LIVRE HUITIÈME
FABLE I
La Mort et le Mouvant.
La Mort ne surprend point le sage ;
Il est toujours prêt à partir ,
S’étant su lui-même avertir Du temps où l’on se doit résoudre à ce passage.
Ce temps, bêlas! embrasse tous les temps :
Qu’on le partage en jours , en heures , en moinens Il n’en est point qu’il ne comprenne Dans le fatal tribut , tous sout de son domaine ;
Et le premier instant où les enfans des rois -Ouvrent les yeux à la lumière Est celui qui vient quelquefois Fermer pour toujours leur paupière.
Défendez-vous par la grandeur ;
Alléguez la beauté , la vertu , la jeunesse ;
La mort ravit tout sans pudeur :
Un jour le monde entier accroîtra sa richesse.
11 n’est rien de moins ignoré;
Et puisqu’il faut que je le die ,
Rien où l'on soit moius préparé (i).
Un mourant qui comptoit plus de cent ans de vie ,
Se plaiguoit à la Mort que précipitamment Elle le contraignoit de partir tout-à-l’heure ,
Sans qu’il eût fait sou testament ,
(i) Le ton de ce prologue est touchant comme il devoit l’être sur un sujet qui intéresse tous les hommes. 11 est écrit avec beaucoup de gravité et renferme des tours pathétiques , des traits sublimes qui feroient honneur à l'épopée.
1 86 fables cnQisiEs
Sans l’avertir au moins. Est-il juste qu’on meure Au pied levé? dit-il: attende* quelque peu.
Ma femme ue veut pas que je parte sans elle;
Il me reste à pourvoir un arrière- neveu ;
Souffrez qu’à mon logis j’ajoute encore une aile.
Que vous ôtes pressante , ô Déesse cruelle !
"Vieillard , lui dit ia Mort, je ne t’ai point surpris.
Tu te plains sans raison de mon impatience :
Eh ! n’as-tu pas cent ans ? Trouve-moi dans Paris Deux mortels aussi vieux , trouve-m’eu dix eu France.
Je devois, ce dis-tu, te donner quelque avis Qui te disposât à la chose :
J’aurois trouvé ton testament tout fait ,
Tou petit-fils pourvu , ton bâtiment parlait,
Ne te donna-t-on pas des avis, quand la cause Du marcher et du mouvement ,
Quand les esprits , le sentiment.
Quand tout faillit en toi ? Plus de goût , plus d’ouïe ; Toute chose pour loi semble être évanouie ,
Pour toi l’astre du jour prend des soins supernus:
Tu regrettes des biens qui ne te touchent plus.
Je t’ai lait voir tes camarades.
Ou morts, ou mourans, ou malades:
Qu’est-ce que tout cela, qu’un avertissement ?
Allons, vieillard, et sans réplique.
Il n’importe à la république Que tu fasses ton testament.
l,a Mort avoit raison: je voudrois qu’à cet âge „
On sortît de la vie ainsi que d’un banquet (i) , Remerciant son hôte, et qu’on fil sou paquet :
Car de combicu peut-ou retarder le voyage?
Tu murmures , vieillard , vois ces jeunes (a) mourir , Vois-les marcher , vois-les courir
(t) Belle image que La Fontaiue a empruntée de ee vers de Lucrèce s
Cur non ut vtfœ plenui conriva recedis. (Lie. 3 , vers la fin. ) la) Jeunes est adjectif.
DE LA FONTAIH*. UV. VJII. 107
A des morts , i! est vrai, glorieuses et belles ,
Mais sûres cependant , et quelquefois cruelles.
J’ai beau te le crier ; mon stèle est indiscret :
Le plus semblable aux morts meurt le plus à regret (»)•
(i) Ce vers est admirable, et l’apologue tout entier est parfait. Ce n’est pas qu’il soit aussi brillant, d’une poésie aussi riche , aussi variée que le sont quantité d’autres ; mais on y voit régner le ton d'une raison sage , simple et tranquille.
\ FABLE II
iM
Le Savetier et le Financier.
Un savetier cbantoit du matin jusqu’au soir,
C’étoit merveille de le voir ,
Merveille de l’ouïr : il faisoit des passages (a) ,
Plus content qu’aucun des sept sages (3).
