POUR MADEMOISELLE DE SILLERT
J’avois Esope quitté ,
Pour être tout à Bocace : (i)
Mais une divinité Veut revoir sur le Parnasse Des fables de ma façon.
Or , d’aller lui dire ,*Non ,
Sans quelque valable excuse ;
Ce n’est pas comme on en use Avec des divinités ,
Surtout quand ce sont de celles Que la qualité de belles Fait reines des volontés.
Car , afin que l’on le sache ,
C’est Sillery qui s’attache A vouloir que , de nouveau t Sire loup , sire corlwau ,
Chez moi se parlent en rime»
Qui dit Sillery dit tout :
Peu de gens en leur estime Lui refusent le' haut bout ;
ft) La Fontaine fait ici allusion & ses coules imités de Horace, poêle italien. . •
-ao4 FABLES CHOISIES
Comment le pourroit-on faire?
Pour venir à notre affaire,
Mes contes , à son avis ,
Sont obscurs : les beaux esprits N’entendent pas toute chose.
Faisons donc quelques récits Qu’elle déchiffre sans glose :
Amenons des bergers; et puis nous rimerons Ce que disent entre eux les loups et les moutons
Tircis disoit un jour à la jeune Amarante :
Ah ! si vous connoissiez comme moi certain mal Qui nous plaît et qui nous enchante,
Il n’est bien sous le ciel qui vous parût égal.
Souffrez qu’on vous le communique ; •
Croyez-moi , n’ayez point de peur :
Voudrois-je vous tromper , vous , pour qui je me pique Des plus doux sentimens que puisse avoir un cœur ? Amarante aussitôt réplique :
Comment l’appelez-vous , ce mal ? quel est son nom ? — L’Amour. — Ce mot est beau ! dites - moi quelques marques
A quoi je le pourrai connoître : et que sent-on ? —
Des peines près de qui le plaisir des monarques Est ennuyeux et fade : on s’oublie , on se plait Toute seule en une forêt.
Se mire-l-on près d’un rivage,
Ce n’est pas soi qu’on voit; on ne voit qu’une image Qui sans cesse revient , et qui suit en tous* lieux ;
Pour tout le reste on est sans yeux.
Il est un berger du village
Dont l’abord, dont la voix, dont le nom fait rougir : On soupire à son souvenir :
On ne sait pas pourquoi , cependant on soupire :
On a peur de le voir , encor qu'on le désire.
Amarante dit à l’instant :
Oh! oh! c’est là ce mal que vous me prêchez tant!
Il ne in’est pas nouveau : je pense le counoitre.
Tircis à son but croyoit être ,
- Quand la bclie ajouta : Voilà tout justement
Ce
Ce que je sens pour Clidamant.
L’autre manqua mourir de dépii et de honte.
1) est force gens comme lui ,
Qui prétendent n’agir que pour leur propre compte ,
Et qui font le marché d’autrui.
FABLE XIV
Les obsèques de la Lionne.
La femme du lion mourut :
Aussitôt chacun accourut Pour s’acquitter envers le prince De certains complimens de consolation ,
Qui sont surcroît d’affliction.
Il fit avertir sa province Que les obsèques se feroient Un tel jour, en tel lieu^ses^prévôts y seraient Pour régler la cérémonie ,
Et pour placer la compagnie.
^ugez si chacun s’y trouva. prince aux cris s’abandonna ,
Et tout son antre en résonna (i) :
Les lions n’ont point d’autre temple.
On entendit à son exemple Rugir en leur patois messieurs les courtisans.
Je défîuis la cour : Un pays où les gens ,
Tristes , gais, prêts à tout, à tout indifférens,
Sont ce qu’il plaît au prince, ou, s’ils ne peuvent l’être, - Tâchent au moins de le paraître.
Peuple caméléon ( 2 ) , peuple singe du maître (3) ;
(t) Ces trois rimes masculines imitent la longueur et l’éclat des gémisscmens do lion, et le dernier vers exprime le brait de l'écho qui les répète.
(>) Petit animal terrestre qui prend la coulear des choses dont il approche. , . i
(3) Servile imitateur du maître.
ao 6 . r.WILF.S CllOISIF.S
Ou diroit qu'un esprit anime mille corps :
CTest bien là que les gens sont de simples ressorts (i).
Pour revenir à notre affaire ,
Le cerf ne pleura point. Comment eut -il pu faire?
Cette mort le vengeoït : la reine âvoit jaais Etranglé sa femme et son fils.
Bref, il ne pleura point. Un flatteur l’alla dire,
Et souliut qu’il l’avoit vu rire.
La colère du roi , comme dit Salomon ,
Est terrible , et surtout celle du roi lion :
Mais ce cerf n’avoit pas accoutumé de lire (?.).
Le monarque lui dit : Chétif hôte des bois , ,
Tu ris ? tu ne suis pas ces gémissantes voix!
Nous n’appliquerons point sur tes membres profanes Nos sacrés ongles : venez , loups ,
Vengez la reine; immolez tous Ce traître à ses augustes mânes.
Le cerf reprit alors : Sire , le temps des pleurs Est passé : la douleur est ici Superflue.
Votre digne moitié , couchée entre des "fleurs ,
Tout près d’ici m’est apparue;
Et je l’ai d’abord Reconnue.
