I.e chemin étant long, et partant ennuyeux
Pour l’accourcir ils disputèrent.
La dispute est d’un grand secours :
Sans elle on dormiroit toujours.
Nos pèlerins s’égosillèrent.
Ajant bien disputé, l’on parla du prochain.
Le renard au chat dit enfui :
Tu prétends être fort habile;
En sais-tu tant que moi? J’ai cent ruses au sac.
fa) De francs hypocrites.
(3) i’attr-prlus s» «lit tieiir« ; iiienl «l’un lioimne «|ni va nclrnitement à set. bus. sous «les a >pp.>N’Mr«s «le douceur et «l'honnêteté.
DB IA FOKTAISE. IlV. IX. a/, 9
Non, dit l’autre, je n’ai qu’un tour dans mon hissai- (i) ;
Mais je soutiens qu’il en vaut mille.
Eux de recommencer la dispute à l’envi.
Sur le que si , que non , tous deux étant ainsi ,
Une meute apaisa la noise.
Iæ chat dit au renard : Fouille en ton sac , ami ;
Cherche en ta cervelle matoise Un stratagème sûr : pour moi, voici le mien.
A ces mots sur un arbre il grimpa bel et bien.
L’autre fit cent tours inutiles ,
Entra dans cent terriers , mit cent fois en défaut ( 2 )
Tous les confrères de Brifaut.
Partout il tenta des asiles ,
Et ce fut partout sans succès :
La fumée y pourvut (3), ainsi que les bassets (.»).
▲u sortir d’un terrier , deux chiens aux pieds agiles L’étranglèrent du premier bond.
Le trop d’expédiens peut gâter une affaire : - On perd du temps au choix , on tente , on veut tout faire. N’en ayons qu’un , mais qu’il soit bon.
(t) Sorte île sac , ouvert en long- par le milieu , et fermé par te* deux bouts , en sorte qu'il forme comme un double sac.
(s) Leur donna le change , les dérouta en cent manières différentes.
(3) On enfume les terriers pour obliger les renards d'en sortir (4) Certains petits chiens qui entrent tons terre.
FABLE XV
Le Mari , la Femme , et le Voleur.
U* mari fort amoureux.
Fort amoureux de sa femme ,
Bien qu’il fût jouissant , se croyoit malheureux. Jamais œillade de la dame.
Propos flatteur et gracieux,
a5o FABLES CüOtSIES
Mot d’amitié , ni doux sourire ,
Déifiant (3) le pauvre sire ,
N’avoient fait soupçonner qu’il fût vraiment chéri. Je le crois, c’étoit un mari.
Il ne tint point à l’hyménée Que, content de sa destinée,
Il n’en remerciât les dieux.
Mais quoil si l’amour n’assaisonne Les plaisirs que l’hymen nous donne.
Je De vois pas qu’on en soit mieux.
Notre épouse étant donc de la sorte bâtie ,
Et n’ayant caressé son mari de sa vie ,
U en faisoit sa plainte une nuit Un voleur Interrompit la doléance.
La pauvre femme eut si grand’peur ,
Qu’elle chercha quelque assurance Entre les bras de son époux.
Ami voleur , dit-il , sans toi ce bien si doux Me seroit inconnu ! Prends donc en récompense Tout ce qui peut chez nous être à ta bienséance : Prends le logis aussi. Les voleurs ne sont pas Gens honteux , ni fort délicats :
Celui-ci fît sa main.
J'infère de ce conte Que la plus forte passion,
C’est la peur , elle fait vaincre l’aversion ;
Et l’amour quelquefois : quelquefois il la domte : J’en ai pour preuve cet amant Qui brûla sa maison pour embrasser sa dame , L’emportant à travers la flamme.
J’aime assez cet emportement ;
Le conte m’en a plu toujours infiniment :
Il est bien d\mp ame espagnole ,
Et plus grande encore que folle.
(l) Capable dé le rendre henretu comme u dieu.
I)E LA FONTAINE. L1V. »X. 2")l
FABLE XYI.
Le Trésor et les deux Hommes.
Uh homme n’ayant plus ni crédit ni ressource t Et logeant le diable en sa bourse,
C’est-à-dire n'y logeant rien ,
S’imagina qu’il ferait bien De se pendre , et finir lui-même sa misère , Puisqu’aussi-bien sans lui la faim le viendrait foire : Genre de mort qui ne duit pas (i) ,
A gens peu curieux de goûter le trépas.
Dans cette intention , une .vieille masure Fut la scène où devoit se passer l’aventure :
Il y porte une corde, et veut avec un clou Au haut d’un certain mur attacher le licou.
La muraille, vieille et peu forte,
S’ébranle aux premiers coups , tumbe avec un trésor. Notre désespéra le ramasse, il l’emporte;
Laisse là le licou, s’en rfetourne avec l’or.
Sans compter : ronde^ou non , la somme plut au sire. Tandis que le galant à grands pas se retira ,
L’homme au trésor arrive , et trouve son argent Absent (a).
Quoi ! dit-il , sans mourir je perdrai cette somme Je ne me pendrai pas ! Eh ! vraiment si ferai (3) ,
Ou de corde je manquerai.
Le lacs étoit tout prêt, il n’y manquoit qu’un homme : Celui-ci se l’attache , et se pend bien et beau.
Ce qui le consola peut-être,
Fut qu’un autre eût, pour lui, fait les frais du cordeau. Aussi-bien que l’argent le licou trouva maître.
(1) Ne plaît pas. Vieux mot qui n’est plus en usage que tlaus le style familier.
( 2 ) Vers admirable . parée qu’il exprime liieu le vide dont Ici yeux de cet avare sont frappés.
(3) Je ferai cela.
