XIV . PRÉFACE
choix, il ne sera pas bien difficile de donner un autre tour à celles-là mômes que j’ai choisies ; et si ce tour est moins long , il sera sans doute plus approuvé. Quoi qu’il en arrive , on m’aura toujours obligation, soit que ma témérité ait été heureuse , et que je ne me sois point trop écarté du chemin qu’il falloit tenir, soit que j’aie seulement excité les autres à mieux faire.
Je pense avoir justifié suffisamment mon dessein : quant à l’exécution , le public en sera juge. On ne trouvera pas ici l’élégance ni l’extrêm* 1 brièveté qui rendent Phèdre recommandable ; ce sont qualités au-dessus de ina portée. Comme il m’étoit imposs'Me de l’imiter en cela, j’ai cru qu’il falloit eu récompense égayer l’ouvrage plus qu’il n’a fait. Non que je le blâme d’en être demeuré dans ces termes : la langue latine n’en demandoit pas davantage; et , si l’on y veut prendre garde, on reconnoitra dans cet auteur le vrai caractère et le vrai génie de Tércnce. La simplicité est magnifique chez ces grands hommes : moi, qui n’ai pas les perfections du langage comme ils les ont eues, je ne la puis élever à un si haut point. Il a donc fallu se récompenser d’ailleurs : c’est ce que j’ai fait avec d’autant plus de hardiesse, que Quintilien dit qu’on ne sauroit trop égayer les narrations. Il ne s’agit pas ici d’en apporter une raison : c’est assez que Quintilien l’ait dit. J’ai pourtant considéré
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que , ces Fables étant sue» de tout !c monde, je ne ferois rien , si je ne les rendois nouvelles par quelques traits qui en relevassent le goût. C’est ce qu’on demande aujourd’hui : on veut de la nouveauté et de la gaieté. Je u’appelle pas gaieté ce qui excite le rire , mais un certain charme , un air agréable qu’on peut donner à toutes sortes de sujets, même les plus sérieux.
Mais ce n’est pas tant par la forme que j’ai donnée à cet ouvrage qu’on en doit mesurer le prix, que par son utilité et par sa matière. Car qu’y a-t-il de recommandable dans les productions de l’esprit , qui ne se rencontre dans l’apologue ? C’est quelque chose de si divin , que plusieurs personnages de l’antiquité ont attribué la plus grande partie de ces Fables à Socrate, choisissant, pour leur servir de père , celui des mortels qui avoit le plus de communication avec les dieux. Je ne sais comme iis n’ont point fait descendre du ciel ces mêmes Fables , et comme ils ne leur ont point assigné un dieu qui en eût la direction , ainsi qu’à la poésie et à l’éloquence. Ce que je dis n’est pas toutà-fait sans fondement; puisque, s’il m’est permis de mêler ce que nous avons de plus sacré parmi les erreurs du paganisme, nous voyons que la Vérité a parlé aux hommes par paraboles : et la parabole est-elle autre chose que l’apologue, c’est-à-dire un exemple fabuleux, et qui s’insinue avec d’autant plus
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de facilité et d’effet . qu’il est plus commun et plus familier ? Qui ne nous proposeroit à imiter que les maîtres de la sagesse , nous fourniroit un sujet d’excuses : il n’y en a point quand des abeilles et des fourmis sont capables de cela même qu’on nous demande.
C’est pour ces raisons que Platon , ayant banni Homère de sa république , y a donné à Esope une place très - honorable. Il souhaite que les enfans sucent ces Fables avec le lait ; il recommande aux nourrices de les leur apprendre , car on ne sauroit s’accoutumer de trop bonne heure à la sagesse et à la vertu. Plutôt que d’être réduits à corriger nos habitudes , il faut travailler à les rendre bonnes , pendant qu’elles sont encore indifférentes au bien ou au mal. Or quelle méthode y peut contribuer plus utilement que ces Fables ? Dites à un enfant que Crassus , allant contre les Parthes , s’engagea dans leur pays sans considérer comment il en sortiroit ; que cela le fit périr lui et son armée , quelque effort qu’il fît pour se retirer. Dites au même enfant que le renar^et le bouc descendirent au fond d’un puits pour y éteindre leur soif ; que le renard en sortit s’étant servi des épaules et des cornes de son camarade comme d’une échelle ; au contraire, le bouc y demeura pour n’avoir pas eu tant de prévoyance ; et par conséquent il faut considérer en toute chose la fin. Je demande lequel de ces deux exemples fera
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le plus d'impression sur cet enfant. Ne s’arrêtera-t-il pas au dernier , comme plus conforme et moins disproportionné que l’autre à la petitesse de son esprit ? Il ne faut pas m’alléguer que les pensées de l’enfance sont d’elles-mêmes assez enfantines, sans y joindre encore de nouvelles badineries. Ces badineries ne sont telles qu’en apparence ; car dans le fond elles portent un sens très-solide. Et comme , par la définition du point, de la ligne , de la surface , et par d’autres principes très - familiers , nous parvenons à des connoissances qui mesurent enfin le ciel et la terre ; de même aussi , par les raisonnemens et conséquences que l’on peut tirer de ces Fables , on se forme le jugement et les mœurs, on se rend capable de grandes choses.
Elles ne sont pas seulement morales , elles donnent encore d’autres connoissances ; les propriétés des animaux et leurs divers caractères y sont exprimés ; par conséquent les nôtres aussi, puisque nous sommes l’abrégé de ce qu’il y a de bon et de mauvais dans les créatures irraisonnables. Quand Prométhée voulut former l’homme , il prit la qualité dominante de chaque bête : de ces pièces si différentes il composa notre espèce ; il fit cet ouvrage qu’on appelle le Petit -Monde.
Ainsi ces Fables sont un tableau où chacun de nous se trouve dépeint. Ce qu’elles nous représentent confirme les personnes d’dge avancé dans les connoissances que l’usage
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leur a données , et apprend aux enfans ce qu’il faut qu’ils sachent. Comme ces derniers sont nouveaux venus dans le monde , ils n’en commissent pas encore les habitans.
ils ne se connoissent pas eux-mêmes : on ne es doit laisser dans cette ignorance que^e moins qu’on peut; il faut leur apprendre ce que c’est qu’un lion , un renard , ainsi du reste , et pourquoi l’on compare quelquefois un homme à ce renard ou à ce lion. C’est à quoi les Fables travaillent : les premières notions de ces choses proviennent d’elles.
J’ai déjà passé la longueur ordinaire des préfaces , cependant je n’ai pas encore rendu raison de la conduite de mon ouvrage.
L’apologue est composé de deux parties , dont on peut appeler l’une le corps, l’autre l’ame. Le corps est la Fable ; l’ame est la moralité. Aristote n’admet dans la Fable que les animaux; il en exclut les hommes et les plantes. Cette règle est moins de nécessité que de bienséance , puisque ni Esope y ni Phèdre , ni aucun des iàbulistes , ne l’a gardée ; tout au contraire de la moralité , dont aucun ne se dispense. Que s’il m’est arrivé de le faire , ce n’a été que dans les endroits où elle n’a pu entrer avec grâce , et où il est aisé au lecteur de la suppléer.
On ne considère en France que ce qui plaît :
c’est la grande règle, et, pour ainsi dire .
la seule. Je n’ai donc pas cru que ce fût un crime de passer par-dessus les anciennes coju-