Son voisin, au contraire , étant tout cousn d’or, Cbantoit peu , dormoit moius encor :
C’étoil un homme de finance.
Si sur le point du jour parfois il sommeilloit Le savetier alors en chantaut l’éveilloit :
Et le financier se plaignoit Que les soins de la Providence N’eussent pas au marché fait vendre le dormir. Comme le manger et le boire.
En son hôtel il fait venir
Le chanteur , et lui dit : Or çà ^ sire Grégoire (4) , Que gagnez-vous par an ? par au ! ma foi , monsieur , Dit avec un ton de rieur Le gaillard savetier, ce n est point ma maniéré De compter de la sorte ; et je n’entasse guère Un jour sur l’autre: il suffit qu’à la fin
(a) Des fredons, des roulemens de voix.
(3) Les sept sages de la Grèce etoient Thaïes , Solon, Cbilon, ittacus . Kias . Cléobule et Périandre.
(4) Cette conversation est un modèle de dialogne.
10» ï AB LES CHOISIES
J’attrape le bout de l’année.
Chaque jour amène son pain. —
Eh bien 1 que gagnez-vous , dites-moi , par journée ? Tantôt plus, tautôt moins; le mal est que toujours ( Et sans cela nos gains seroient assez honnêtes ) ,»
Le mal est que dans l’an s’entremêlent des jours Qu’il faut chômer : on nous ruine en fêles ;
L’une fait tort à l’autre ; et monsieur le cure De quelque nouveau saint charge toujours son prône.
Le financier, riant de sa naïveté.
Lui dit : Je veux vous mettre aujourd’hui sur le trône. Prenez ces cent écus : gardez-les\av^c soin Pour vous en seryfrNiu besuinA Le savetier crut voir tout rargent quê la terre Avoit depuis plu&\de ceht anà/ \ N,.
Produit pour# usage des-gelfei \ V Il retourne chezflui : dans sa cavpjil eireerreV
L’argent et sa joie à Wfois (Jri Y J
Plus de chant\il perdit
Du moment qu’il gagna ce qui enlise nos peines (a).
Le sommeil quitta'sewdogis ;
Il eut pour hôtes les soucis ,
Les soupçons, les alarmes vaines.
Tout le jour il avoit l’œil au guet ; et la nuit.
Si quelque chat faisoit du bruit.
Le chat preuoit l’argent. A la lin le pauvre homme S’encourut chez celui qu’il ne réveilloit plus : Rendez-moi , lui dit-il , mes chansons et mon somme y Et reprenez vos cent écus.
( Voyez Horace , Epitre 7 , liv. 1. )
(x) Trait admirable ainsi que les détails qui suivent.
( 1 ) Ce n’est pas ici une périphrase oiseuse , nécessitée par la mesure et par la rime. Pour La Fontaine , il en est de i’or comme de la peste , il répugne à l'appeler par son nom.
' Le Lion , le Loup et le Renard.
XJ n lion décrépit , goutteux , n’en pouvant plus (i) Vouloit que l’on trouvât remède à la vieillesse.
Alléguer l’impossible aux rois, c’est un abus.
Celui-ci parmi chaque espèce Manda des médecins : il en est de tous arts (2) : Médecins au lion viennent de toutes parts ;
De tous côtés lui vient (3) des donneurs de recelles.
Dans les visites qui sout faites.
Le renard se dispense, et se tient clos et coi ( 4 ;.
Le loup en fait sa cour , daube (5) , au coucher du roi , Son camarade absent. Le prince , tout-à-l’heure.
Veut qu'on aille enfunter renard dans sa demeure , Qu’on le fasse venir. 11 vient , est présenté ;
Et sachant que le loup lui faisait celle alïaire :
Je crains, sire, dit-il, qu’un rapport peu sincère Ne m’ait à mépris imputé D’avoir différé cet hommage :
Mais j’étois en pèlerinage ,
Et m’acquittois d’un vœu fait pour votre santé.
Même j’ai vu dans mon voyage Gens experts et savans ; leur ai dit la langueur Dont voire majesté craint à bon droit la suite.