Ami , m’a-t-clle dit , garde que ce convoi ,
Quand je vais chez les Dieux , ne t’oblige à des lârmes : Aux champs Elysiens (3) j’ai goûté mille charmes, Conversant avec ceux qui sont saints comme moi.
Laisse agir quelque temps le désespoir du roi :
J’y prends plaisir. A peine on eut ouï la chose ,
Qu’on se mit à crier : Miracle! Apothéose ( 4 ) !
Le cerf eut un présent , bien loin d’être puni.
Amusez les rois par des songes ,
Flattez-les, payez-les d’agréables mensonges :
; ( 1 ) Sans raisonnement, sans senUment. Celte définition de fa
• cour est juste st bien exprimée.
( 2 ) Raison plaisante de la tranquillité du cerf qui ne craint rien de la colère du liou , parce qu’il n’a pas lu Salomon.
(3) Partie des enfers où les poètes placent les auies bienheu*
relises. ’
(4) Déification , pour dire le voilà au ran;* des Dieux.
DE LA. FONTAINE. LIV.; V1U. !i»7
Quelque indignation dont leur cœur soit rempli , lis goberont L’u|>|>àl , vous .serez, leur ami.
FABLE XV
Le Rat et l Éléphant.
Se croire un personnage est fort commun en France, On y lait l’homme d’importance,
El l’on n’est souvent qu’un bourgeois.
C’est proprement le mal franco» :
La sotte vanité nous est particulière.
Les Espagnols sont vains , mais d’une autre manière : Leur orgueil me semble, en un mot,
Beaucoup plus fou , mais pas si sot.
Donnons quelque image du nôtre.
Qui sans doute en vaut bien un autre.
Un rat des pins petits voyoit un éléphant Des plus gros, et railloit le marcher up peu lent De la bête de haut parage,
Qui marchoit à gros équipage.
Sur l’animal à triple étage (i)
Une sultane (s) de renom, .» .
Son chien, son chat, et sa guenon (3) ,
Son perroquet , sa vieille, et toute sa maison.
S’eu alloient en pèlerinage. ^
Le rat s’ctonnoit que les gens Fussent touchés de voir cette pesante masse :
< iomrne si d’occuper ou plus ou moins de place Fsous rendoit, disoit-il, plus ou moins imporlans.
Mais qu’admirez-vous tant en lui, vous autres hommes ? Seroit-ce ce grand corps qui fait peur aux enfans?
Nous ne nous prisons pas, tout petits que nous sommes. D’un grain moins que les éléphans.
(i) Fort haut..
(»! Femme «l'un prince d’Orient.
’i) La femelle du singe.
208 /ablls choisies
Il en auro'it dit davantage;
Mais le cbat , sortant de sa cage,
Lui fit voir en moins d’un instant,
Qu’un rat n’est pas un éléphant (i).
(i) Le mécanisme de ces derniers vers est remarquable. Le discours du rat est en vers graves , longs et pompeux , parce qu'il se complaît dans son orgueil. La rapidité de ceux qui suivent nous représente la manière expéditive dont le cbat happa le rat.
FABLE XVI
L'Horoscope.
Oie rencontre sa destinée
Souvent par des chemins qu’on prend pour l’éviter.
Un père eut pour tonte lignée Un fils qu’il aima trop, jusques à consulter Sur le sort de sa géniture Les diseurs de bonne aventure.
Un de ces gens lui dit que des lions surtout Il éloignât l’enfant jusques à certain âge,
Jusqu’à vingt ans, point davantage.
Le père , pour venir à bout D’une précaution sur qui rouloit la vie De celui qu’il aimoit, défendit que jamais On lui laissât passer le seuil de son palais.
Il pouvoit, sans sortir, contenter son envie.
Avec ses compagnons tout le jour badiner ,
Sauter , courir , se promener.
Quand il fut en l’àge où la chasse Plaît le plus aux jeunes esprits ,
Cet exercice avec mépris
Lui fut dépeint. Mais , quoi qu’on fasse ,
Propos , conseil , enseignement ,
Rien ne change un tempérament.
/ Le jeune homme , inquiet , ardent , plein de courage , A peine se sentit des bouillons d’uu tel âge ,
DE LA foktaine. liv. vin. tiuy
Qu’il soupira pour ce plaisir.
Plus l’obstacle étoit grand, plus fort fut le désir (tj.
Il savoit le sujet des fatales défenses;
Et comme ce logis, plein de magnificences ,
Abondoit partout en tableaux ,
Et que la laine (a) et les pinceaux (3)
Traçoieut de tous côtés chasses et paysage ,
* En cet endroit des animaux ,
En cet autre des personnages ,
Le jeune homme a’émeut , voyant peint un lion ;
Ah! monstre, cria-t-il, c’est toi qui me fais vivre Dans l’ombre et dans les fers! A ces mots il se livre Aux transports violens de l’indignation ,
Porte le poing sur l’innocente bête.
Sous la tapisserie un clou se rencontra :
Ce clou le blesse , il pénétra Jusqu’aux ressorts de l’ame : et celte chère tête, l'our qui l’art d’Esculape (4) en vain fit ce qu’il put , Dut sa perte à ces soins qu’on prit pour son salut.
Même précaution nuisit au poète Eschyle (5) :
Quelque devin le menaça , dit-on ,
De la chute d’une maison.