25a FABLES CHOISIES
L’avare rarement Cnit ses jours sans pleurs,
Il a le moins de part au trésor qu’il enserre , Thésaurisant pour les voleurs ,
Pour ses parens , ou pour la terre.
Mais que dire du troc que la Fortune fit ?
Ce sont là de ses traits; elle s’en divertit;
Plus le tour est bizarre, et plus elle est contente. Cettp Déesse inconstante Se mis alors en l’esprit De voir un homme se pendre ;
Et celui qui se pendit S’y devoit le moins attendre.
\/ FABLE XVII
Le Singe et U Chat
IÎkrtrahd avec Raton, l’un singe et l’autre chat, Commensaux d’un logis , avoient on commun maître. D’animaux malfaisans c’étoit un très-bon plat(i):
Ils n’y craignoient tous deux au&un , quel qu’il pût être. Trou voit-on quelque chose au logis de gâté;
L’on ne s’en pienoit point aux gens du voisinage: Bertrand déroboit tout ; Raton de son côté ,
Ëtoit moins attentif aux souris qu’au fromage.
Un jour au coin du feu, nos deux maîtres fripons Regardoicnt rôtir des marrons.
Les escroquer étoit une très-bonne affaire,
Nos galans y voyoient double profit à faire .
Leur bien premièrement, et puis le mal d’autrui. Bertrand dit à Raton : Frère (2) , il faut aujourd'hui Que lu fasses un coup de maître ;
( 1 ) Tous les détails qui accompagnent ce Joli trait sont d’une
perfection achevée.
(?) Le singe flatte la vanité du chat, il l’appelle Frère , parce qu’il veut lui faire commettre nne mauvaise action dont il sc* propose de tirer parti. C’est une précautiou oratoire.
Tire-moi
Tire-moi ces marrons. Si Dieu ra’avoit lait naître Propre à tirer marrons du feu ,
Certes , marrons remuent beau jeu.
Aussitôt fait que dit : Raton, avec sa patte (r) ,
D’une manière délicate ,
Ecarte un peu la cendre , et retire les doigts ;
Puis les reporte à plusieurs fois;
Tire un marron, puis deux, et puis trois en escroque;
Et cependant Bertrand les croque.
Une servante vient : adieu mes gens. Raton Pï'étoit pas content, ce dit-on.
Aussi ne le sont pas la plupart de ces princes ,
Qui , flattés d’un pareil emploi ,
Vont s’échauder en des provinces Pour le proût de quelque roi.
(x) Tableau parfait, comme cetle fable tout entière. C’est dV'\* que madame de Sévigné disoit t Cela peint. Pourquoi nêerit-il pot toujours de et stjle ?
que le milan, manifeste voleur,
Eut répandu l’alarme en tout le voisinage.
Et fait crier sur lui les enfans du village ,
Un rossignol tomba dans ses mains ( 2 ) par malheur. Le héraut du printemps (3) lui demande la vie. Aussi-bien, que manger en qui n’a que le son? Ecoutez plutôt ma chanson. * •
Vous verrez comme elle est jolie';’**
Elle vous ravira : mon chant plaît à chacun.
Le milan alors lui réplique :
Vraiment, nous voici bien! lorsque je suis à jetm.
(a) Par métaphore, pour dire en son pouvoir.
A). Parce qe'il i'imnotice par son chaut.
FABLE XVIII
Le Milan et le Rossignol.
254 FABLIS CH01S118
Ta viens me parler de musique! —
J’en parle bien aux rois. — 1 Quand un roi te prendra , Tu peux lui conter ces merveilles :
Pour un milan il s’en rira.
Ventre affamé n’a point d’oreilles (i).
( Voyez Esope , Fable III.)
{>) Proverbe.
FABLE XIX
Le Berger et son troupeau.
Quoi ! toujours il me manquera Quelqu’un de ce peuple imbécile (a) 1 Toujours le loup m’en gobera!
J’aurai beau les compter. Ils étoient plus de mille ,
Et m’ont laissé ravir notre pauvre Robin l Robin mouton qui, par la ville.
Me suivoit pour un peu de pain ,
Et qui m’auroit suivi jusques au bout du monde! Hélas! de ma musette il entendoit le son :
Il me sentoit venir de cent pas à la ronde.
Ali! le pauvre Robin mouton!
Quand Guillot eut fini celte oraison funèbre.
Et rendu de Robin la mémoire célèbre ,
Il harangua tout le troupeau,
Les chefs, la multitude, et jusqu’au moindre agneau;
Les conjurant de tenir ferme :
Çela seul suffiroit pour écarter les loups.
Foi de peuple d’honneur ils lui promirent tous De ne fiotàitfr non plus qu’un terme (3),
Chacun en T fojw sur sa JLête.
(a) Du de cet débuts dramatiques dont La Fontaîne offre de si heureux exemptai.' 1 Ce petit discours est plein de naturel, ainsi que l’oraison funèbre de Robin uiouton qui 1» termine.
(3) Pierre- rmc Ton place dans les cannia.Tu*; borne ou de 'luiiite. .
campagnes pour servir
Nous voulons, dirent-ils, étouffer le glouton (r)
♦ ' Qui nous a pris Robin mouton ;
Guillot les crut , et leur fit fête.
Cependant devant qu’il fût nuit Il arriva nouvel encombre :
Un loup parut , tout le troupeau s’enfuit.
Ce n’étoit pas un loup, ce n’en étoit que l'ombre (a).
Haranguez de médians soldats,
Ils promettront de faire rage :
Mais au moindre danger , adieu tout leur courage ; Votre exemple et vos cris ne les retiendront pas.
(i) Guillot ne leur en demandoit pas tant. Cette fanfaronnade rend plus piquant le trait qui termine le récit.
(a) Ce tour peint avec force et arec vivacité la timidité et la faite des moutons.