Vous ne manquez que de chaleur :
Le long âge en tous l’a détruite:
D’un loup écorché vif appliquez-vous la peau Toute chaude et toute fumante :
Le secret sans doute en est beau
( 1 ) Vers qui peint par le nombre comme par l’expression.
( 7 .) Expression vague , et qui n'a point de sens clair.
(31 II faudrait il lui vient.
(4) Vieux mot qui veut dire immobile, qui ne bouge pas, du .atiu quittas.
(à) Dit du mal de lui.
MJO FABLES CHOISIES
Pour la nature défaillante.
Messire loup vous servira ,
S’il vous plaît, de robe de chambre.
Le roi goûte cet avis-là:
On écorche, on taille, on démembre Messire loup. Le monarque en soupa,
Et de sa peau s’enveloppa. ■»
Messieurs les courtisans , cessez de vous détruire;
Faites si vous pouvez votre cour sans vous nuire:
Le mal se rend chez vous au quadruple du bien.
Les daubeurs (i)ont leur tour, d’une ou d’autre manière. . Vous êtes dans une carrière Où l’on ne se pardonne rien.
( Voyez Esope , Fable LXXH. )
(i) Ceux qui par leurs discours tâchent de nuire aux autres.
FABLE IY.
Le pouvoir des Fables.
A M. DE BARILLON (aj.
La qualité d’ambassadeur Peut-elle s’abaisser à des contes vulgaires ?
Vous puis-je offrir mes vers et leurs grâces légères (3)? S’ils osent quelquefois prendre un air de grandeur. Seront-ils point traités par vous de téméraires?
Vous avez bien d’autres affaires A démêler que les débats Du lapiu et de la belette.
Lisez-les ; ne les lisez pas :
Mais empêchez qu’on ne nous mette Toute l’Europe sur U s bras.
? i) Mors nmhnss:ittpiii' en Angleterre.
'S) Vers léonin. Nous en avons il< j:i vu plus d’un exemple.
Que de mille endroits de la terre Il nous vienne des ennemis ,
J’y consens : mais que l’Angleterre Veuille que nos. deux rois (il se lassent d’être amis,
J’ai peine à digérer la chose.
Nest-il pas encor temps que Louis se repose (a) ?
Quel autre Hercule (3) enfin ne se trouveroil las De combattre cette hydre (4) ? et faut-il qu’elle oppose Une nouvelle tête aux, efforts de son bras?
Si votre esprit plein de souplesse,
Par éloquence et par adresse ,
Peut adoucir les cœurs, et détourner ce coup ,
Je vous sacrifirai cent moutons : c’est beaucoup,
Pour un habitant du Parnasse (5).
Cependant faites-moi la grâce De prendre en dou ce peu d’encens :
Prenez en gré mes vœux ardens ,
F.t le récit en vers qu’ici je vous dédie.
Son sujet vous convient , je n’en dirai pas plus :
Sur les éloges que l’envie Doit avouer qu’ils vous sont dus,
Vous ne voulez pas qu’on appuie.
Dans Athène autrefois, peuple vain et léger,
Un «orateur, voyant sa patrie en danger ,
Courut à la tribime ( 6 ); et d’un art tyrannique.
Voulant forcer les cœurs dans une république ,
I! parla fortement sur le commun salut.
On ne l’écoiiloit pas. L’orateur recourut À ces figures violentes ( 7 )
(t) Louis XIV, roi de France, et Charles II, roi d’ Angleterre, (a) Ce morceau est écrit avec noblesse : la pensée , le style . , , tout y est élevé. Le reste est d’une agréable facilite.
(3) Héros fameux par ses douze travaux.
(4) Serpent fabuleux que les poètes feignent avoir sept tètes , et à qui il eu renaissoit plusieurs dès qu’on lui «n.avoit coupé une.
(5) Périphrase pour dire uu poète. Le Parnasse est une luontaçue de la Phocide, consacrée aux Muses.
(ti) Lieu élevé d’où l’on haranguoil le peuple.
( 7 ) Manières de parler qui présentent à l’esprit de» Images rives et louchantes.
iga FABLES CHOISIES i
Qui savent exciter les âmes les plus lentes :
Il ût parler les morts, touna, dit ce qu’il put.
Le vent emporta tout : personne ne s’émut.