Aussitôt il quitta la ville ,
Mit son lit en plein champ , loin des toits , sous les deux. Un aigle qui portait en l’air une tortue, l'assa par là , vit l’homme , et sur sa tête nue ,
Qui parut un morceau de rocher à ses yeux ,
Etant de cheveux dépourvue ,
Laissa tomber sa proie, aün de la casser :
Le pauvre Eschyle ainsi sut ses jours avancer.
De ces exemples il résulte Que cet art , s’il est vrai , fait tomber dans les maux • Que craint celui qui le consulte :
Mais je l’eu justifie , et maintiens qu’il est faux.
(i) Pensée bien vraie , exprimée avec beaucoup de précision. (■/) Les tapisseries.
(3\ Le* tableaux.
(U Dieu de la médecine et de la chirurgie.
(S) Ancien poète grec dont il nous reste quelques tragédies.
Je ne crois point que la Nature Se suit lié les mains et nous les lie encor Jusqu’au point de marquer dans les deux notre sort. Il dépend d’une conjoncture De lieux , de personnes , de temps ,
Non des conjonctions (ï) de tous ces charlatans.
(le berger et ce roi sont sous même planète,
L’un d’eux porte le sceptre , et l’autre ia houlette.
Jupiter ( 2 ) le vouloit ainsi.
Qu’est-ce que Jupiter? Un corps sans connoissance.
D’où vient donc que son influence Agit différemment sur ces deux hommesrd?
l'uis comment pénétrer jusques à notre monde? Comment percer des airs la campagne profonde? Percer Mars (3), le soleil, et des vides, sans fiu? lin atome la peut détourner en chemin :
Où l’iront retrouver les faiseurs d’horoscope (4) ?
L’état où nous voyons l’Europe Mérite que du moins quelqu’un d’eux l’ait prévu : Que ne ra-t-il donc dit.? Mais nul deux ne Va su (5). L’immense éloignement , le point et sa vitesse ,
Celle aussi de nos passions Permettent-ils à leur foiblesse De suivre pas à pas toutes nos actions ?
Notre sort en dépend , sa course entre-suivie INe va, non plus que nous, jamais d’uu même pas :
Et ces gens veulent au compas Tracer le cours de notre vie !
Il ne se faut point arrêter Aux deux faits ambigus que je viens de conter.
(t) Conjonctions, et conjonctures , deux ver» plus haut, formen* 11 11 jeu de mol puéril.
( 2 ) Le Jupiter dont il s’agit n’est pas le dieu, mais ta planète.
(J) Autre planète au-dessous de Jupiter.
(4) Charlatans qui veulent faire accroire qu’ils voient clairement le bien et le mal qui doit arriver à une personne par la situation où se trouvent les planètes dans le moment de sa naissance.
(5) Vers composé de monosyllabes qui choquent singulièrement ('harmonie
fils par trop chéri ni le bot» homme Eschyle y tout tien : tout aveugle et menteur qu’est cet art, tl peut frapper au but une fois entre mille ;
Ce sont des effets du .hasard.
Ce n’est pas là une fablev
FABLE XVII
VA ne et le Chien ,
* T . se faut entr’aider, c’est la loi de nature (i), -■
L’ÿnc un jour pourtant s’en moqua :
Et ne sais comme il y manqua :
Car il est boune créature (a).
U alloit par pays accompagné du chien.,
Gravement sans souger à rien ,
Tous deux, suivis d’un commun maître.
Ce maître s’endormit. L’âne se mil à paître;
Il étoit alors dans un pré Dont l’herbe étoit fort à son gré.
Point de chardon pourtant , il s’en passa, pour l’heure :
Il ne faut pas toujours être si délicat ( 3 ) ;
Et , faute de servir ce plat ,
"Rarement un festin demeure (4).
Notre baudet s’en sut enfin Passer pour- cette fois. Le chien , mourant de faim ,
Lui dit : Cher compagnon , baisse-toi, je te prie, prendrai mon dîné dans le panier au pain, l'oint de réponse, mot ( 5 ); le roussin d’Arcadie (6) Craignit qu’en perdant un moment Il 11e perdit un coup de. dent.
( 1 ) Vers devenu proverbe.
> ( 2 ) Réflexion naïve et tout-à-fait dans le goût de La Fontaine
(3) Ce vers est charmant après le précédent.
(4) Reste sans qu’on y touche.
(5) Ellipse pour if ne dit mnt.
(6) t'oyez liv. 6, Fable XIX, noie i.
Il fit long-temps la soprde oreille :
Enfin il répondit : Ami , je te conseille * D’attendre que ton maître ait fini son sommeil; Car il te donnera sans faute à son réveil Ta portion accoutumée :
Il ne saurait tarder beaucoup.
Sur ces entrefaites un loup Sort du bois et s’en vient : autre bête affamée. L’âne appelle aussitôt le chien à son secours.
Le chien ne bouge , et dit : Ami , je te conseille De fuir en attendant que ton maître s’éveille :
Il ne saurait tarder : détale vite , et cours.
Que si ce loup t’atteint, casse-lui la mâchoire;
On t’a ferré de neuf : et , si tu me veux croire ,
Tu l’étendras tout plat. Pendant ce beau discours. Seigneur loup étrangla le baudet sans remède.
Je conclus qu’il faut qu’on s’entr’aide.
FABLE XVIII
Le Bossa et le Marchand.
