‹ Fables choisies de La FontaineChapitre 41 sur 68 · LIVRE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE NEUVIÈME

FABLE I

Le Dépositaire infidèle.

Grâce aux filles de Mémoire (x) ,

J’ai chaulé des animaux;

Feut-êlre d’autres héros M’auroient acquis moins de gloire ,

Le loup en langue des Dieux ,

Parle au chien dans mes ouvrages ;

Les bêtes , à qui mieux mieux ,

> Y font divers personnages ,

Les uns fous , les autres sagas ,

De telie sorte pourtant Que les fous vont l’emportant,

La mesure en est plus pleine.

Je mets aussi sur la scène Des trompeurs , des scélérats ,

Des tyrans et des ingrats ,

Mainte imprudente pécore ,

Force sots , force flatteurs :

Je pourrois y joindre encore Des légions de menteurs.

Tout homme ment , dit le Sage.

S’il n’y mettoit seulement Que les gens du bas étage ,

On pourroit aucunement Soutfrir ce défaut aux hommes.

Mais que tous , tant que nous sommes , Nous mentions , grand et petit ,

(i) Les Muscs , filles de Maëmosyne.

, 1)E LA FOBTÀIKE. LIT. IX. a'JQ

Si qnelqu’autre l’avoit dit ,

Je sonticndrois ie contraire.

Et même qui mentiroit

Comme Esope et comme Homère (i) ,

Un vrai menteur ne seroit :

Le doux charme de maint songe Par leur bel art inventé Sous les habits du mensonge JNous offre la vérité.

L’un et l'autre a fait un livre Que je tiens digne de vivre Sans fin, et plus s’il se peut.

Comme eux ne ment pas qui veut.

Mais mentir comme sut faire Un certain dépositaire Payé par son propre mot,

Est d’un méchant et d’un sot.

"Voici le fait :

Un trafiquant de Perse Chez son voisin , s’en allant en commerce ,

Mit en dépôt un cent de fer un jour .

Mon fer ? dit-il quand il fut de retour.

Votre fer ! il n’est plus : j’ai regret de vous dire Qu’un rat l’a mangé tout entier.

J’en ai grondé mes gens : mais qu'y faire ? Un grenier A toujours quelque trou. Le trafiquant admire Un tel prodige , et feint de le croire pourtant.

Au bout de quelques jours il détourne l’enfant Du perfide voisin ; puis à souper convie Le père qui s’excuse , et lui dit en pleurant : Dispensez-moi, je vous supplie ;

Tons plaisirs pour moi sont perdus J’aimois un iils plus que ma vie :

Je n'ai que lui; que dis-je? hélas ! je ne lai plus!

On me l'a dérobé. Plaignez mon infortune.

Le marchand repartit: hier au soir, sur la brune ,

Un chal-hnant s’en vint votre fils enlever :

Vers un vieux bâtiment je le lui vis porter.

(i) Poète grec célèbre , inventeur tU l’Ewov*.

Le père dit : Comment voulez-vous que je croie Qu’un hibou pût jamais emporter celte proie ?

Mon fils en nn besoin eût pris le chat-huant.

Je ne vous dirai point, reprit l’autre, comment;

Mais , enfin, je l’ai vu , vu de mes yeux , vous-dis-jc (i). Et ne vois rien qui vous oblige D’en douter un moment après ce que je dis.

Faut-il que vous trouviez étrange Que les chats-huants d’un pays ,

Où le quintal (a) de fer par un seul rat se mnnge , Enlèvent un garçon pesant un demi-cent ?

L’autre vit où tendoit celte teinte aventure:

Il rendit le fer au marchand Qui lui rendit sa géniture.

Même dispute aviut entre deux voyageurs.

L'un deux étoit de ces conteurs Qui n’ont jamais rien vu qu'avec un microscope (3) : Tout est géant chez eux : écoutez-les, l'Europe,

Comme l’Afrique , aura des monstres à foison.

Celui-ci se croyoit l’hyperbole permise:

J ai vu, dit-il, un chou plus grand qu'une maison.

Et moi, dit l'autre , un pot aussi grand qu’une église.

Le premier se moquant , l’autre reprit : tout doux :

On le fit pour cuire vos choux.

L’homme au pot fut plaisant : l’homme au fer fut habile. Quand l’absurde est outré , l’on lui fait trop d’honneur De vouloir , par raison , combattre son erreur :

Enchérir est plus court , sans s'échauffer la bile.

1) Cetle répétition donne du poids à l'assertion du conteur.

S a) Le poids de 100 livres.

3 ) Instrument qui grossit les objets par ta disposition du verre •u travers duquel on les regarde.