L’animal aux têtes frivoles (i) , - Etant fait à ces traits, ne daignoit l’écouter ;
Tohs regardoient ailleurs : il en vit s’arrêter A des combats d’enfans , et point à ses paroles.
Que fit le harangueur ? Il prit un autre tour.
Cérès ( 2 ) , commença-t-il , faisoit voyage un jour Avec l’anguille et l’hirondelle ;
Un fleuve les arrête , et l’anguille en nageant ,
Comme l’hirondelle en volant ,
Le traversa bientôt. L’assemblée à l’instant Cria tout d’une voix : Et Cérès , que fit-elle ?
Ce qu’elle fit ! un prompt courroux L’anima d’abord contre vous.
Quoi 1 des contes d’enfans son peuple (3) s’embarrasse ;
Et du péril qui le menace Lui seul entre les Grecs il néglige l’effet I Que ne demandez-vous ce que Philippe (4) fait ?
A ce reproche l’assemblée ,
Par l’apologue réveillée , je donne entière à l’orateur.
Un trait de fable en eut l’honneur.
\,otis sommes tous d’Athène en ce point; et moi-même Au moment que je fais cette moralité,
Si Peau-d’Ane (5) m’étoit conté , <
J’y prendrois un plaisir extrême.
Le monde est vieux , ait-on : je le crois ; cependant Il le faut amuser encor comme un enfant (6).
(1) Le peuple. C'est te bclltut multorum capitum d’Hoiace, Uv. t ép. i , v. 76.
(а) Déesse des moissons.
( 5 ) Le* Athéniens étoient son* la protection de Cérès.
( 4 ) Roi de Macédoine , qui faisoit la guerre an* Athéniens.
( 5 ) Viens conte dont on amuse les petit* enfans.
(б) Ces six derniers vers sont sus par cœur de tout le monde , e.t la transition au moyen de laquelle iis sont amenés est des plus Ingénieuses.
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MW
FABLE
l'Homme et la Puce.
P ar des, vœux importuns nous fatiguons les Dieu? Souvent pour des sujets même indignes des hommes :
Il semble que le Ciel sur tous tant que nous sommes .. Soit obligé d’avoir incessamment les yeux,
El que le plus petit de la race mortelle,
A chaque pas qu’il fait , à chaque bagatelle*,
Doive intriguer l’Olympe et tous ses citoyens,
Comme s’il s’agissoit des Grecs et desTroyens.
Un sot par une puce eut l’épaule mordue.
Dans les plis de ses draps elle alla se loger.
Hercule, ce dit-il’, tu devois bien purger La terre de cet hydre au printemps revenue !
Que fais-tu, Jupiter, que du haut de la nue Tu n’en perdes la race afin de me venger ?
Pour tuer une puce, il vouloit obliger
Ces Dieux à lui prêter leur foudre et leur massue (i)*.
( Voyez Esope , Fable LXIL )
( i ) Cette fable est écrite avec beaucoup d’élégance et de puiibte.
FABLE VI
Les Femmes et le Secret.
Rie» ne pèse tant qu’un secret (i):
Le porter loin est difficile aux dames ; Et je sais meme sur ce fait Itou nombre d’hommes qui sont femmes.
(i^ Froverbe.
ig'| FABLFS CHOISIES
Pour éprouver la sienne un mari s’écria ,
La nuit élant près d’elle: O Dieux ! qu’est-ce cela ?
Je n’en puis plus l on me déchire !
Quoi ! j’accouche d’un œuf ! —D’un œuf ? — Oui ! le voilà Frais et nouveau pondu : gardez bien de le dire ,
On m’appelleroit poule. Knfin n’en parlez pas.
La femme neuve sur ce cas ,
Ainsi que sur mainte autre affaire,
Crut la chose , et promit ses grands Dieux de se taire. Mais ce serment s’évanouit Avec les ombres de la nuit.
L’épouse indiscrète et peu fine ,
Sort du lit quand le jour fut à peine levé,
Et de courir chez sa voisine :
Ma commère , dit-elle , un cas est arrivé (i) :
N’en dites rien surtout , car vous me feriez battre :
Mon mari vient de pondre un œuf gros comme quatre (a).
Au nom de Dieu , gardez-vous bien , D’aller publier ce mystère.