Un marchand grec en certaine contrée Faisoit trafic. Un bas$a (i) ï’appuyoit;
De quoi le Grec en bassa le payoit Non en marchand : tant c’est chère denrée Qu’un protecteur. Celui-ci çoûloit tant ,
Que notre Grec s’alloit partout plaignant.
Trois autres Turcs, d’un rang moindre en puissance , Lui vont offrir leur support (2) en commun.
Eux trois vouloient moins de reeonnoissauce Qu’à ce marchand il en coûtait pour un.
Le grec écoute ; avec eux il s’engage.
Et le bassa du tout est averti ;
( 1 ) Gouverneur de province. Ou écrit ordinairement baclia ou pacha.
' (*) Appui.
Blême on lui dit qu'il jortra, s’il est sage,
A ces gens-là quelque méchant parti ,
Les prévenant, les chargeant d’un message (i)
Pour Mahomet , droit en son paradis Et sans tarder, sinon ces gens unis Le préviendront , bien certains qu’à la ronde Il a des gens tout prêts pour le venger :
Quelque poisou l’enverra protéger Les trafiquans qui sont eu l’autre monde.
Sur cet avis , le Turc se comporta
Comme Alexandre ( 2 ); et, plein de confiance,
Chez le marchand tout droit il s'en alla,
Se mit à table. On vit tant d’assurance Eu ses discours et dans tout son maintien ,
Qu’on ne crut point qu’il se doutât de rien.
Ami, dit-il, je sais que tu me quittes;
Même l’on veut que j’en craigne les suites.
Mais je te crois un trop homme de bien ;
Tu n’as pas l’air d’un donneur de breuvage (3).
Je n’en dis pas là-dessus davantage.
Quant à ces gens qui peuseut t’appuyer ,
Ecoute-moi : sans tant de dialogue Et de raison qui pourroient t’ennuyer ,
Je ne te veux conter qu’un apologue.
Ii éloit un berger, son chien, et son troupeau. Quelqu’un lui demanda ce qu’il prélendoil faire D’un dogue de qui l’ordinaire Etoit un pain entier. Il falloit bien et beau (4)
Donner cet animal au seigneur du village.
Lui , berger , pour plus de ménage ,
Auroit deux ou trois mâlineaux (5),
Qui , lui dépensant moins , veilleroient aux troupeaux
( 1 ) l^s envoyant trouver Mahomet dans l’autre inonde.
(a) Allusion h un trait de la vie d’Alexandre. Ce prince prit sans hésiter un médicament de la marin de son médecin , quoique celui-ci lut accusé de vouloir l'empoisonner.
(3) l)e poison.
(,j) Manière de parler, pour dire abtolument.
(à) l’clils chiens
ai 4 FABLES CHOISIES'
Bien mieux que celte bêle seule.
Il muugeoit plus que trois. Mais oh ne disoit pas Qu’il avoit aussi triple gueule Quand les loups livroient des conduits.
Le berger s’en défait : il prend trois cbiens de taille A lui dépenser moins, mais à fuir la baiaill»
Le troupeau s’eu sentit : et tu te sentiras ^
Du choix de semblable canaille.
Si tu fais bien tu reviendras à moi.
Le Grec le crut.
Ceci montre aux provinces Que, tout compté, mieux vaut en bonne foi S’abandonner à quelque puissant roi ,
Que s’appuyer de plusieurs petits princes.
FABLE XIX
V avantage de la Science.
Enthe deux bourgeois d’une ville S’émut jadis un différent :
L’un étoit pauvre, mais habile;
L’autre rirlie, mais ignorait.
Celui-ci sur son concurrent Voulait emporter l’avantage;
Prétendait que tout homme sage Etoit tenu de l’honorer.
C’éloil tout homme sot ; car pourquoi révérer Des biens dépourvus de mérite?
La raison m’eu semble petite.
Mou ami, disoit-il souvent Au savant.
Vous vous croyez considérable :
Mais , dites-moi , tenez-vous table ?
Que sert à vos pareils de lire incessamment ?
Ils sont toujours logés à la troisième «'h ambre (j),
. (i) Chambre pour eïage , iiiusilâ
DE LA FONTAINE. LIV. VIII fil"»
velus au mois de juin comme au mois de décembre, Ayant pour tout laquais leur ombre seulement La république a bien affaire De gens qui ne dépensent rien !
Je ne sais d’homme nécessaire Que celui dont le luxe épand beaucoup de bien.
Nous en usons, Dieu sait! notre plaisir occupe L’artisan, le vendeur, celui qui fait la jupe,
Et celle qui la porte , et vous , qui dédiez A messieurs les gens de finance De méchans livres bien payés.
Ces mots remplis d’impertinence Eurent le sort qu’ils méritoient.
L’homme lettré se tut; il avoit trop à dire.
La guerre le vengea bien mieux qu’une satire.
Mars (x) détruisit le lieu que nos gens habitoient.
Lun et l'autre quitta sa ville.
L’ignorant resta sans asile ;
Il reçut partout des mépris .
L’autre reçut partout quelque faveur nouvelle.
Cela décida leur querelle.
Laissez dire les sots : le savoir a son prix (a).
M Ise Dieu de la guerre pour ta guerre.
(a) Vers plein de sel que personne n'a oublié.
FABLE XX
Jupiter et les Tonnerres.
