FABLE» CHOISIES
FABLE V
L' Écolier , le Pédant et le Maître d’un jardin.
Certain enfant qui sentoit son collège, Doublement sot et doublement fripon Par le jeune âge et par le privilège Qu'ont les pédans(i)de gâter la raison.
Chez un voisin déroboit , ce dit-on ,
Et Ûeurs et fruits. Ce voisin en automne Des plus beaux dons que nous offre Pomone (2) Avoit la fleur , les autres le rebut.
Chaque saison apportoit son tribut :
Car au printemps il jouissoit encore
Des plus beaux dons que nous présente Flore ( 3 ).
Un jour dans son jardin il vit un écolier
Qui , grimpant sans égard sur un arbre fruitier ,
Gàtoit jusqu'aux boutons , douce et frêle espérance (4) f Avant-coureurs des biens que promet l'abondance : Même il ébranchoit l'arbre ; et lit tant à la fin Que le possesseur du jardin Envoya faire plainte au maître de la classe.
Celui-ci vint suivi d'un cortège d'enfans :
Voilà le verger plein de gens Pires que le premier. Le pédant, de sa grâce ,
Accrut le mal en amenant Cette jeunesse mal instruite:
Le tout , à ce qu'il dit , pour faire un châtiment Qui pût servir d’exemple , et dont toute sa suite Se souvint à jamais comme d'une leçon.
Là-dessus il cita Virgile et Cicéron y
( 1 ) ( Voyez liv. i , Fable XVII, note 4- )
(*) Les plu» beaux fruits. Potnone , déesse des fruits. f3) Les plus belles fleurs. Flore , deesso de» fleurs.
(4) Vers d’une grâce charmante, où l’on trouve toute la sensibilité de La Fontaine.
Avec force traits de scieuce.
Son discours dura tant que la maudite engeance Eut le temps de gâter en cent lieux le jardin.
Je liais les pièces d'éloquence Hors de leur place et qui n'ont point de fin;
Et ne sais uéte au monde pire Que l'écolier , si ce n'est le pédant.
Le meilleur de ces deux pour voisin , à vrai dire , Ne me plairait aucunement.
FABLE VI
Le Statuaire et la Statue de Jupiter.
Un bloc (x) de marbra étoit si beau Qu’un statuaire en fit l’emplette. .
Qu’en fera , dit-il , mon ciseau ?
Sera-t-il dieu , table ou cuvette (a) ?
Il sera dieu : même je veux Qu’il ait en main un tonnerre.
Tremblez , humains ; faites des vcenx :
Voilà le maître de la terre (3).
L’artisan ( 4 ) exprima si bien Le caractère de l’idole ,
Qu’on trouva qu’il ne manquoit rien A Jupiter que la parole.
fi) Pièce de rwnrbrc , telle qu'on l'a tirée de 1 r carrière.
Olim truite ns eram ficu/niis , inutile lignum .
Çtmm faite r inter tus scamuum facerelne Priapum ,
Maluit esse Deum.
(Hor. , sat. VIII, 17 1 , v. t et snlv. J (a) Au premier coup d’oeil, ces derniers mots paroissent trop bas; mais c'est dans l'opposition des objets qu'est l'agrément de la pensée : et le contraste que le poète a établi relève beaucoup *011 expression , quand il s’écrie au vers suivant : Il sera Dieu.
(3) Ce mouvement est digne du genre de poésie le plus élevé.
(4) On a déjà remarqué artisan pour artiste. Ces deux expression* ne se confondent plus.
a5B TABLES CHOISIE»
Même l’on dit que I ouvrier (x)
Eut à peine achevé l’ouvrage ,
Qu’on le vit frémir le premier ,
Et redouter son propre ouvrage.
A la foiblcsse du scuplteur Le poète (a) autrefois n’en dut guère (3), Des dieux dont il fut l’inventeur Craignant la haine et la colère.
11 étoit enfant en ceci ;
Les enfans n’ont l’aine occupée Que du continuel souci Qu’on ne fâche point leur poupée
Le cœur suit aisément l’esprit :
De cette source est descendue L'erreur païenne qui se vit Chez tant de peuples répandue.
Chacun tourne en réalités ,
Autant qu’il peut , ses propres songe* ; L'homme est de glace aux vérités ,
Il est de feu pour les mensonges.
