

J’ai vu dans le palais une robe mal mise Gagner gyos : les gens. L’avoient prise Pour maître tel , qui traînoit après soi Force écoutans. Demandez-moi pourquoi.

(il Sibylle prophétesse du paganisme.

! i) Avoit mis ce lieu en renommée.

3) Assemblée noctnme que tiennent les. sorciers.

(4) Attendit inutilement qn’on vint la consulter (feus sa. nou velle maison.

(5) Uabitude d’acheter cheç un marchand. Il cat vieux.

FABLE XVI

Le Chat, la Belette et le petit Lapin.

Do palais (i) d’on jeune lapin Dame belette un beau matin S’empara : c’est une rusée (a).

Le maître étant absent, ce lui fut chose aisée.

Elle porta chez lui ses pénates (3) , un jour Qu’il étoit allé faire à l’aurore sa cour Parmi le thym et la rosée Ul).

Après qu’il eut brouté , trotté , lait tous ses tours (5) , Jeannot lapin retourne aux souterrains séjours.

La belette avoit mis le nez à la fenêtre.

O Dieux hospitaliers ! qne vois-je ici paroître ?

Dit l’animal chassé du paternel logis.

Holà , madame la nelette ,

Que l’on déloge sans trompette (6) ,

Ou je vais avertir tous les rats du pays.

La dame au nez pointu répondit que la terre Etoit au premier occupant (7).

C’étoit un beau sujet de guerre Qu’un 'logis où lui-même il n’entroit qu’en rampant.

Et quand ce seroit un royaume ,

Je voudrais bien savoir, dit-elle, quelle loi En a pour toujours fait l’octroi 4 Jean, lils ou neveu de Pierre ou de Guillaume , Plutôt qu’à Paul , plutôt qu’à moi.

( 1 ) L» Fontaine possède dans un degré éminent l’art d'embellir l'idée par t’axpression. Comme Ta demeure du lopin est le sujet de la Fable , ce n’est plus un terrier, «'est un palais.

(?) Elle est adroite.

(i) Ses dieux domestiques , pour dire elle alla se loger chez lai.

(4) Tableau plein de fraîcheur et d’agrément.

(b) Cette répétition de sons qui se confondent peint merreilleu* seinent la multiplicité des mouremens du lapin.

Ç&) Sans faire de bruit.

( 7 ) A celui qui 4 eu empare le premier. Axiome de droit

l8p FAprES CHOISIES

Juan lapin allégua la coutume et l’usage ( 1 ) ;

Ce sont , dit-il , leurs lois (fui m’ont de ce logis Rendu maître et seigneur , et qui , de père en fils ,

L’ont de Pierre à Simon , puis à moi Jean transmis.

Le premier occupant, est-ce une loi plus sage?

Or bien (a), sans crier davantage ,

Rapportons-nous (3) , dit-elle , à Raminagrobis (4).

C’étoit un chat vivant comme un dévot ermite ,

Un chat faisant la chatteroite,

Un saiut homme de chat, bien fourré, grbs et gras (5), Arbitre expert sur tous les cas.

Jean lapin pour juge l’agrée.'

, Les voilà tous deux arrivés *

' Devant sa majesté fourrée.

Grippeminaud leur dit? Mes enfans , approchez , Approchez: je suis sourd, les ans en sont la cause;

L’un et l’autre approcha , ne craignant nulle chose t Aussitôt qu’à portée il vit les contestans ,

Grippeminaud le bon apôtre ,

Jetant des deux côtés la griffe en même temps,

Mil les plaideurs d’accord en croquant l'un et l’autre.'

Ceci ressemble fort aux débats qu’ont parfois Les petits souverains se rapportant aux rois. ,

(i) Tout cela est excellent et met la chose sons les yçux. Est-il possible de mieux discuter une cause ? Tout y est employé; coutume, autorité, droit naturel, généalogie. On y invoque les dieux hospitaliers. Ce sérieux qui est si plaisant, excite en nous ce rire de Came que feroit paître la vue d’un entant heureux de peu de chose.

(a) Or Bien est très-convenablement placé dans la bouche de ccs plaideurs.

(3i ha correction demanderait t Happnrtnns-nous-en.

(4) Nom de chat aussi-bien que Grippeminaud.

(àj Ce portrait de Raminagrobis est admirable.

DE IA FONTAINE. Il V. VII.

FABLE XVII

La tête et la queue du Serpent (i).

Le serpent a deux parties Du genre humain ennemies.

Tête et queue , et toutes deux 'Ont acquis un nom fameux Auprès des Parques cruelles :

Si bien qu’autrefois entr 'elles Il survint de grands débats Pour le pas.

La tête avoit toujours marché devant la queue.

La queue au Ciel se plaignit ,

' Et lui dit :

Je fais mainte et mainte lieue Comme il plaît à celle-ci :

Croit-elle que toujours j’en veuille user ainsi ?

Je suis son humble servante.

On m’a faite. Dieu merci.

Sa sœur , et non sa suivante,

Toutes deux de même sang :

Traitez-nous de même sorte ;

Aussi -bien qu’elle je porte Un poison prompt et puissant (2).

EoGn , voilà ma requête :

C’est à vous de commander Qu’on me laisse précéder A mon tour ma sœur la tète.

Je la conduirai si bien Qu’on né se plaindra de rien. <

(il Cette Fable se trouve dans la vie d’Agis et deCIéomène , ' par Plutarque, qui én fait une très-belle application à eenx qui dans le gouvernement se livrent inconsidérément aux fantaisies du peuple ; et c’est apparemment de là que La Fontaine 1 a tiré*.

(a) Outre que cela est très-faux, c’étoit une mauvaise raison à alléguer au cieL

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