Jupiter , voyant nos fautes ,
Dit un jour , du haut des airs :
Remplissons de nouveaux hôtes (3)
Les cantons de l’univers
Habités par celte race ^
Qui m’importune et me lasse.
Q) De nouveaux habitons , après avoir exterminé ceux qui étoient alors sur la terre.
2 tG FABLES CHOISIES
Va-t-en , Mercure (i) , aux enfers,
Amene-moi la Furie La plus cruelle des trois.
Race que j’ai trop chérie,
Tu périras cette fois!
Jupiter ue larda guère A modérer son transport.
O vous , rois , qu’il voulut faire (a)
Arbitres de notre sort ,
Laissez , entre la colère Et l’orage qui la suit ,
L’intervalle d’une nuit.
Le Dieu dont l’aile est légère (3)
Et la langue a des douceurs Alla voir les noires sœurs (4).
A Tisiphone et Mégère Il préféra, ce dit-on,
L’iinpitoyable Alecton :
Le choix la rendit si fière ,
Qu’elle jura par Pluton Que toute l’engeauce humaine Seroit bientôt du domaine Des Déités de là-bas.
Jupiter n’approuva pas Le serment de l’Euménide (5).
Il la renvoie , et pourtant Il lance un foudre à l’instant Sur certain peuple perfide.
Le tonnerre , ayant pour guide
Le père même de ceux j
Qu’il menaçoit de ses feux ,
(i) Messager des Dieux.
(?) Apostrophe belle et touchante qui réunit le mérite de l’expre* ■ ■ simi à celui de la peusee.
(3) Mercure.
(4) Les Furies , chargées de châtier tes criminels dans le fartare i on en comptoit trois : Alecton, Mégère et Tisiphone.
(5) Les Furies sont appelée* Euménides d’un mot grec qui signifie doux , bienfaisant. Leur nom est une antiphrase on contre-,
vérité.
Se
Se contenta de leur crainte;
Il n’embrasa que l’enceinte D’un désert in nabi té :
Tout père frappe à côté (1).
Qu’arriva-t-il ? Notre engeance Prit pied sur cette indulgence.
Tout l’Olÿïnpe s’en plaignit ;
Et l’Assembleur des nuages (a)
Jura le Slyx ( 3 ), et promit De former d’autres orages ;
Ils seroient sûrs. On sourit :
On lui dit qu’il étoit père ;
Et qu’il laissât , pour le mieux ,
A quelqu’un des autres Dieux D’autres tonnerres à faire.
Vidcain (4) entreprit l’affaire.
Ce Dieu remplit ses fourneaux De deux sortes de carreaux ;
L’un jamais ne se fourvoie ( 5 ) ;
Et c’est celui que toujours L’Olympe (6) en corps nous envoie :
L’autre s’écarte en son cours ;
Ce n’est qu’aux monts qu’il en coûte t Lien souvent même il se perd ;
Et co dernier en sa route Nous vient du seul Jupiter.
( 1 ) Vers sublime.
(s) Epithète de Jupiter dans Homère^
(3) Pour jura par le Styx. Fleure de l’enfer par quî les Dieux juroient.
f4) Dieu du feu.
(5) Ne s’écarte.
(6) l.e del.
FABLE XXI
Le Faucon et le Chapon.
Ij ar f. traîtresse voix bien souvent vous appelle ; Ne vous pvessez donc nullement :
Ce n’eloit pas un sot, non, non, et croyez-m’en (i), Que le chien de Jean de Nivelle (a).
Un citoyen du Mans , chapon de son métier ,
Etoit sommé de comparoître Pardevant les lares du maître (3) ,
Au pied d’un tribunal que nous nommons foyer.
Tous les gens lui crioient, pour déguiser la chose» Petit, petit, petit; mais, loin de s’y lier,
Le Normand et demi (4) laissoit les gens crier : Serviteur, disoit-il, votre appât est grossier;
Ou ne m’y tient pas , et pour cause.
Cependant un faucon (5) sur sa perche voyoit Notre Manceau qui s’enfuyoit.
Les chapons ont en nous fort peu de conGaucc ,
Soit instinct, soit expérience.
Celui-ci, qui ne fut qu’avec peine attrapé ,
Devoit, le lendemain, être d’un grand soupé.
Fort à l’aise en un plat : honneur dont la volaille Se seroil passée aisément.
L’oiseau chasseur lui 'dit : Ton peu d’entendement Me rend tout étonné. Vous n’êtes que racaille ,
Gens grossiers, sans esprit, à qui l’on n'apprend rien. Pour moi je sais chasser , et revenir au maître.
Le vois-tu pas à la fenêtre?
Il t’attend : es-tu sourd ? Je n’entends que «rop bieD , Repartit le chapon : mais que me veut-il dire ?
Et ce beau cuisinier armé d’un grand couteau?
Re viendrons- tu pour cet appeau (6) ?
(i) Naïveté fort paie. Le récit n’est pas moins plaisant, et !o dialogue l’emporte peut-être sur le récit. La bonhomie de cette observation « Les chapons ont en nous fort peu de confiance / l’ironie iugi'uue , mais piquante, renfermée dans ces vers : Celui-ci gui ne fut gu arec peine, etc. t la vanité et le tou superbe de i’ oiseau chasseur s ton peu d’entendement , etc. , tout cela est parfait s eu deux mots , la fable entière est charmante.
(a 1 Qui s’enfuyoit quand on l’appcloit.