(i) Ouvrier n’étoit guère plu* couvenable qu' artisan, quoique de bons écrivains en aient quelquefois ennobli l'usage, soit dan* la poésie , soit dans la prose.
(a) Poète n'est plus de deux syllabes.
(3) On dit de deux hommes qui ont d'aussi mauvaises qualités l’un qne l’antre , qu ils ne s'en doivent guère. Cette expression est na peu commun* , comparée au reste de la pièce , et l’inversion qui termine la stance est traînante et embarrassée.
Tout ce qui sait est d'une élégance soutenue.
FABLE VII
La Souris métamorphosée en Fille,
U» souris tomba du bec d’un chat huant ; Je ne l’eusse pas ramassée;
Mais un bramin (t) le fit : je le crois aisément ;
Chaque pavs a sa pensée.
La souris etoit fort froissée.
De cette sorte de prochain Nous nous soucions peu :mais le peuple bramln Le traite en frère. Ils ont en tète Que notre ame , au sortir d’un roi ,
Entre dans un cirou , ou dans telle autre bête Qu’il plaît au sort : c’est là l'un des points de leur loi. Pythagore ( 2 ) chez eux a puisé ce mystère.
Sur un tel fondement le bramin crut bien faire
De prier un sorcier qu’il logeât la souris
Dans un corps qu elle eût eu pour hôte au temps jadis.
Le sorcier en fit une fille De lage de quinze ans , et telle et si gentille ,
Que le fils de Priam (3) pour elle aurait tenté Plus encore qu’il ne lit pour la grecque beauté.
Le bramin fut surpris de chose si nouvelle.
Il dit à cet objet si doux ;
Tous n’avez qu’à choisir ; car chacun est jaloux I)e l’honneur d’être votre époux.
En ce cas je donne , dit-elle ,
Ma voix au plus puissant de tous.
Soleil , s’écria lors le bramin à genoux ,
C’est toi qui seras notre gendre.
Non , dit-il , ce nuage épais Est plus puissant que moi , puisqu’il cache mes traits: Je vous conseille de le prendre.
Eh bien ! dit le bramin au nuage volant ,
Es-tu né pour ma fille? — Hélas 1 non ; car le vent Me chasse en son plaisir de contrée en contrée :
Je n’entreprendrai point sur les droits de Borée.
Le bramin fâché s’écria :
O vent , donc , puisque vent y a ,
Viens dans les bras de notre belle 1 Il accourait : un mont en chemin l’arrêta.
(ij Nom qu'on donne aux prêtres chez le* Indous idolâtres.
(i) Qui a enseigné la métempsycose , ou le passage d'uue an» dans plusieurs corps successivement.
(3) Péris, qui enleva la belle llélèue, femme de Mënélat.
L’éteuf (i) passant à celui-là ,
Il le renvoie , et dit : J’aurois une querelle Avec le rat ; et l’offenser Ce seroit être fou, lui qui peut me percer.
Au mot de rat , la demoiselle Ouvrit l’oreille : il fut l’époux.
Un rat ! Un rat ! c’est de ces coups Qu’amour fait : témoin telle et telle.
Mais ceci soit dit entre noua.
On tient toujours du lieu dont on vient Cette fable Prouve assez bien ce point. Mais , à la voir de près , Quelque peu de sophisme entre parmi ses traits :
Car quel epoux n'est point au Soleil préférable
Eu s’y prenant ainsi ? dirai-je qu'un géant
Est moins fort qu’une puce ? Elle le mord pourtant.
Le rat devoit aussi renvoyer, pour bien faire ,
La belle au chat , le chat au chien ,
Le chien au loup. Par le moyen De cet argument circulaire ,
Pilpay (a) jusqu'au Soleil eût enfin remonté ;
Le Soleil eût joui de la jeune beauté.
Revenons , s’il se peut , à la métempsycose :
Le sorcier du bramin fit sans doute une chose Qui , loin de la prouver , fait voir sa fausseté.
Je prends droit là-dessus contre le bramin même ;
Car il faut , selon son système ,
Que l'homme ,"la souris, le ver, enfin chacun Aille puiser son ame en un trésor commun :
Toutes sont donc de même trempe ;
Mais , agissant diversement Selon l’organe seulement,
L’une s'élève et l’autre rampe.
D’où vient donc que ce corps si bien organisé ,
(t) Le mot èteuf , qui signifie proprement la bâtie dont on joue à la longue paume , est employé ici dans un sens figuré , pour désigner cette tille qui , ayant été offerte en mariage à différens partis , fut renvoyee de l’un à l’autre , et , pour ainsi dire , ballottée par en*.
