‹ Fables choisies de La FontaineChapitre 4 sur 68 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

1j’ikdu t gence que Ton a eue pour quelquesunes mes Fables , me donne lieu d’espérer ia même grâce pour ee recueil. Ce n’est pas qu’un des maîtres (1) de notre éloquence n’ait désapprouvé le dessein de les mettre en vers ; il a cru que leur principal ornement est de n’en avoir aucun ; que d’ailleurs la contrainte de la poésie , jointe à la sévérité «le notre langue , m’embarrasseroit en beaucoup d’endroits , et banniroit de la plupart de ces récits la brièveté qu’on peut fort bien appeler l’ame du conte, puisque sans elle il faut nécessairement qu’il languisse. Cette opinion ne sauroit partir que d’un homme d’excellent goût ; je demanderois seulement qu’il en relâchât quelque peu , et qu’il crût que les grâces lacedémoniennes ne sont pas tellement ennemies des muses françaises que l’on ne puûsse souvent les faire marchede compagnie^

Après tout, je n’ai entrepris la chose que sur l’exemple , je ne veux pas dire des an-

(i) Patru , célèbre avocat au parlement de Paris , et membre de l’Académie française.

XÎj PRÉFACE.

ciens, qui ne tire point à conséquence pour moi, mais sur celui des modernes. C’est de tout temps , et chez tous les peuples qui font profession de poésie, que le Parnasse a jugé ceci de son apanage. A peine les Fables qu’on attribue à Esope virent le jour , que Socrate trouva à propos de les habiller des v livrées des muses. Ce que Platon en rapporte est si agréable , que je ne puis m’empêcher d’en faire un des ornemens de cette Préface.

Il dit que Socrate étant condamné au dernier supplice , l’on remit l’exécution de l’arrêt à cause de certaines fêtes. Cébès l’alla voir le jour de sa mort. Socrate lui dit que les dieux l’avoient averti plusieurs fois, J pendant son sommeil , qu’il devoit s’appliquer à la musique avant qu’il mourût. Il n’avoit pas entendu d’abord ce que ce songe signifioit ; car , comme la musique ne rend pas l’homme meilleur, à quoi bon s’y attacher ? Il falloit quil y eût du mystère làdessous , d’autant plus que les dieux ne se lassoient point de lui envoyer la même inspiration. Elle lui étoit encore venue une de ces fêtes : si bien qu’en songeant aux choses que le ciel pouvoit exiger de lui , il s’étoit avisé que la musique et la poésie ont tant de rapport, que possible (i) étoit -ce de la dernière qu’il s’agissoit. 11 n’y a point de bonne poésie sans harmonie : mais il n’y en a point non plus sans fictions 3 et Socrate ne

(i) Peut-être.

préface. xiij

savoit que dire la vérité. Enfin il avoit trouvé un tempérament : c’étoit de choisir des Fables qui continssent quelque chose de véritable , telles que sont celles d’Esope. Il employa donc à les mettre en vers les derniers momens de sa vie.

Socrate n’est pas le seul qui ait considéré comme sœurs la poésie et nos Fables. Phèdre a témoigné qu’il étoit de ce sentiment , et par l’excellence de son ouvrage, nous pouvons juger de celui du prince des philosophes. Apres Phèdre , Avienus a traité le même sujet. Enfin les modernes les ont suivis : nous en avons des exemple» non-seulement chez les étrangers , mais chez nous.

11 est vrai que, lorsque nos gens y ont travaillé , la langue étoit si différente de ce qu’elle est, qu’on ne les doit considérer que comme étrangers. Cela ne m’a point détourné de mon entreprise ; au contraire , je me suis flatté de l’espérance que , si je ne courais dans cette carrière avec succès, on me donnerait au moins la gloire de l’avoir ouverte.

Il arrivera possible que mon travail fera naître à d’autres personnes l’envie de porter la chose plus loin. Tant s’en faut que cette matière soit épuisée , qu’il reste encore plus de Fables à mettre en vers que je n’en ai mis. J’ai choisi véritablement les meilleures, c’està-dire celles qui m’ont semblé telles : mais outre que je puis m’être trompé dans mon

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