(3) La cuisine.
(4) Nom que l'on donne aux Manceaux, là) Oiseau dressé pour la chasse.
(6) Sorte de sifflet avec lequel on contrefait la voix de» oiseaux pour les faire tomber daus les filets
Laisse-moi fuir; cesse de rire (i)
De l’indocilité qui me fait envoler ,
Lorsque d’un ton si doux on s’en vient m’appeler. Si tu voyois mettre à la broche Tous les jours autant de faucons Que j’y vois mettre de chapons ,
Tu ne me ferais pas un semblable reproche.
(x) Fuir et rire forment une eonsonnanee désagréable.
FABLE XXII
Le Chat et le Rat.
0° ATR ? animaux divers, le chat grippe- fromage,
Triste oiseau le hibou , ronge-maille le rat ,
Dame belette au long corsage (a) ,
Toutes gens d’esprit scélérat ,
Hantoient ( 3 ) le tronc pourri d’un pin vieux et sauvage. Tant y furent qu’un soir à l'entour de ce pin L homme tendit ses rets. Le chat de grand matin Sort pour aller chercher sa proie.
Les derniers traits de l’ombre empêchent qu’il ne voie Le blet (4) ; il y tombe, en danger de mourir :
Et mon chat de crier , et le rat d’accourir ;
L un plein de désespoir , et l’autre plein de joie : il voyoit dans les lacs son mortel ennemi.
Le pauvre chat dit : Cher ami ,
Les marques de ta bienveillance Sont communes en mon endroit :
Viens m’aider à sortir du piège où l’ignorance M’a fait tomber. C’est à bon droit Qim seul entre les tiens , par amour singulière ,
Je t ai toujours choyé , t’aimant comme mes yeux.
Je nen ai point regret, et j’en rends grâce aux Dieux.
fi) Il ne faut qu’un mot à La Fontaine pour peindre ses perw sonnages.
(3) FréqucntoienL
(4) Suspension pleine de goût.
J'allois leur faire ma prière ,
Comme tout dévot chat en use les matius.
Ce réseau me retient : ma vie est en tes mains;
Viens dissoudre ces nœuds (i). Et quelle récompense En aurai-je ? reprit le rat.
Je jure éternelle alliance Avec loi , repartit le chat.
Dispose de ma griffe , et sois en assurance :
Envers et contre tous je te protégerai ;
Et la belette mangerai Avec l’époux de la chouette :
Ils t’en veulent tous deux. Le rat dit .‘Idiot!
Moi ton libérateur I je ne suis pas si sot.
Puis il s’en va vers sa retraite :
La belette étoit près du trou :
Le rat grimpe plus haut : il y voit le hibou. <
Dangers de toutes parts : le plus pressant l’emporte. Ronge-maille retourne au chat, et fait en sorte Qu’il détache un chaînon , puis un autre , et puis tant Qu’il dégage enfin l’hypocrite.
L’homme paroît en cet instant :
Les nouveaux alliés prennent tous deux la fuite.
A quelque temps de là notre chat vit de loin Son rat qui se tenoit alerte et sur ses gardes :
Ah ! mon frère , dit-il , viens m’embrasser ; ton soin Me fait injure ; tu regardes Comme ennemi ton allié.
Penses- tu que j’aie oublié Qu’après Dieu je te dois la vie ?
Et moi , reprit le rat , penses-tu que j’oublie Ton naturel? Aucun traité Peut-il forcer un chat à la reconnoissance ?
S’assure-t-on sur l’alliance Qu’a faite la nécessité ?
( x) Tout ce discours du chat est excellent.
FABLE XXIII
Le Torrent et la Rivière.
Avec grand bruit et grand fracas (i)
Un torrent tomboit des montagnes ;
Tout fuyoit devant lui , l’horreur suivoit ses pas ;
Il iaisoit trembler les campagnes.
Nul voyageur n’osoit passer Une barrière si puissante ;
Un seul vit des voleurs ; et , se sentant presser Il mit entr’eux et lui cette oode menaçante.
Ce n’étoit que menace et bruit sans profondeur :
Notre homme enfin n'eut que la peur.
Ce succès lui donnant courage ,
Et les mêmes voleurs le poursuivant toujours ,
U rencontra sur son passage Une rivière dont le cours ,
Image d’un sommeil doux, paisible et tranquille»
Lui fit croire d’abord ce trajet fort facile :
Point de bords escarpés , un sable pur et net Il entre ; et son cheval le met À couvert des voleurs, mais non de l’onde noire.
Tous deux au Styx allèrent boire (a) ;
Tous deux à nager malheureux Allèrent traverser, au séjour ténébreux,
Bien d’autres fleuves que les nôtres.
Les gens sans bruit sont dangereux (3) :
U n’en est pas ainsi des autres.
(i) Comme La Fontaine sait varier ses tons , monter et descendre avee son sujet 1 11 suffit, ponr en être convaincu, de lire celte peinture du torrent et celle de la rivière , huit ou dix vers plus bas.
(al Boire , m noyèrent. Le Styx est nn fleuve des enfers.
(3) Demis sos anima et tacitos vilare mémento.
Çubd Jlumen taeitum est , forsan latet arctius unda.
{ Caton , Distic. Hv. 4- )
Il n’est pas absolument vrai que les gens sans bruit soient dangereux , et que les autres ne io soient pas. On pouvoit exprimer cette idée d’une manière moins générale.
aaa
FABLE XXIV
I Éducation.