DI? Là rONTAINB. L1V. IX.

FABLE II

Les deux Pigeons.

Deux pigeons s’aimoient d’amour tendre (t):

L'un deux s'ennuyant au logis,

Fut assez fou pour entreprendre Un voyage en lointain pays.

L’autre lui dit : qu’allez-vous faire ?

Voulez-vous quitter votre frère ?

L’absence est le plus grand des maux :

Non pas pour vous, cruel (a)! au moins que les traraux. Les dangers , les soins du voyage ,

Changent un peu votre courage (3).

Encor , si la saison avançoit davantage !

Attendez les zéphyrs : qui vous presse ? Un corbeau Tout-à-l'heure annonçoit malheur à quelque oiseau (4). Je ne songerai plus que rencontre funeste ,

Que faucons , que réseaux. Hélas ! dirai-je, il pleut:

Mon frère a-t-i! ce qu’il veut,

Bon soupé , bon gîte , et le reste ?

Ce discours ébranla le cœur De notre imprudent voyageur:

Mais le désir de voir et l’humeur inquiète L’emportèrent enfin. 11 dit : Ne pleurez point ;

Trois jours au plus rendront mon ame satisfaite :

Je reviendrai dans peu conter de point en point

(i) Cette Fable est justement célèbre. Le ton du cœur y règne d’un bout à l’autre. Que de traits de sentiinens répandus dans le discours du premier des deux pigeons 1 Quelle tendresse éloqueule dans leurs adieux ! Comme on s’intéresse aux aventures du pigeon voyageur 1 quel plaisir dans leur réunion 1 Que de poésie dans leur histoire 1

(a) Ce mot, rejeté au bout de l'hémistiche , produit l'effet le plus touchant.

(3) Tour elliptique, pour dire, votre entreprise téméraire.

(4) Sapé sinistra cari pradixit ab iUce cornix. ( Virg. eclog. I ,

Mes aventures à mon frère ;

Je le désenuuirai. Quiconque ne voit guère N’a guère à dire aussi. Mon voyage dépeint Vous sera d’un plaisir extrême.

Je dirai : J’étois là ; telle chose m’avint :

Vous y croirez être vous-même.

A ces mots, en pleurant, ils se dirent adieu.

Le voyageur s’éloigne : et voilà qu’un nuage L’oblige de chercher retraite en quelque lieu.

Un seul arbre s’offrit , tel encor que l’orage Maltraita le pigeon en dépit du feuillage.

L'air devenu serein , il part tout morfondu ,

Sèche du mieux qu’il peut son corps chargé de pluie; Dans un champ à l’écart voit du blé répandu ;

Voit un pigeon auprès ; cela lui donne envie;

II y vo c, il est pris : ce blé couvrait d’un lacs Les menteurs et traîtres appâts.

Le lacs était usé ; si bien usé , que de son aile,

De ses pieds, de son bec , l’oiseau le romp enfin: Quelque plume y périt; et le pis du destin Fut qu’un certain vautour à la serre cruelle Vit notre malheureux qui, traînant la ficelle Et le» morceaux du lacs qui l’avait attrapé.

Semblait un forçat échappé (1).

Le vautour s’en allait le lier (2), quand des nues Fond à son tour un aigle aux ailes étendues.

Le pigeon profita du conflit des voleurs (3),

S’envola, s’abattit auprès d’une masure,

Crut pour ce coup, que ses malheurs Finiraient par cette aventure :

Mais un fripon d’enfant ( cet âge est sans pitié )■

Frit sa fronde, et du coup tua plus d’à-moitié La volatille malheureuse,

Qui , maudissant sa curiosité ,

Traînant l’aile et tirant le pié ,

Demi-morte, et demi-boiteuse,

(t) Uu galérien qui s’est sauvé traînant sa chaîne.

(?.) Expression consacrée pour rendre l’action de l’oiseau qui enlève sa proie dans scs serres.

(3) Du combat de ces oiseaux de proie.

Droit au logis s'en retourna :

Que bien, que mal (i), elle arriva Sans autre aventure fâcheuse.

Voilà nos gens rejoints : et je laisse à juger De combien de plaisirs ils payèrent leurs peines-.

Amis , heureux amis , voulez- vous voyager ?

Que ce soit aux rives prochaines.

Soyez-vous l'un à l'autre un monde toujours beau, Toujours divers , toujours nouveau.

(>) Que bien, nue mal, pour dire en partie bien, on partie mal. 11 eat familier.

FABLE III

Le Singe et le Léopard.

Lie singe avec le léopard Gagnoient de l'argent à la foire.

Ils afficlioieut chacun à part.