(a) Bramin indien , auteur de fables très-ingcitienses.
Ne
DE LA FONTAINE. LIV. IX. lS\ 1
Ne peut obliger son hôtesse De s’unir au Soleil ? Un rat eut sa tendresse.
Tout débattu , tout bien pesé ,
Les âmes des souris et les âmes des belles Sont très-différentes entr’elles ;
Il en faut revenir toujours à son destin.
C'est-à-dire, à la loi par le Ciel établie:
Parlez au diable , employez la magie ,
Vous ne détournerez nul être de sa fin.
FABLE VIII
Le Fou qui vend la Sagesse.
Jamais auprès des fous ne te mets à portée (i):
Je ne te puis donner un plus sage conseil.
Il rnest enseignement pareil A celui-là de fuir une tête eventée.
On en voit souvent dans les cours:
Le prince y prend plaisir; car ils donnent toujours Quelque trait aux fripons , aux sots , aux ridicules.
Un fol (2) alloit criant par tous le carrefours Qu’il vendoit la sagesse : et les mortels crédules De courir à l’achat ; chacun fut diligent.
On essuyoit force grimaces ;
Puis on avoit pour son argent ,
Avec un bon soufflet , un fil long de deux brasses. La plupart s en fàchoient ; mais que leur servoit-il ? C’étoient les plus moqués : le mieux étoit de rire,
Ou de s'en aller sans rien dire Avec son soufflet et son fil.
De chercher du sens à la chose ,
On se fût fait siffler ainsi qu'un ignorant.
(1) La correction exigeroit : Nt 1 1 mets jamais à la portés du foui. 1
(a) On prononce fou qui fait hiatus. v
La raison est-elle garant De ce que fait un fou ? le hasard est la cause De tout ce qui se passe en un cerveau blessé.
Du fil et du soufflet pourtant embarrassé ,
Un des dupes (i) un jour alla tronver un sage Qui, sans hésiter davantage.
Lui dit : Ce sont ici hiéroglyphes (a) tout purs :
Les gens bien conseillés, et qui voudront bien faire, Entr’enx et les gens fous mettront , pour l’oidinaire ,
La longueur de ce fil ; sinon je les tiens sûrs De quelque semblable caresse.
Vous n 'êtes point trompe , ce fou vend la sagesse.
fi) Dupe est féminin.
( 2 ) Figure qui contient qnelqne signe mystérieux , et dont les Anciens Egyptiens se servoient.dans les choses qui regardoient U religion , les sciences ci les arts ; il est composé du grec.
FABLE IX
L'Huître et les Plaideurs (3).
Un jour deux pèlerins sur le sable rencontrent Une huître que le flot y venoit d’apporter:
Ils l'avalent des veux , du doigt ils se la montrent;
A l’égard de la dent il fallut contester.
(3) Voici ta fable de Boileau qu’on pourra comparer avec celle de La Fontaine:
« Un jour , dit un anteur , n’importe en quel chapitre ,
» Deux voyageurs à jeun rencontrèrent une huître.
» Tous deux la contcstoient , lorsque , dans leur chemin ,
» La justice passa , la balance à la main.
» Devant elle à grand bruit iis expliquent la chose.
» Tous deux avec dépens veulent gagner leur cause.
» La justice pesant ce droit litigieux ,
» Demande l’huître , l’ouvre et l’avale à leurs yeux ;
» Et par ce bel arrêt terminant la bataille :
» Tenez , voilà , dit-elle à chacun une écaille.
» Des sottises d’autrui nous vivons au palais.
% Messieurs, l’huître étoit bonne. Adieu, vive* en paix. »
Il u’est pas douteux que l’avantage ne soit du cdté de notre poète. Qn chercheroit iuuliàfmrjl Jolis P autre ce mouvement ,
L’un se baissoit déjà pour ramasser la proie (t);
L’autre la pousse , et dit : Il est bon de savoir Qui de nous en aura la joie.
Celui qui le premier a pu l'apercevoir En sera le gobeur ; l’autre le verra faire.
Si par là l’on juge l’affaire,
Reprit son compagnon , j’ai l’œil bon , Dieu merci.
Je ne l’ai pas mauvais aussi , * .
Dit l’autre, et je l’ai vue avant vous , sur ma vie.