Vous moquez-vous ? dit l’autre : ah ! vous ne savez guère Quelle je suis. Allez , ne craignez rien.
La femme du pondeur s’en retourne chez elle.
L’autre grille déjà d’en conter la nouvelle:
Elll va la répandre en plus de dix endroits ;
. Au lieu d’un œuf elle en dit trois.
Ce n’est pas encor tout; car une autre commère Kç dit quatre , et raconte à l’oreille le fait :
» Précaution peu nécessaire ,
Car ce n’étoit plus un secret.
Comme le nombre d’œufs , grâce à la renommée ,
De bouche en bouche alloit croissant ,
Avant la fin de la journée
Ils se montoient à plus d’uii cent.
(i) Que de gaîté , que de naturel dans ce dialogue .
(«I Elle ne se contente pas de raconter le fait , elle l’exagAra
t>t la fumaim;. liv. vin.
FABLE Y II
Le Chien qui porte à son cou le Dîné de son Maître.
Certain chien qui portait la pitance au logis ,
S 'était fait un collier du dîné de son maître.
Il étoit tempérant , plus qu’il n’eûl voulu l’être (r). Quand il voyoit un mets exquis;
Mais enfin il rétoit : et , tous tant que nous sommes , Nous nous laissons tenter à l’approche des biens.
Chose étrange! on apprend la tempérance aux chiens Et l’on ne peut l’apprendre aux hommes l Ce chien-ci donc étant de la sorte atourné (a) ,
Un mâtin passe, et veut lui prendre le diué.
Il n’en eut pas toute la joie Qu’il espéroit d'abord : le chien mit lias la proie Pour la défendre mieux n’eu étant plus chargé.
Grand combat. D’autres chiens arriveut :
Ils étoient de ceux-là qui vivent Sur le public, et craignent peu les coups.,
Notre chien , se voyant trop foible contre eux tous ,
Et que la chair couroit un danger manifeste,
Voulut avoir sa part ; et , lui sage, il leur dit ;
Point de courroux , messieurs , mou lopiu (3) me suffit Faites votre profit du reste.
V ces mots , le premier il vous happe un moreeau ,
El chacun de tirer, le mâtin, la canaille,
A qui mieux mieux : ils firent tous ripaille ( 4 ) ; Chacun d’eux eut part au gâteau. n
Je crois voir eu ceci l’image d’une ville Ou l’on met les deniers à la merci des gens.
( 1 ) Vers très-plaisant qui exprime à merveille le combat entra l’appétit du chien et la victoire que son éducation lui fait remporter sur lui-incme.
(a) Orné, du latin adomnre , parer.
; .> i Morceau de quelque chose ù manger et principalement d« viande.
l! Firent grand' chère. 11 est populaire.
ig() FABLES CHOISIES
* • ; Echevins , prévôl des marchands ,
Tout fait sa main : le plus habile Donne aux autres l’exemple; et c’est un passe-temps De leur voir nettoyer un monceau de pistoles. r / Si quelque scrupuleux , par des raisons frivole#, T , . Veut defendre l’argent, et dit le moindre mot, ^
On lui fait voir qu’il est un sot. j
Il n’a pas de peiue à se rendre :
C’est bientôt îe premier à prendre.
FABLE VIII
Le Rieur et les Poissons.
Ok cherche les rieurs ; et moi je les évite.
Cet art veut, sur tout autre, un suprême mérite:
Dieu ne créa que pour les sots Les méchans diseurs de bons mots(i).
J’en vais peut-être en une fable Introduire un : peut-être aussi Que quelqu’un trouvera que j’aurai réussi.
Un rieur étoit à la table D’un financier, et u’avoit en son coin Que de petits poissons : tous les gros étoient loin.
11 prend donc les menus , puis leur parle à l’oreille ;
Et puis il feint , à la pareille ,
D’écouter leur réponse. On demeura surpris; ,
Cela suspendit les esprits.
Le rieur alors , d’un ton sage ,
Dit qu'il craignoit qu’un sien ami.
Pour les Graudes-Indes parti ,
N eût depuis un an fait naufrage ,
Il s’en informe donc à ce meuu fretin :
Mais tous lui répondoient qu’ils n’étoient pas d’un âge .
