FA B LES CHOISIES
Le Ciel eut pour scs vœux une boulé cruelle (i). Souvent sa complaisance a de médians effets :
Il devroit être sourd aux aveugles souhaits (a). *
Il ne le fut pas lors: et la guide (3) nouvelle,
Qui ne voyoit , au grand jour ,
Pas plus clair que dans un four ,
Donnoit tantôt contre un marbre ,
Contre un passant , contre un arbre :
Droit aux ondes du Styx ( 4 ) elle mena sa sœur.
Malheureux les états tombés dans son erreur (5) !
( 1 ) Ce vers et le suivant sont très-bons. Bonte cruelle est sa Mime.
( 1 ' Antithèse Jes mots.
(3) Guide est masculin excepté dans ce* phrases : La guide des pécheurs , la guide des chemins , qui sont des titres de livres.
( 4) Fleuve des enfers , c’est-à-dire lui causa la mort.
5) Importante leçon que de terribles êvéneinens nous ont rendue » familière.
FABLE XVIII
Un Animal dans la Lune.
P ehdaitt qu’un philosope ( 6 )assure Que toujours par leurs sens les hommes sont dupés Un autre philosophe ( 7 ) jure Qu’ils ne nous ont jamais trompés.
Tous les deux ont raison , et la philosophie Dit vrai quand elle dit que les sens trômperont » . Tant que sur leur rapport les hommes jugeroht ;
Mais aussi , si l’on rectifie L’image de l’objet sur son éloignement.
Sur le milieu qui l'environne ,
Sur l’organe et sur l’instrument ,
Les sens ne tromperont personne*
(Q Démocri te.
lj) Epicure.
La nature ordonna ces choses sagement :
Jeu dirai quelque jour les raisons amplement (i). .t’aperçois le soleil : quelle en est la figure ?
Ici-bas ce grand corps n’a que trois pieds de tour :
Mais si je le voyois là-haut dans son séjour ,
Que seroil-ce à mes yeux que l’œil de la nature ?
Sa distance me fait juger de sa grandeur Sur l’angle et les côtés ma main la détermine.
L’ignorant le croit plat ; j’épaissis sa rondeur :
Je le rends immobile , et la terre chemine.
Bref, je démens mes yeux en toute sa machine:
Ce sens ne me nuit point par son illusion.
Mon aine , en toute occasion ,
Développe le vrai caché sous l'apparence ,
Je ne suis point d’intelligence Avecque mes regards peut-être un peu trop prompts.
Ni mon oreille lente à m’apporter les sons.
Quand l’eau courbe un bâton , ma raison le redresse (a) La raison décide en maîtresse.
Mes yeux , moyennant ce secours ,
Ne me trompent jamais en me mentant toujours.
Si je crois leur rapport , erreur assez commune ,
Une tête de femme est au corps de la lune.
Y peut-elle être ? non. D’où vient donc cet objet ? Quelques lieux inégaux font de loin cet effet.
La lune nulle part n’a sa surface unie :
Montueuse en des lieux , en d’autres aplanie ,
L’ombre avec la lumière y peut tracer souvent Un homme, un bœuf, un éléphant.
Naguère l’Angleterre y vit chose pareille (3).
La lunette placée , un animal nouveau Parut dans cet astre si beau:
Et chacun de crier merveille.
(i) Ce vers semble indiquer que La Fôntaine avoit intention dVcrire sur la physique» àn jj--
(ï) I<es hâtons paroisseWfScAurbés , quand on les regarde dons IVau. Ce vers est remarquable par son énergique précision. Nous potirons dire la même chose de celte antre expression: Mes yeux tu me trompent jamais en me mentant toujours.
(3) On dit que ce fait est réellement arrivé 5 Londres.
I 8 'j FABLES CHOISIES
il éloit arrivé là-liant un changement
Qui présageoit sans doute uu grand événement.
Savoil-on si la guerre entre tant de puissances N’en étoit point l'effet ? Le monarque accourut :
II favorise en roi ces hautes connoissances.
Le monstre dans la lune à son tour lui parut.
G’étoit une souris cachée entre les verres :
Dans la lunette étoit la source de ces guerres.
On en rit. Peuple heureux ! quand pourront les François Se donner, comme vous, entiers (i) à ces emplois (2)? Mars nous fait recueillir d'amples moissons de gloire: C’est à nos ennemis de craindre les combats ,
A nous, de les chercher, certains que la Victoire, Amante de Louis ( 3 ) , suivra partout ses pas.
Scs lauriers nous rendront célèbres dans ('histoire.
Même les filles de Mémoire (4)
Ne nous ont point quittés ; nous goûtons des plaisirs, La paix fait nos souhaits et non point nos soupirs. Charles ( 5 ) en sait jouir: il sauroit dans la guerre Signaler sa valeur, et mener l’Angleterre A ces jeux qu’en repos elle voit aujourd’hui.
Cependant s’il pouvoit apaiser la querelle (6) ,
Que d’encens ! Est-il rien de plus digne de lui ?
La carrière d’Auguste (7) a-t-elle été moins belle Que les fameux exploits du premier des Césars (8) ?
O peuple trop heureux ! quand la paix viendra-t-elle Nous rendre, comme vous, tout entiers aux beaux arts (9) ?
( 1 ) Ce mot pris dans l’acception que lui donne ici La Fontain* doit être précédé de l'adverbe tout.
(а) Ces deux vers ne riment plus.
(3) Alors roi de France.
(4) Les Muses , filles de Jupiter et de Mnémosyne , déesse de la mémoire.
(5) Charles II, roi d’Angleterre.
(б) La France étoit alors en gueire^t.
( 7 ) Auguste a presque toujours régné en paix.
(81 Jules César qui fit toujours la^guerre.
( 9 ) Ce vers ressemble un peu trop a» cinquante-cinquième.
F1H Dû LIVRE SEPTIEME
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