Laiudok et César, frères dont l’origine
Yenoit de chiens fameux , beaux, bien faits et hardis ,
A deux maîtres divers échus au temps jadis,
Hantoient , l’un les forêts , et l’autre la cuisine.
Ils avoient eu d’abord chacun un autre nom :
Mais , la diverse nourriture Fortifiant eu l’un cette heureuse nature ,
En l’autre l’altérant , un certain marmiton Nomma celui-ci Laridon.
Son frère , ayant couru mainte haute aventure,
Mis maint cerf aux abois , maint sanglier abattu ,
Fut le premier César que la gent chienne ait eu.
On eut soin d’empêcher qu’une indigne maîtresse Ne fit en ses enfans dégénérer son sang.
Laridon négligé témoignoit sa tendresse A l’objet le premier passant.
Il peupla tout de son engeance :
Tourne-broches (i) par lui rendus communs en France Y font un corps à part, gens fuyant les hasards.
Peuple antipode des Césars.
On ne suit pas toujours ses aïeux ni son père :
Le peu de soin , le temps, tout fait qu’on dégénère. Faute de cultiver la nature et ses dons ,
Oh ! combien de Césars deviendront Laridons 1
(t) Chiens dressés à faire tourner une roue, dont U Bien va. ment fai', tourner ta broche.
DK LA FONTAINE. LIV. TJH.
3 'Ad
FABLE XXV
Les deux Chiens et CJne mort.
Lis vertus devroient être sœurs ,
Ainsi que les vices sont frères (i) :
Dès que l’un de ceux-ci s’empare de nos cœurs ,
Tous viennent à la file , il ne s’en manque guèm ;
J’entends de ceux qui , n'étant pas contraires , t
Peuvent loger sous même toit.
A l'égard des vertus , rarement on les voit Toutes en un sujet , éminemment placées ,
Se tenir par la main sans être dispersées.
L’un est vaillant, mais prompt; l’autre est prudent , mais froid.
Parmi les animaux , le chien se pique d’être Soigneux , et fidèle à son maître ;
Mais il est sot , il est gourmand :
Témoins ces deux mâtins qui , dans l’éloignement ,
Virent un âne mort qui flottoit sur les ondes.
Le vent de plus en plus l’éloignoit de nos chiens.
Ami, dit l’un, tes yeux sont meilleurs que les miens, , Porte un peu tes regards sur ces plaines profondes.
J’y crois voir quelque chose. Est-ce un bœuf , un cheval ?
Eli ! qu’importe quel animal ?
Dit l’un de ces mâtins , voilà toujours curée. v
Le point est de l’avoir , car le trajet est grand ,
Et de plus il nous faut nager coutre le vent.
Buvons toute cette eau ; notre gorge altérée En viendra bien à bout : ce corps demeurera Bientôt à sec; et ce sera Provision pour la semaine.
Voilà mes chiens à boire : ils perdirent l’haleine ;
(i) Ces rers, pleins de sens . ont peut-être «té su^jmm à L» Fontaine par cette belle peu.ce de Sénèqne : JY uUmn tuira te nianct iHtttm. (Ep 9 5.)
lit puis la vie ; ils firent tant ,
Qu'on les vit crever à l’instant. *
L’homme est ainsi bâti : quand un sujet l’enflamme , L’impossibilité disparoit à son ame.
Combien fait-il de vœux, combien perd-il de pas, S’ontrant pour acquérir des biens ou de la gloire !
Si j’arrondissois mes états !
Si je pou vois remplir mes coffres de ducats!
Si j’apprenois l’hébreu , les sciences , l’histoire l Tout cela, c’est la mer à boire.
Mais rien à l’homme ne suffit.
Pour fournir aux projets que forme un seul esprit , ,
Il faudrait quatre corps : encor , loin d’y suffire ,
A mi-chemin je crois que tous demeureraient :
Quatre Mathusalem (i) bout à bout ne pourraient Mettre à fin ce qu’un seul désire.
( Voyez Phèdre , liv. i , Fable XIX. )
(i) Mathusalem vécut 969 ans. Nul homme n'a fourni une aussi longue carrière.
FABLE XXVI
Démocrite (2) et les Abdêrilains.
Que j’ai toujours haï les pensers du vulgaire ( 3 ) !
Qu’il me semble profane , injuste et téméraire ,
Mettant de faux milieux entre la chose et lui ,
Et mesurant par soi ce qu’il voit en autrui !
Le maître d’Epicure (4) en fit l’apprentissage.
Son pays le crut fou. Petits esprits ! Mais quoi !
( 2 ) Un des plus grands pliilosophes de l'antiquité, no à Abdèrc. . (3) Oek profanum vulgus et arceo. ( Hor. od. 1, 1. 3.) Beau mou-
vement qui convient à cet apologue dont le ton doit être trèsélcvé. On a déjà dit que pensers étoit noble et poétique.
(4) Démocrite avoit transmis à Epicure , célèbre philosophe , le système des atomes et du vide qu’il tenoit de Leueippe.
Aucun n'est prophète chez soi (i).
Ces gens éloient les fous, Démocrite le sage.
L’erreur alla si loin, qn’Abdère (2) députa Vers Hippocrate (3), et l’invita,
Par lettre et par ambassade ,
A venir rétablir la raison du malade. T
Notre concitoyen, disoient-ils en pleurant Perd l’esprit : la lecture a gâté Démocrite.