Eh bien ! vous l’avez vue ; et moi je l’ai sentie.
Tendant tout ce bel incident ,
Perrin Dandin (a) arrive; ils le prennent pour juge.
Perrin fort gravement ouvre l’huître et la gruge ,
Nos deux messieurs le regardant.
Ce repas fait , il dit d’un ton de président :
Tenez , la cour vous donne à chacun une écaille
Sans dépens (3) , et qu’en paix chacun chez soi s’en aille. **
Mettez ce qu’il en coûte à plaider aujourd'hui ;
Comptez ce qu’il en reste à beaucoup de familles;
Vous verrez que Perrin tire l’argent à lui,
Et ne laisse aux plaideurs que le sac et les quilles.
cette action dramatique , cette vérité de détail qui animent l'apologue de La Fontaine.
( i ) Remarquons la vivacité de ce tableau , la naïveté de ce dialogue et cette foule de circonstances heureuses ; remplacées dans Boileau par ce froid hémistiche t Tous deux la contestaient .
(a) Nom plaisant que Rabelais a donné le premier à un homme de , BStice. „
P) Ironie tréc-gaie.
FABIXM C1J OISIF.»
FABIÆ X.
Le loup et le chien maigre,
A ittrefois carpillon fretin (i) +
Eut beau prêcher , il eut beau dire ,
On le mit dans la poêle à frire.
Je fis vuir que lâcher ce qu’on a dans la main ,
Sous espoir de grosse aventure,
Est imprudence toute pure.
Le pêcheur eut raison : carpillon n’eut pas tort ; Chacun dit ce qu’il peut pour défendre sa vie.
Maintenant il faut que j’appuie Ce que j’avançai lors, de quelque trait encor ( 2 ).
Certain loup, aussi sot que le pêcheur fut sage. Trouvant un chien hors du village ,
S’en alloit l’emporter. Le chien représenta Sa maigreur : Jà ne plaise à votre seigneurie De me prendre en cet état-là :
Attendez ; mon maître marie Sa fille unique , et vous jugez Qu’étant de noce il faut , maigre moi , que j’engraisse. Le loup le croit , le loup le laisse.
Le loup , quelques jours écoulés ,
Revient voir si son chien n’est pas meilleur à prendre ; Mais le drôle étoit au logis.
Il dit au loup par un treillis :
Ami, je vais sortir; et si tu veux attendre,
Le portier du logis et moi Nous serons tout-à-l’heure à toi.
Ce portier du logis étoit un chien énorme ,
Expédiant (3) les loups en forme.
(1) Voyez lîv. V , Fable III.
(2} Ccnsonnance léonine qu'il eût été facile d'éviter. (3) Étranglent.
DK LA FONTAINE. LIV. IX. î»/|5
Celui-ci s’en douta. Serviteur au portier,
Dit-il ; et de courir. Il étoit fort agile,
Mais il n’étoit pas fort habile :
Ce loup ne savoit pas encor bien son métier.
( y oyez Esope, Fable XXX Y. )
Cette fable wt parfaitement contée.
FABLE XI
Rien de trop.
Jr ne vois point de créature Se comporter modérément.
Il est certain tempérament (i)
Que le maître de la nature Veut que l’on garde en tout. Le fait-on ? nullement : Soit en bien , soit en mal , cela n’arrive guère.
Le blé, riche présent de la blonde Cérès,
Trop touffu bien souvent épuise les guérets.
En superfluités s’épandant d’ordinaire.
Et poussant trop abondamment ,
Il ôte à son fruit l'aliment.
L’arbre n’en fait pas moins, tant le luxe sait plaire! Pour corriger le blé. Dieu permit aux moutons De retrancher l’excès des prodigues moissons.
Tout au D'avers ils se jetèrent ,
Gâtèrent tout, et tout broutèrent;
Tant que le Ciel permit aux loups D’en croquer quelques-uns : ils les croquèrent tou* S’ils ne le firent pas , du moins ils y tâchèrent.
Puis le Ciel permit aux humains De punir ces derniers : les humains abusèi-eut A leur tour des ordres divins.
(») Est moitus in rebut, surit certi deniquè fipes Quos ultra citrique acquit consister* rectum. ,
t Hor. , sot. I, liv. i, v. >o*> cl to-. )
a4ti FABLES CHOISIES
De tous les animaux , l’homme a le plus de pente A se porter dedans l’excès.