(i) Ceux qui «flectrnt de l’esprit dans tout ce qu’lis disent. Cos vers sont si justes et si précis qu’ils sont préseos à la mémoire de tout le monde
a savoir au vrai son destin :
Les gros en savoient davantage.
N’en puis-je donc, messieurs, ui\gros interroger?
De dire si la compagnie Prit goût à la plaisanterie , l'en doute : mais enfin il les sut engager A lui servir d’un monstre assez vieux pour lui dire Tous les noms des chercheurs de inondes inconnus (x) Qui n’en étoient pas revenus , dt qui depuis cent ans sous l’ahime ( 2 ) avoient vus Les anciens du vaste empire.
fi) Les royagears.
(a) Dans la mer.
FABLE IX
Le Rat et l’Huître.
L» rat, hôte d’un champ, rat de peu de cervelle Des lares paternels (3) un jour se trouva soû.
11 laisse là le champ , le grain et la javelle ,
Va courir le pays , abandonne son trou.
Si tôt qu'il fut hors de la case ;
Que le inonde , dit-il , est grand et spacieux !
Voilà les Apennins (4) , et voici le Caucase (5) !
La moiudre taupiuée étoit mont à ses yeux.
Au bout de quelques jours le voyageur arrive Ku un certain canton où Thélis (6) sur la rive A voit laissé mainte huître : et notre rat d’abord Crut voir, eu les voyant , des vaisseaux de haut bord. Certes, dit-il, mon père étoit un pauvre sire!
Il n'osoit voyager, craintif au dernier point.
(3) Lares, Dieux domestiques des païens.... Lares paternels, ex. pression Ggurée pour dire la maison paternelle.
f4) Chaîne de montagnes qui régnent le long de l'Italie.
(5) Hautes montagnes d’Asie.
(6) Déesse de la mer , pour la mer elle-même
Pour moi , j'ai déjà vu le maritime empire :
.T’ai passé les déserts, mais nous n’y bûmes poiuL I)’un certain magister le rat tenoit ces choses ,
Et les disoit à travers champs ;
N’étant pas de ces rats qui, les livres rongeans,
Se font savans jtisques aux dents.
Parmi tant d'huîtres toutes closes ,
Une s’étoit ouverte ; et bâillant au soleil ,
Par un doux zéphyr réjouie,
Humoit l’air, respiroit , étoit épanouie,
Planche, grasse, et d’un goût, à la voir, non-pareil. D’aussi loin que le rat voit cette huître qui bâille : Qu’aperçois-je , dit-il ? c’est quelque victuaille ;
Et , si je ne me trompe , à la couleur du mets.
Je dois faire aujourd’hui bonne chère ou jamais. Là-dessus maître rat , plein de belle espérance ,
Approche de l’écaille , allonge un peu le cou ,
Se sent pris comme aux lacs (1), car l’huître tout d’un coup Se referme. Et voilà ce que fait l’ignorance.
Cette fable contient plus d’un enseignement.
Nous y voyons premièrement ,
Que ceux qui n’ont du monde aucune expérience Sont, aux moindres objets, frappés d’étonnement :
El puis nous y pouvons apprendre Que tel est pris qui croyoit prendre.
(1) On assure qu’il est assez ordinaire de »oir des rais donner dans ce piège. Cette Fable presque tout entière peut être iiiîXe au nombre des plus beaux morceaux de notre poète. On admire surtout le discours du rat et la peinture, de l’huitre.
FABLE X
L’Ours et L’Amateur des jardins.
Cehtaik ours montagnard , ours à demi léché , Uonfiué par le sort dans un luis solitaire,
DE Là FONTAINE. LIV. VIII. HJ<J
Nouveau Bellérophou ( 1 ) , vivoit seul et caché.
Il fût devenu fou :1a raison d’ordinaire N'habite pas long-temps chez les gens séquestrés.
Il est bon de parler, et meilleur de se taire (■-») ;
Mais tous deux sont mauvais alors qu’ils sont outrés.
Nul nnimal n’avoit affaire
Dans les lieux que l’ours habitoit ;
Si bien que , tout ours qu’il étoit ,
Il vint à s’ennuyer de cette triste vie.