Nous l’estimerions plus s’il étoit ignorant.
Aucun nombre, dit-il , les mondes ne limite (4) : Peut-être même ils sont remplis De Démocrites infinis (5).
Non content de ce songe, il y joint les atomes,
Enfans d’un cerveau creux , iuvisibles fantômes ;
Et mesurant les deux sans bouger d’ici-bas ,
Il connoit l’univers et ne seconnoit pas (6).
Un temps fut qu’il savoit accorder les débats ^ Maintenant il parle à lui-même.
Venez , divin mortel ; sa folie est extrême.
Hippocrate n’eut pas trop de foi pour ces gens : Cependant il partit. Et voyez , je vous prie ,
Quelles rencontres dans la vie Le sort cause I Hippocrate arriva dans le temps Que celui qu’on disoit n’avoir raison ni sens Cberchoit dans l’homme et dans la bête ,
Quel siège a la raison, soit le cœur, soit la tête.
Sous un ombrage épais , assis près d’un ruisseau ,
Les labyrinthes d’un cerveau (7)
L’occupoient. Il avoit à ses pieds maint volume ,
Et ne vit presque pas son ami s’avancer.
Attaché selon sa coutume.
(il Proverbe tiré du saint Evangile.
( 2 ) Ville de Thrace dont les habitans étoicnt généralement fort stupides au jugement des Grecs.
(31 Célèbre médecin.
(4) Opinion particulière de Démocrite , qni a été renouvelée dans les temps modernes.
(5) C’est-à-dire d’hommes sans nombre. C’est une métonymie. Un Individu pour l’espèce.
fti) On a appliqué ce vers à l'homme en général.
( 7 ) Les siuuosités» les differentes parties du cerveau.
Leur compliment fut court , ainsi qu'on peut penser : Le sage est ménager du temps et des paroles (x). Ayant donc mis à part les entretiens frivoles ,
Et beaucoup raisonné sur l’homme et sur l’esprit ,
Ils tombèrent sur la morale.
Il n’a pas besoin que j’étale Tout ce que l’un et l'autre dit.
Le récit précédent suffit Pour montrer que le peuple est juge rccusable.
En quel sens est donc véritable Ce que j’ai lu dans certain lieu ,
Que sa voix est la voix de Dieu ?
(t) Vers devenu proverbe.
FABLE XXVII
Le Loup et le Chasseur.
Un chasseur de son arc avoit mis bas un daim.
Un faon de biche passe, et le voilà soudain Compagnon du défunt; tous deux gisent sur l’herbe.
La proie étoit honnête, un daim avec un taon.
Tout modeste chasseur en eût été content :
* Cependant un sanglier, monstre énorme et superbe , Tente encore notre archer, friand de tels morceaux. Autre habitant du Slyx : la Parque et ses ciseaux Avec jpeine y mordoient ( 2 ) ; la Déesse infernale Reprit à plusieurs fois l’heure au monstre fatale (3).
De la force du coup pourtant il s’abattit (4).
C’étoit assez de biens. Mais quoi ! rien ne remplit
(s) Construction pittoresque.
(3) Le sanglier conserva quelque temps un reste de rie, quoique sa blessure fût mortelle.
(4) Harmonie imitative.
Les vastes appétits d’un faiseur de conquêtes (i).
Dans le temps que le porc revient à soi , l’archer Voit le long d’un sillon une perdrix inarcher ;
Surcroît chétif aux autres têtes:
De son arc toutefois il bande les ressorts.
Le sanglier , rappelant les restes de sa vie ,
Vient à lui , le découd (2) ; meurt vengé sur son corps :
Et la perdrix le remercie.
Celte part du récit s’adresse aux convoiteux ( 3 ).
L’avare aura pour lui le reste de l’exemple.
Lu loup vit en passant ce spectacle piteux:
O fortune ! dit-il , je te promets un temple (4).
Quatre corps étendus î que de biens ! mais pourtant Il faut les ménager ; ces rencontres sont rares.
(Ainsi s’excusent les avares.)
J’en aurai , dit le loup, pour un mois, pour autant.
Un , deux , trois , quatre corps ( 5 ) , ce sout quatre semaiues ,
Si je sais compter , toutes pleines.
Commençons dans deux jours (6) , et mangeons cependant La corde de cet arc : il faut que l’on l’ait faite De vrai boyau , l’odeur me le témoigne assez (7).
En disant ces mots il se jette Sur l'arc qui se détend , et fait de la sagetle (8)
Un nouveau mort: mon loup a les boyaux percés.
(1) Transition simple et piquante. Ce mot appétit, si commun, est bien relevé par l’epitbète. Faittur 1 U conquête* * , dans sa simplicité, quelque chose de fier.
(а) Le déchire avec ses défenses.
( 3 ) Convoiteux a vieilli.
(41 Cela est excellent dans la bouche de l'avare.
( 5 ) Cette exactitude de calcul caractérise l’avare. Un autre compte roit d'un coup d'œil , celui-ci additionne.
(б) Expression plaisante.
( 7) Il met de la sensualité dans son avarice même
(8) La flèche dressée sur l'arc, du latin sagiifa.
FIN DU LIVRE IIUI'HÈMK.
FAULBS CHOISIES