Il faudroit faire le procès
Aux petits comme aux grands. Il n'est ame vivante Qui ne pèche en ceci. Rien de trop est un point Dont on parle sans cesse, et qu’on n’observe point (i)j
(i) Ce n'est point là nne fable.
FABLE XII
Le Cierge.
C'est du séjour des Dieux que les abeilles viennent ( 2 ). Les premières , dit-on , s’en allèrent loger Au mont Hymette (3) , et se gorger Des trésors qu’en ces lieux les zéphyrs entretiennent. Quand on eut des palais de ces filles du ciel Enlevé l’ambroisie en leurs chambres enclose (4) ,
Ou pour dire en français la chose ,
Après que les ruches sans miel N’eurent plus que la cire, on fit mainte bougie.
Maint cierge aussi fut façonné.
Un d’eux voyant la terre en brique au feu durcie Vaincre l’effort des ans , il eut la même envie :
Et, nouvel Empédocle (5), aux flammes condamné
<») Frappés de ces grands traits , des sages ont pensé Qu'un céleste rayon dans leur sein fut versé.
(Deliile, Ucorg. , lir. 4-)
(3) Hymette étoit une montagne célébrée par les poète3 , située dans l’Afrique . et où les Grecs recucilkûent d’excellent miel.
( Note de La Fontaine. )
(4) Périphrase charmante. Du reste la Fable est une des plus foibles de La Fontaine.
(5) Empédocle étoit un philosophe ancien qui , ne pouvant com-
prendre les merveilles du mont Etna , se jeta dedans par une vanité ridicule, et, trouvant l’action belle, de peur d'en perdre le fruit et que la postérité ne l'ignorât , laissa scs pantoufles au pied du moût. [Note de La Fontaine.)
Par sa propre et pure folie ,
Il se lança dedans. Ce fut mal raisonné :
Ce cierge ne savoit grain de philosophie.
Tout en tout est divers : ôtez-vous de l’esprit Qu’aucun être ait été composé sur le vôtre.
L’Empédocle de cire au brasier se fondit ;
Il n’étoit pas plus fou que l’autre.
FABLE XIII
Jupiter et le Passager.
Oh ! combien le péril enrichiroit les Dieux ,
Si nous nous souvenions des vœux qu’il nous fait faire ! Mais, le péril passé, on ne se souvient guère De ce qu’on a promis aux eieux ;
On compte seulement ce qu’on doit à la terre.
Jupiter, dit l’impie, est un bon créancier;
Il ne se sert jamais d’huissier.
Éh ! qi l’est-ce donc que le tonnerre ?
Comment appelez-vous ces avertissemens ?
Un passager pendant l’orage Avoit voué cent bœufs au Vainqueur des Titans (i).
11 n’en avoit pas un : vouer cent éléphans N’anroit pas coûté davantage.
U brûla quelques os quand il fut au rivage.
Au nez de Jupiter la fumée en monta.
Sire Jupin , dit-il , prends mon vœu ; le voilà :
C’est un parfum de nœufs que ta grandeur respire.
La fumée est ta part : je ne te dois plus rien.
Jupiter fit semblant de rire:
Mais, après quelques jours, ce Dieu l’attrapa bien, Envoyant un songe lui dire
Qu’un tel trésor éloit eu tel lieu. L'homme au vœu (a)
(i) Jupiter
(aj Enjambement et ronsotinanea (tfsajré»1>h“;.
a48 FABLES CHOISIES
Courut au trésor comme au feu.
Il trouva des voleurs : et n’ayant dans sa bourse Qu’un écu pour toute ressource ,
Il leur promit cent talens d’or,
Bien comptés , et d’un tel trésor :
On l’avoit enterré dedans telle bourgade.
L’endroit parut suspect aux voleurs ; de façon Qu’à notre prometteur l’un dit : Mon camarade,
Tu te moques de nous; meurs, et va chez Plutou (i) Porter tes cent talens en don.
( Voyez Esope, Fables XVIII et XL VII. )
(i) Aux enfers dont Plutou «toit le souverain.
FABLE XIV
T.e Chat et le Renard.
Ije chat et le renard, comme beaux petits saillis,
S'en alloient en pèlerinage.
C’étoieut deux vrais tartufs , deux archipatelius (a) ,
Deux francs patte-pelus (3 J qui, des frais du voyage, Croquant mainte volaille, escroquant maint fromage, S’indemnisoient à qui mieux mieux.