L’un d'eux disoit: Messieurs, mon mérite et ma gloire Sont connus eu bon lieu : le roi m’a voulu voir ;

Et si je meurs , il veut avoir Un manchou de ma peau, tant elle est bigarrée.

Pleine de taches , marquetée ,

Et vergetée ( 2 ) , et mouchetée (3).

La bigarrure plaît : partant chacun le vit.

Mais ce fut bientôt lait ; bientôt chacun sortit.

Le singe de sa part disoit : Venez , de grâce ,

Venez , messieurs , je fais cent tours de passe-passe. Cette diversité dont on vous parle tant ,

Mon voisin léopard l'a sur soi seulement :

fit On il paroît de petites raies de différentes couleurs.

(3) Trois rimes féminines de suite , d’ailleurs assez peu régulières, niais qui font très-bien ici , parce qu’elles rappellent le débit emphatique d’un charlatan. Le discours du singe est d’une Vérité frappante, l’as un mot qui ne soit du style d’un bateleur.

a 34 FABLES CHOISIES

Moi, je lai dans l’esprit. Votre serviteur Güle ,

Cousin et gendre de Bertrand ,

Singe du pape en son vivant ,

Tout fraîchement en cette ville Arrive en trois bateaux (x) , exprès pour vous parler : Car il parle, on l'entend, il sait danser, bal 1er ( 2 ) ,

Faire des tours de toute sorte ,

Passer en des cerceaux : et le tout pour six blancs (3; ; Non, messieurs, pour un sou: si vous netes conten» , Nous rendrons à chacun son argent à la porte.

Le singe avoit raison. Ce n'est pas sur l’habit Que la diversité me plaît ; c’est dans l’esprit :

L'une fournit toujours des objets agréables ;

L'autre , en moins d’un moment , lasse les rcgarduus. Oh ! que de grands seigneurs , au léopard semblables N'ont que l'habit pour tous lalensl

(1) Façon do parler usitée parmi le peuple, pour dire arriea à grands frais.

(1) Vieux mot qui signifioit danser. Nous l'avons perdu sans perdre aucun de ses dérivés , bal , bullet et baladin.

(3) Deux aous six deniers. Blanc , espèce de petite monnoie qui ▼aloit ciuq deniers. 11 n'est plus d’usage qu’au pluriel et avec U mot six.

FABLE IV

Le Gland et la Citroisille.

Duo fait bien ce qu’il fait ( 4 ). Sans en chercher la preuve En tout cet univers , et l’aller parcourant ,

Eans les citrouilles je la treuve (5).

Un villageois, considérant Combien ce fruit est gros et sa tige menue :

( 4 ) Il falloit déduire celte vérité incontestable d'im exemple plu» concluant. H y a des plantes potagères qui portent de» fruits aussi petits que le gland , et des arbres sur lesquels il nu croît d’aussi gros que la citrouille.

( 5 ) T reare pour troan

DE LA FONTAINE. L1V. IX. ît?>5

A quoi songeoit , dit-il , l’auteur de tout cela ?

Il a bieu mal placé cette citrouille-là I Hé jparbleu ! je l’aurois pendue A l un des chênes que voilà ;

C’eût été justement l’affaire :

Tel fruit , tel arbre , pour bien faire.

C’est dommage, Garo, que tu n’es point entré Du conseil de celui que prêche ton curé(z);

Tout en eût été mieux : car pourquoi , par exemple , Le gland qui n’est pas gros comme mon petit doigt.

Ne pend-il pas en cet endroit ?

Dieu s’est mépris : plus je contemple Ces fruits ainsi placés , plus il semble à Garo Que l’on a fait uu quiproquo (a).

Cette réflexion embarrassant notre homme:

On ne dort point, dit-il, quand on a tant d’esprit.

Sous un chêne aussitôt il va prendre son somme.

Un gland tombe :1e nez du dormeur en pâtit.

Il s’éveille; et portant la main sur son visage,

Il trouve encor le gland pris au poil du menton.

Son nez meurtri le force à changer de langage :

Oh 1 oh ! dit-il , je saigne ! Et que seroit-ce doné S’il fût tombé de l’arbre une masse plus lourde,

Et que ce gland eût été gourde (3j ?

Dieu ne l’a pas voulu : sans doute il eut raison :

J’en vois bien à présent la cause.

En louant Dieu de toute chose Garo retourne à la maison.

(x) Tont ce discour» de Garo est d’on naturel admirable. Il exprime bien la ridicule satisfaction d’un ignorant eontent de luitnéme , qui s’étend avec complaisance sur ses idées.

(a) Une méprise.

(3) Espèce de calebasse moins grosse qu’une citrouille.

Page 1