Pendant qu’il se livrait à la mélancolie ,
Non loin de là certain vieillard S ennuyoit aussi de sa part.
Il aimoit les jardins, étoit prêtre de Flore ('<},
Il letoit de Pomone ( 4 ) encore.
Ces deux emplois sont beaux ; mais je voudrais parmi (5) Quelque doux et discret ami.
Les jardins parlent peu , si ce n’est dans mon livre.
De façon que , lassé de vivre Avec des gens muets, notre homme un peu matin.
Va chercher compagnie, et se met en ranipagoe.
L’ours , porté d’un même dessein ,
Venoit de quitter sa montagne.
Tous deux , par un cas surprenant ,
Se rencoutreut en un tournant.
L’homms eut peur : mais comment esquiver et que faire ? Se tirer en Gascon d’une semblable affaire Est le mieux : il sut donc dissimuler sa peur.
L’ours , très-mauvais complimenteur ,
Lui dit : Viens-t’en me voir. L’autre reprit : Seigneur , Vous voyez mon logis ; si vous me vouliez faire faut d’honneur que d’y prendre un champêtre repas.
(1) Prince valeureux qui, après avoir essuyé les plus terrible» aventures , accablé d'une noire mélancolie , se retira dons nu disert pour rompre tout commerce avec les lio mue». Comme l a Fontaine sait donuer de l’éclat à ses personnages ! Tout-à-lTiriiro un charretier étoit le Phae'ton d’une voilure « foin ; maintenant tin ours à demi léché devient un grand prince solitaire.
(*) Proverbe.
(i) Déesse des fleurs.
(l) Déesse des fruits.
(h) Parmi ne scroit plus employé en pareille rnn«t-»t
J’ai des fruits , j’ai du lait : ce n’est peut-être pas De nos seigneurs les ours le manger ordinaire.
Mais j’offre ce que j’ai. L’ours l’accepte : et d’aller.
Les voilà bons amis avaut que d’arriver :
Arrivés , les voilà se trouvant bien ensemble :
Et bien qu’on soit, à ce qu’il semble.
Beaucoup mieux seul qu’avec des sots ,
Comme l’ours en un jour ne disoit pas deux mots. L’homme pouvoit sans bruit vaquer à son ouvrage. L’ours nlloit à la chasse, apportoit du gibier;
Faisoit son principal métier D’être bon émoueheur (i); écartoit du visage De son ami dormant ce parasite ailé (a)
Que nous avons mouche appelé.
Un jour que le vieillard dormoit d’un profond somme, Sur le bout de son nez une allant se placer,
Mit l’ours au désespoir ; il eut beau la chasser.
Je t’attraperai bien, dit-il ; et voici comme.
Aussitôt fait que dit : le fidèle émoueheur Vous empoigue un pavé , le lance avec roideur ,
Casse la tète à l’homme en écrasant la mouche;
Et, non moins bon archer (3) que mauvais raisonneur lloide mort étendu sur la place il le couche.
llien n’est si dangereux qu’un ignorant ami ;
Mieux vaudrait un sage ennemi ( 4 ).
(il De chasser les mouches qui venoient piquer sou ami.
( 2 ) Parasite, qui fait métier d’aller manger à ta table d’autrui. Parasite ailé. Jolie périphrase.
(3) Archer se dit de certains officiers subalternes de justice ou de police.
(4) Proverbe.
FABLE XI
Les deux Amis.
Deux vrais amis vivoient au Monomotapa (5).
L’un ne possedoit rieu qui n’appartint à l’autre.
(5) Pays au sud-est de t' Afrique. La recherche de ce uotn tii/ar' ■
1)E LA FONTAINE. LIV. VIII. UOt
Les amis de ce pays- là
Valent bien, dil-on (i), ceux du noire.
L'ne nuit que chacun s’occupoit au sommeil (2) , lit mettoit à profit l’absence du soleil ,
Un de nos deux amis sort du lit en alarme;
Il court chez son intime , éveille les valets :
Morphèe (3) avoit touché le seuil de ce palais. "
L’ami couché s’étonne; il prend sa bourse; il s’arme. Vient trouver l’autre, et dit : Il vous arrive peu De courir quand on dort ; vous me paraissiez homme A mieux user du temps destiné pour le somme : N’auriez-vous point perdu tout votre argent au jeu?
F.n voici. S’il vous est veuu quelque querelle ,
J’ai mon épée, allons. Vous euuuyez-vous point?
Non , dit l’ami , ce n’est ni l’un ni l’autre point :
Je vous rends grâce de ce zèle.
Vous m’êles , en dormant , un peu (4) triste apparu ;
J’ai craint qu’il ne fût vrai; je suis vile accouru :
Ce maudit songe en est la cause.
Qui d’eux aimoit le mieux? Que t’eu semble, lecteur? Cette difficulté vaut bien qu’on la propose.
Qu’un ami véritable est une douce chose !
Il cherche vos besoins au fond de votre cœur ;
Il vous épargne la pudeur De les lui découvrir vous-même :
Un songe , un rien , tout lui fait peur ,
Quand il s’agit de ce qu’il aime.
et de ce lien éloigné où La Fontaine place ces deux amis, n’est pas sans malice.
( 1 ) Dit-on est excellent. Avec moins de goût, un autre poete auroit fait une sortie contre les amis de notre pays. C’est l’art de Va Fontaine de faire entendre beaucoup plus qu’il ne dit.
(a) On ■voit percer dans une foule de passages des Fables de notre auteur l'estime qu’il avoit pour le sommeil. II n’y avoit que lui qui pût trouver cette expression s’occuper au sommeil, lui qui des deux parts de sa vie souloit passer
h’ une à dormir , et l’uutre à ne rien faire.
(i) Le Dieu du sommeil, c'est-à-dire tout le monde dormoit dans ce palais.
(4) Un prit est une expression de sentiment. La fin de cet apolo guv est au-dessus de tout éloge.
FABLE XII
Le Cochon , la Chèvre et le Mouton. ,
Uke chèvre, un mouton, avec un cochon gras.
Montés sur même char, s’en alloient à la toirc.
Leur divertissement ne les y portait pas :
On s’eu alloit les vendre , à ce que dit l’histoire :
Le charton (i) n’avoit pas dessein De les mener voir Tabarin (a).
Dom pourceau crioit eu chemin Comme s'il avoit eu cent bouchers à ses trousses :
C’éloil une clameur à rendre les gens sourds.
Lesjuitres animaux, créatures plus douces,
Bonnes gens, s’étonnoient qu’il criât au secours;
Ils ne voyoieut nul mal à craindre.
Le charton dit au porc : Qu’as-tu tant à te plaindre ?
Tu nous étourdis tous : que ne te tiens-tu coi (3J ?
Ces deux personnes-ci (4) t plus honnêtes que toi, Dcvroient t’apprendre à vivre, ou du moins à te taire Regarde ce mouton ; a-t-il dit un seul mot ?
Il est sage. Il est un sot (5) ,
Repartit le cochon : s'il savoit sou affaire ,
Il crîroit , comme moi , du haut de son gosier ;
Et cette autre personne honnête Criroit tout du haut de sa tête.
Ils pensent qu’on les veut seulement décharger (6)
(>) Celui qu: conduisait le char.
( 2 ) On appelle ainsi un farceur qui représente dans les places publiques.
(3) Défaut d’harmonie.
(4) La Fontaine a l’art de nous intéresser toujours aux acteurs qu'il inet en scène. On n’avoit jamais dit des animaux : Ces pertonnes-ci , et le choix de cette expression prête à la chèvre et nu mouton une importance plaisante.
(5) Ce vers composé de mnnosyllables , et brusquement coupât au troisième mol , (tonne k ce dialogue beaucoup de vivacité.
(6J Çutierger ne rime pas avec gosier.
DR I. A rONTAINK. I.IV. Mil* üo3
Lu chèvre de sou luit , lu mouton de su iuine Je ne sais pas s’ils ont raison ;
Mais quant à moi , qui ne suis bon Qu’à manger , ma mort est certaine.
Adieu mon toit et ma maison.
Dom pourceau raisouuoit en subtil personnage :
Mais que lui servoit-il ? Quand le mal est certain ,
La plainte ni la peur ne changent le destin ,
Et le moins prévoyant est toujours le plus sage.
FABLE XIII
Tirets et J marante.